31/12/2008

Quelques questions à... Jean-Bernard Pouy

Il s'agissait de terminer l'année en beauté. C'est je crois chose faite avec cette interview préparée conjointement par Marie-Pierre Soriano et votre humble super-héros, à laquelle a bien volontiers voulu se prêter Jean-Bernard Pouy. Je ne vais pas m'étendre avec un long discours. Je vous laisse tout simplement savourer ce moment. Sachez tout de même que ces interviews ne sont que la partie émergée d'une émission de radio riche en découvertes dont vous pourrez avoir un léger aperçu, j'ai bien dit léger, en fin de bande. C'est dire !

tilidom.com

29/12/2008

La Fraternité du Panca. Tome 2, Soeur Ynolde / Pierre Bordage

Pour sauver l'ensemble des espèces vivantes, la Fraternité du Panca se voit dans l'obligation de reconstituer une chaîne Quinte. La tâche n'est pas aisée. Le Mal est là, prêt à tous les sacrifices, tous les meurtres, pour rompre le processus qui s'est enclenché avec le départ de Frère Ewen de sa planète pour Phaïstos où, conformément aux instructions qu'il a reçu, il a remis son implant vital au maillon suivant de la chaîne.

Dans ce deuxième volume - cinq sont prévus -, on suit donc le périple de Soeur Ynolde qui tente à son tour de rallier un autre membre de la Fraternité dans le système de Tau du Kolpter. En parallèle, on assiste à celui du jeune Silf, assassin du Thanaüm, dont l'ensemble des membres ont essaimé la galaxie pour enrayer la destruction de l'humanité qui incomberait à...la Fraternité du Panca.
Dans une récente interview accordée lors des Utopiales de Nantes au site Actu Sf, Pierre Bordage faisait part de la volonté qu'il avait eu d'insuffler plus de rythme à ce deuxième volume. Pari réussi, a-t-on envie de dire car c'est vrai, on se laisse facilement emporter par le récit et ce dès, le début. Il y a moins de temps mort que dans le premier tome qui m'avait surtout épaté dans sa dernière partie où l'action couvrait un nombre étendu d'années en un seul lieu, à savoir un vaisseau spatial.

Cependant, si le rythme est là ainsi que le plaisir toujours renouvelé de se laisser prendre par l'imagination de Pierre Bordage et de son talent avéré et nullement mis en doute de conteur, j'avoue être resté sur un avis mitigé au terme de ma lecture. Pour deux raisons principales dont l'une ne tient pas forcément au livre en lui-même. Je m'explique : j'ai lu beaucoup d'ouvrages de Pierre Bordage, presque tous, et il se trouve que dans celui-ci, les personnages, leurs mécanismes de pensées et de fonctionnements m'ont semblé étonnamment familiers. Comme des schémas récurrents, des clones d'autres livres et dont les intentions, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, me sont apparues trop tranchées et prévisibles. J'en veux pour exemple le viol à répétition perpétré par le père d'un jeune homme qu'a rencontré Ynolde dans un vaisseau spatial, scène déjà lue, d'une certaine façon, et dont la principale victime se remet toujours de son traumatisme avec une rapidité surprenante. Familiarité aussi avec Silf, le jeune assassin, naïf et emprunt au doute qui s'aguerrit bien vite . Familiarité encore avec Dhuog qui, par bien des aspects m'a rappelé Abzalon.

Et puis il y a également un aspect mièvre pour le moins surprenant chez Pierre Bordage(je sais, je sais, je reviens régulièrement – trop ?- sur ces scènes qui entachent le récit par leur manque d'intérêt qu'elles leur apportent parfois, mais bon, on ne se refait pas...) : la baignade de Dhuog où Ynolde peut apercevoir ses muscles rouler sous sa peau, la déclaration d’amour avec ce " dès le premier instant où je t’ai vue "… de trop, à mon sens, pas vraiment nécessaire.

Fort heureusement, mis à part ces déconvenues, on ne peut par ailleurs qu’être ébloui par un bestiaire exceptionnel, les mondes visités, les villes traversées, les coutumes et l’Histoire de chaque peuplade que l’on découvre en même temps que les protagonistes de cette histoire. Alors là, pour la peine, l’originalité est là, bien là et on en prend plein les mirettes, comme on dit.

A mettre également au crédit ce deuxième volume, la distance prise par rapport à ce que l’on a l’habitude de lire dans ces histoires où le manichéisme est devenu monnaie courante. Ici, si les axes sont effectivement bien distincts, il n’en reste pas moins que les personnages sont tour à tour soumis au doute, à la remise en question, et enclins au renoncement. Pour des raisons qui sont propres à chacun. Le personnage de Silf est sans doute le plus représentatif de cette nuance apportée à la lutte du Bien contre le Mal, car depuis le début, il est conditionné pour tuer, pour obéir coûte que coûte, en aveugle. Et pourtant, on ne le considère jamais véritablement comme un assassin mais comme un garçon embarqué bien malgré lui dans une odyssée qui le dépasse et dont il se tire à merveille…

Déception d’un côté, emballement d’un autre, espérons que le troisième tome saura nous surprendre avec Frère…hé, comptez pas sur moi pour vous dévoiler son identité ! Non mais…
CITRIQ

26/12/2008

Le Pays sans adultes / Ondine Khayat

Le pays sans adultes est un roman signé Ondine Khayat, édité par Anne Carrière.
J'aurais préféré me cantonner à ce genre de parole informative. Purement informative.
Slimane est un petit garçon d'une dizaine d'années.
Slimane a un grand frère Maxence, qu'il aime plus que tout au monde. Une mère qui fait le ménage dans un hôtel sur l'autoroute, et un père alcoolique, chômeur chronique et violent. Tout est là. Lui, le père, c'est le Démon.
Il aurait peut être mieux valu que Ondine Khayat se contente aussi de ce genre de parole purement informative. Mais non.
Le démon donc, castagne toute la famille. Et croyez moi, on échappe à aucun détail. Le Démon a eu lui même des parents alcooliques, la mère de Slimane, elle, est une enfant de dame de joie, abandonnée, et incapable de sortir Slimane et Maxence de l'enfer de son mari.

Là, je commençais déjà à me dire : "Ça fait pas un peu beaucoup là ?"
Mais l'auteur et son éditrice, elles n'ont pas eu l'air de partager mon avis. Alors elles sont allées chercher toutes les grosses ficelles pour faire pleurer dans les chaumières. Et sur ce coup, rien à dire, elles ont réussi à merveille.
Voilà, je vais pas vous faire un dessin, je ne vais pas non plus vous dévoiler la catharsis et la fin du roman. Après tout, il ne s'agit là que d'un point de vue. Du mien.
Je ne suis pourtant pas de celles qui pensent que se taire est la meilleure des choses. Dénoncer l'horreur, dire pour ne pas oublier, ne pas se taire pour ne pas cautionner, il ne s'agit pas là que de simples concepts pour moi.

Mais je crois humblement, et l'histoire littéraire nous l'aura montré au fil de son histoire, que cela peut se faire avec beaucoup de talent. Je crois vraiment que l'auteur quand il est doué peut parvenir à éclairer nos consciences sur TOUS les sujets. Même les plus graves, les plus injustes. Même lorsqu'il s'agit de la maltraitance des enfants. Je me souviens de Du mercure sous la langue de Sylvain Trudel qui avec un talent incroyable dépeignait l'univers hospitalier vu par un adolescent. Je me souviens du non moins génial Entre Dieu et moi c'est fini de Katarina Mazetti qui lui traitait du suicide d'une adolescente vu par sa meilleure amie. Je me souviens du splendide Les larmes de l'assassin d'Anne-laure Bondoux, qui racontait l'histoire d'un enfant sans grande chance au départ de sa vie. Je me souviens d'Anne Franck, je me souviens aussi très bien de Poil de Carotte. Je me souviens encore d'Agota Kistof avec sa trilogie Le grand cahier, Le troisième mensonge et La preuve .... je me souviens donc très bien du fait qu'avec du talent, un auteur peut nous dire, absolument tout. Même en se plaçant d'un point de vue d'enfant ou d'adolescent.

Mais je ne me souvenais pas en revanche que cela devait rimer avec pathos et artillerie lourde. Je ne me souvenais encore moins que l'auteur se devait de sortir de la réalité pour nous arracher des larmes, et de faire d'un enfant, ce qu'il n'est pas : un adulte non corrompu.

Je ne savais pas que pour parler de l'injustice de la privation d'enfance et d'insouciance, seuls les ressorts de l'abject téléthon étaient utilisables. A savoir nous montrer des enfants qui n'avaient pourtant rien demandé - pas des comme nous salis jusqu'à l'os par les compromissions - des enfants accablés par la folie et la connerie des adultes, pour titiller nos mauvaises consciences, en nous les rendant encore plus innocents qu'ils ne le sont.

Voilà. Je vous avoue ici que bien des fois au cours de ma lecture, je me suis dis "là, j'arrête". Mais pour vous en parler, je suis allée jusqu'au bout. La dernière page refermée, une seule empreinte est restée : celle de la colère. Et cette sale impression de m'être fait manipulée.
Dommage.

17/12/2008

Carbone modifié / Richard Morgan

26ème siècle. L'Humanité a conquis les étoiles, s'est implantée dans plusieurs systèmes solaires. L'immortalité est presque acquise. Presque. Il suffit de stocker sa conscience dans une pile corticale et de la transférer dans un nouveau corps.

Pour Takeshi Kovacs, ancien membre du corps d'élite des Corps Diplomatiques, mort et résurrection sont devenues monnaie courante. Mais ce n'est bien sûr jamais une partie de plaisir, loin de là. A l'heure où commence cette histoire, Takeshi Kovacs renaît pour être envoyé sur Terre, dans un corps auquel il va devoir s'habituer très vite. Sa mission consiste à démêler les fils d'une bien louche affaire : un riche magnat voudrait élucider sa propre mort, retrouver celui ou ceux qui ont voulu l'assassiner. Pas si simple quand on sait que la police a quant à elle conclu au suicide, et qu'elle n'est pas forcément dans les meilleures dispositions pour lui venir en aide.

On dit souvent que c'est avec les vieilles recettes qu'on fait les meilleurs plats...mais pas forcément les meilleurs livres. L'employeur plus que riche dont la femme va au-delà de la simple drague avec le détective engagé pour une affaire où personne n'est ou tout blanc ou tout noir, les bôites de strip-tease, les bas-fonds de la ville... Il y a comme un sentiment de déjà-vu qui flotte là-dedans. En soi, ce n'est pas cela qui est vraiment gênant. Comme ne l'est pas non plus le monde à la Blade Runner dans lequel Richard Morgan campe son décor. Celui-ci est même plutôt plaisant. Cependant plusieurs éléments attrayants, au potentiel très riche (la réincarnation, le stockage de l'esprit, de l'âme, de la personnalité (rayez ce qui vous convient) ) auraient mérité d'être plus fouillés, mieux exploités dans un contexte qui s'y prêtait vraiment. Il y avait en effet tout pour faire de Carbone modifié un très grand titre de science-fiction.

Au lieu de quoi, on assiste à une succession de scènes bourrines de chez bourrines (et encore en disant ça, j'ai encore l'impression d'être en deçà de la réalité !) qui desservent sans cesse le récit, le décridibilisent. Takeshi Kovacs pulvérise crâne sur crâne sans état d'âme, provoquant ainsi la mort véritable de ses victimes. A quoi ça sert d'être devenu quasi immortel si on peut vous ôter la vie avec une facilité aussi déconcertante ? Hein, je vous le demande ! A moins bien sûr que l'auteur n'ait voulu signifier par là qu'il ne sert à rien de courir après l'éternité de la conscience. Franchement si c'est le cas, le traitement laisse perplexe. Quoi qu'il en soit, au bout de cinquante huit têtes carbonisées (à une ou deux près, bien sûr - mais comment ai-je tenu aussi longtemps ?!?!), ça devient on ne peut plus pénible. Au point de lâcher prise en se disant que c'est bien dommage.

A ne réserver qu'aux fans d'action pure et dure qui y trouveront peut-être leur compte.

10/12/2008

La Récup' / Jean-Bernard Pouy

Et voilà, pour peu que vous leur lâchiez la bride, les héros de polars se sentent pousser des ailes. Et vas-y que je vais me battre contre moulins et autres machines à broyer du commun des mortels, et que je n'hésite pas à me mettre dans des situations pour le moins inextricables.

Tenez, Antoine, par exemple, Loulou pour les intimes, le dernier personnage en date de Jean-Bernard Pouy – à moins qu'un autre ne voit le jour ces temps-ci, on ne sait jamais avec le monsieur : j'ai ouï dire qu'il allait s'adonner à l'écriture en feuilletons, à l'ancienne... - donc Loulou, pour revenir à lui, je n'aurais vraiment pas donné cher de sa peau, et d'ailleurs, dès le début, il était pas loin de rester sur le carreau, alors que rien ne laissait présager un tel scénario. Loulou, ça fait un bail qu'il s'était rangé, qu'il ne trempait plus dans la magouille. Son métier de serrurier, il l'exécutait en toute légalité. Mais là, l'occase était trop belle. Un petit contrat qui lui permettrait de se doter d'une nouvelle machine bien huilée. De l'investissement sur le long terme. Une serrure à déjouer dans un manoir et pas moins de 10 000 euros dans la poche au bout du compte. Mais voilà, c'était trop facile justement et les russes qui l'avaient embauché reviennent sur leur contrat et laissent Loulou à moitié mort sur le quai d'une gare.

C'est alors que commencent les vrais déboires pour Loulou. Car au lieu de se terrer et de se contenter de sa survie, celui-ci, un brin naïf, chanceux et quelque peu vieillissant va jouer de sa détermination – réjouissante détermination ! - et de sa chance – ça peut toujours servir quand les balles sifflent - pour récupérer son dû.

Y'a pas à dire, Jean-Bernard Pouy n'a pas son pareil pour capter l'attention de son lecteur. Il a la gouaille, le mordant, le mors aux dents, et cette déconcertante facilité, toujours, à jouer avec les mots, à les enrober pour le meilleur et pour le pire. Et derrière tout ça, avec tout ça, aussi, on sent le plaisir que prend le monsieur à l'écriture, le soin tout particulier qu'il prend à façonner son personnage principal, à le mettre en situation, à raconter son histoire.

De même, dans ce roman noir miroir, ce qui m'a le plus charmé, quelque part, c'est cette description d'un quotidien, l'attachement évident aux gens ordinaires, au sens mélioratif du terme, à une frange de la population qui se retrouve au bord des comptoirs, dans les bistrots ou les manifs pour échanger, vivre, vibrer à l'unisson, et cette volonté, presque sensible, de toujours coller à son époque, quoi qu'il advienne, quels que soient ses défauts, ses pauvres mordus du fric adeptes de l'empapaoutage à tous les étages.

Du Pouy en grande forme, comme on l'aime.

04/12/2008

Quelques questions à.... Régis de Sà Moreira

Un nouveau petit détour à bord du Zinc ! Après avoir tour à tour dévoré Mari et femme de Régis de Sà Moreira, Marie-Pierre Soriano, Gentille Pestouille et moi-même avons eu le plaisir de l'interroger à propos de ce roman qui a été - comment dire ? - l'objet de discussions passionnées et passionnantes sur nos chères conditions respectives... Alors pour ceux qui ont déjà eu la chance de lire ce livre et ceux qui auront la chance de le lire bientôt, n'hésitez pas : embarquez à bord du zinc pour cette chaleureuse interview !


tilidom.com

> Marie-Pierre Soriano : Régis de Sà Moreira, bonjour et merci d’avoir accepté mon invitation. Alors Mari et femme c’est votre dernier roman. Comment s’inscrit-il dans votre bibliographie, finalement ?

RdSM : Alors bonjour. Mari et femme c’est mon 4ème roman. Et comment il s’inscrit ?…Le dernier était paru en 2004. Donc il s’inscrit après 4 ans de silence.[rires]

MPS : Oui, il y avait eu une alternance régulière entre les trois premiers, hein ?

RdSM : Oui, c’était tous les deux ans.

MPS :Là vous avez un peu…

RdSM : Oui, j’ai pris un peu plus de temps.[sourires].

MPS: Il a été plus long à venir ?

RdSM : Euh, voilà ouais.

MPS : D'accord. Moi j'ai trouvé que c’était un roman qui pose beaucoup de questions et qui ne prétend pas y répondre. Est-ce que vous diriez qu'il s'agit d'un message...enfin...que le message contenu dans votre roman, il porte sur l'importance de s'aimer soi ou sur l'importance de se mettre à la place de l'autre?

RdSM: Les deux à la fois. En tout cas je suis complètement d'accord avec ce que vous dites sur les questions. Moi ce qui m'intéresse vraiment, c'est de poser des questions et puis de laisser les gens se les poser ensuite, et pas forcément y apporter des réponses. Donc...en tout cas ça questionne ce domaine là, quoi, qui est le...non seulement c'est la rapport à soi et à l'autre et sur la possibilité de vivre à deux, quoi.

MPS : Alors sur ce principe là, hein, du mari qui se réveille dans le corps de sa femme et la femme dans le corps de son mari, qu'est-ce qui est le plus important ,finalement. Le corps ou l'âme? Le contenant ou le contenu?

RdSM: Oh ben...Pour le coup je suis pas sûr. Je trouve que c'est une, un peu, dans le livre en tout cas une fausse question. J'ai l'impression, enfin je m'en rends compte de plus en plus, parce que on met toujours un peu de temps à comprendre ce qu'on a fait [rires]. J'ai l'impression que c’est pas tellement ça l’important, que l’échange de base même s'il est très attrayant et qu’on entre dans le livre comme ça, peu à peu peut être qu'il devient presque un prétexte en fait, et que on le laisse un peu de coté pour vraiment suivre ce qui est plutôt l'évolution d'un couple. Enfin je sais pas si vous êtes d'accord?

MPS: Oui, si si c'est vrai.

RdSM : Ou du coup ça devient moins...heureusement d'ailleurs parce que si c'était juste ça l'idée ça serait ....

MPS :…ça serait un peu pauvre.

RdSM : Ouais. Et donc, voilà, et puis on se rend co...enfin ce que j'aimais bien, moi, ce que je trouvais chouette enfin faut pas tout dire mais, quelque part ça a pas vraiment d'importance dans quel corps ils sont, quoi. Enfin, que…que pour eux en tout cas ce qui compte c’est de continuer leur histoire. Bon ben voilà ça leur arrive, donc ils le prennent aussi, aussi bien,[sourires]en fin aussi sincèrement que possible, et ensuite de voir comment on peut s'en sortir comme ça, quoi.

MPS :Est-ce qu'au cours de l'écriture vous avez eu des problèmes avec les doutes ? Enfin est-ce que vous avez douté quant à la place laissée aux clichés, aux poncifs parce que somme toute, vous ne pouvez que malgré tout supposer ce que c'est que d'être une femme ?

RdSM:[rires!] qu'en savez-vous ? [Rires].

MPS : Ah ben. Je vais vous dire [sourires]. Je l'ai lu figurez-vous, c'est bien embêtant…

RdSM: [rires].

MPS: Avant d'interviewer, je l'ai lu et j'ai bien compris que vous ne pouvez faire que supposer.

RdSM: Ben...Imaginer, ouais, ouais. Oui , ben oui, c'était le risque, oui. Enfin moi c'est un risque que j'ai couru. Enfin, d'ailleurs je pense, aussi que ça dépend des lecteurs sur le… comment se passe la réception. Mais bon, c'est une affaire de confiance, quoi. J'ai l'impression quand on tente comme ça une aventure imaginaire de manière un peu sincère, on est obligé de se faire confiance parce que si on se met des...à se juger trop vite et à se demander de quoi ça a l'air , « est-ce que c'est pas un cliché ? », ça devient intellectuel et ce qui est intellectuel c'est souvent ennuyeux, et puis faux. Donc c'est vraiment un livre moi où j'ai dû faire beaucoup confiance à la fois à mon inconscient et puis à la..., je sais pas, à la vie.

MPS: Est-ce que pour l'écrire vous avez posé beaucoup de questions aux femmes qui vous entourent ou pas du tout ? Vous avez tout fait tout seul.

RdSM : Très peu. Mais bon moi j'ai 35 ans, donc j'ai eu l'occasion dans ma vie de....

MPS: …de croiser quelques femmes.

RdSM : Ouais des femmes avant ça . Donc même si j'étais pas toujours dans un…dans un...dans une attitude d'enquête, je me suis toujours intéressé à ce que ça pouvait être d'être l'autre, enfin en tout cas d'être une femme donc euh, je suis sûr d'en avoir posé beaucoup dans le passé. Ensuite, une fois que j'ai commencé à écrire ce livre, à savoir que je l'écrivais, c'était vraiment des choses très très précises, et d'ailleurs la plupart, je m'en suis pas servi. Je me rappelle j'ai posé pas mal de questions sur les cheveux, les coupes de cheveux, les peintures de cheveux, des choses comme ça. Où je me demandais notamment, la fréquence, combien de temps ça mettait, enfin des choses auxquelles j'avais pas forcément pensé avant, comment on se séchait les cheveux...et finalement ça apparaît très peu dans le livre. [Rires]. Donc c'est un travail qui nourrit en profondeur mais qui est pas vraiment là, en surface.

MPS: D'accord. A quelle femme auteur, ou même peut-être pas d'ailleurs, proposeriez-vous d'écrire le pendant de votre roman, mais cette fois du point de vue de la femme dans le corps du mari?

RdSM: Ah....voilà une question intéressante !

MPS : D'ailleurs, on ouvre, enfin , on pose la question aux auditeurs. Si quelqu'un est intéressé, enfin si quelqu'une est intéressée, on est preneur.

RdSM[rires] : Ben ouais c'est marrant parce qu’en plus, je me suis demandé, moi à un moment si je devrais pas le faire et tout ça, et puis je me rends compte que c'est pas…c'est beaucoup moins ma place, quoi.

MPS : Ah ben…à mon avis c'est pas possible.[sourires]

RdSM: Ouais, je vais le faire avec moins de plaisir déjà, et je pense que c'est important que y'ait du plaisir là dedans, sinon ça deviendrait très laborieux; Et puis ensuite sans doute, vous avez raison, ouais, ça serait sans doute pas possible. Et quelle femme....?

MPS: Oui. A quelle femme vous confiriez ça ?

RdSM: Je sais pas si je connais assez bien les femmes contemporaines...

MPS: Enfin même si c'était, même on va dire, un auteur, même une femme morte, pour avoir une idée.

RdSM : Y'a un écrivain que j'aime beaucoup qui s'appelle Carson McCullers. Mais bon c 'est très différent, hein . Je sais pas pourquoi je pense à elle d'un coup, là. C'est un livre qui s’appelle Le Coeur est un chasseur solitaire, qui est vraiment formidable. Mais je suis pas sûr que ça ait tellement de connexions. Je sais pas. C'est une question intéressante mais difficile.[rires]

MPS : Savez-vous que quand même après la lecture de Mari et femme, je me suis surprise à me demander plusieurs fois si certaines personnes en face de moi n'étaient pas en réalité un ou une autre enfermé(e) dans un autre corps ?

RdSM : Ah ben c'est bien.[rires]

MPS : Finalement, est-ce que tout est possible Régis de Sà Moreira?

RdSM: Ah oui, ben moi, ça c'est mon hypothèse de départ, sinon je pourrais pas écrire, en fait, je crois. Enfin, c'est... Ça veut pas dire que je fais de la science-fiction mais euh, moi c’est ça qui m'intéresse. Ma démarche à moi c'est...de, je veux dire c'est pas parce que quelque chose n'est jamais arrivé qu'il arrivera jamais, et que donc pourquoi pas ? Et si ça arrivait qu’est-ce qui se passerait ? Et...Et Je remarque que peut-être pas toujours de manière aussi évidente, mais en fait que presque tous mes livres reposent là- dessus. Et que oui, tout est possible, oui.

MPS: D'un point de vue technique à présent, j'aurais voulu savoir comment vous vous en êtes sortis avec les pronoms. Est-ce que l'absence de pronoms, très souvent utilisés, et puis dès la page 118 l'utilisation du « nous », ça, ça a un sens précis en fait ?

RdSM : Ah ben je savais pas que ça commençait page 118. Qu'est-ce qui se passe page 118?

MPS : Ah ben en fait vous vous mettez à utiliser le « nous ».

RdSM : Ça n’y est pas avant ?

MPS : Non

RdSM : Ahhhhh...

MPS : [Rires].

RdSM : Ah bon ?

MPS : Vous l'avez lu ?

RdSM :[Rires].

MPS : Est-ce que vous l'avez lu ?

RdSM : Je l'ai lu. Enfin je l'ai lu. Je sais pas si je l'ai lu en fait. Mais je l'ai beaucoup relu, ouais. Euh...C'est partie naturelle, partie travaillée, ça. Moi, chez moi c'est comme ça que je fonctionne. C’est à dire que mon travail, c'est que je fais beaucoup de, pour commencer, de roue libre, comme ça. Comme je disais un peu d'écriture pas inconsciente mais vraiment très très libre et très improvisée. Vraiment comme de l'improvisation au théâtre. Et ensuite je reviens dessus et je fais un travail presque maniaque de réécriture. Donc après y'a une part qu'on...la plus grosse part a été faite au début mais c'est ensuite de la nettoyer , quoi, un peu comme une pierre précieuse, d'enlever tout ce qui est en trop. C'est beaucoup d'enlever. Donc y'a beaucoup de choses dedans qui sont pas réfléchies, qui ont été faites...

MPS :…spontanément...

RdSM : Ouais ou…ouais spontanément mais ensuite c'est réorganisé, quoi. Mais c'est pas mathématique, ouais. D'ailleurs y'a des supers livres qui sont faits sur des schémas mathématiques. J'ai rien contre. Mais celui-là n'a pas été fait comme ça.

MPS : En parcourant les blogs sur internet qui évoquent Mari et femme je me suis aperçu
que votre roman a été lu, bizarrement, par beaucoup de femmes. Est-ce que c'est le public auquel vous vous adressiez en l'écrivant ou pas du tout?

RdSM : Non, pas du tout. Enfin pas du tout, oui, mais pas seulement quoi. Moi je m'adresse à un lecteur imaginaire qui est homme ou femme, j'en sais rien. Vraiment. Ça c'était pour chaque livre, hein , pas seulement pour celui-là. J'ai même eu un doute, un doute de dernière minute, je crois, parce que quand je l'ai envoyé à mon éditrice, donc une femme [sourires], y'avait que mon frère qui l'avait lu. Et du coup, elle a mis un peu de temps à me répondre parce qu'elle était super occupée , quelle le lisait lentement et tout ça...et y'a un moment où ben bon on sait pas, on panique enfin, voilà quoi on se dit « merde...pourquoi »…

MPS: …qu'elle dise : « ça a pas marché »…

RdSM : Et où je me suis dit je me rappelle à ce moment là « merde peut-être que ça marche pas avec une fille, en fait, peut-être que ça marche pas avec une femme et que, ok, bon mon frère ça a super bien marché, mais que je vais me rendre compte que »....et puis pas du tout en fait. Elle était en retard parce qu'elle manquait de temps et au contraire elle avait vraiment beaucoup beaucoup aimé. Donc ça c'était, c'était la bonne nouvelle, c'est qu'elle m'appelait pour les deux. Ce qui en, fait est assez logique, enfin bon, quelque part.

MPS : Oui. Est-ce que vous avez pensé au cours de l'écriture à développer...alors, je vais essayer de ne pas tout dévoiler mais, plus, la toute fin, hein, c'est un peu le choc de la fin...Est-ce que n'aurait pas été une façon d'aller carrément plus en profondeur finalement dans le mystère de ce que c'est que d'être une femme pour vous, en fait?

RdSM: De continuer le livre, vous voulez dire...dans le temps ?

MPS: Non pas le continuer parce que je trouve que c'est sa concision qui fait toute sa force. Mais au lieu de développer plus sur les moments où il va au travail, plus prendre plus de temps pour parler justement de cette grande chose qui se passe à la fin ?


RdSM : Franchement...euh...est-ce que j'y ai pensé?

MPS : Ouais. Est-ce que vous y avez pensé et est-ce que vous avez reculé, parce que là vous vous êtes dit : « non ça je peux pas », enfin, tellement vous ne savez pas finalement.[sourires]

RdSM : Eh ben non, j'y ai même pas pensé en fait. Pour moi c’est arrivé comme la fin, quoi. Je sais que ça m'est arrivé dans d'autres livres de ne pas comprendre quand est-ce qu'ils s'étaient finis, de chercher , de revenir en arrière, d'aller plus loin et tout. Tandis que là c'était très clair, quoi. Et puis surtout la dernière phrase. Enfin j'ai pas… en tout cas, j'ai pas consciemment envisagé d'aller plus loin.

MPS : D'accord. Donc Régis de Sà Moreira, on va finir cette interview par la question que je pose à tous mes invités. Alors figurez-vous que vous êtes le premier à m'avoir mis un doute sur la question. La question c'est « Régis de Sà Moreira, avez-vous la vie dont vous rêviez quand vous étiez un enfant? »

RdSM : [Rires] [silence]....euh....je sais pas. Je crois pas que je rêvais une vie quand j'étais un enfant. Désolé, ça annule un peu la question mais...

MPS : Non. Pas du tout. Je vais vous poser la question que j'ai pensé juste pour vous. Est-ce que vous avez la vie dont vous rêviez quand vous étiez une femme ?

RdSM : Rires]... oui peut-être plus, oui....[sourires]


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24/11/2008

La Bibliothèque nomédienne / Alfred Boudry et les Gaillards d'avant

Voici quelques mois, j'avais entendu dire qu'un OLMOepcNI (Objet Littéraire Mystérieux et Original et, par conséquent, Non Identifié) viendrait semer le trouble sur les tables ronronnantes des librairies de l'Imaginaire. On le disait également issu d'un atelier d'écriture et cette information seule suffit à muer ma curiosité en une réelle impatience. Sans doute parce qu'en plus de l'élaboration d'une histoire et de la narration qui s'en suit, il s'agit là d'un processus d'écriture fascinant, souvent méconnu d'un point de vue pratique et qui aboutit rarement à une édition de cette trempe là. Ah oui, parce que j'avais oublié de vous dire que cet ouvrage, d'après mes premiers renseignements, devait voir le jour dans une collection de référence en matière de science-fiction, j'ai nommé : La Dentelle du Cygne aux éditions de l'Atalante qui, une fois n'est pas coutume, étaient disposées à jouer la carte de la découverte et de l'innovation.
Et puis...

...Il y eut la confirmation (tant attendue!) qu'on tenait bien là un OLMOepcNI dans toute sa splendeur. Esthétiquement parlant, une véritable réussite : un format à ma connaissance jamais utilisé par cette maison d'édition ; une couverture qui résonne à elle seule comme un appel à l'évasion ; un papier digne de ce nom...

Très bien, très bien, vous dites-vous certainement, mais la Bibliothèque nomédienne, c'est quoi au juste ?

Voici le moment où j'aurais bien été tenté de me débiner tant il est difficile de résumer un tel ouvrage. Mais loin de moi, aussi, l'idée de vous laisser en plan car je ne saurais trop vous inviter à le lire comme il vous plaira, d'une traite, dans l'ordre, de ci, de là...

En 2026, quelques années avant le Big Bug qui a vu tous les réseaux informatiques voler en éclats, et remis au goût d'un autre âge les techniques de communication, la Nomédie, continent "égaré", serait à nouveau apparu au coeur du Pacifique.
Durant ce laps de temps où les réseaux répondaient aux abonnés absents, le comité de rédaction de la Bibliothèque nomédienne a entrepris de remonter à la source de ce continent mystérieux ayant suscité bien des passions et fait couler de l'encre sans qu'elle ne soit forcément nommée. Pour ce faire, les membres de cette cellule ont collecté des documents traitant de la Nomédie auprès de tous ceux qui étaient susceptibles d'en posséder : en tout et pour tout vingt-quatre documents de styles, de tailles, de longueurs et de formes variables qui invitent à l'exploration et à la découverte de la Nomédie.

Peu nombreux ont été les textes auxquels je n'ai pas adhéré, car il y en a eu, soit parce qu'ils étaient trop longs, soit parce que je n'avais pas les clés ni les connaissances pour les assimiler pleinement. Mais c'est bien là peu de choses au regard de cette fascination émergente et continue pour la Nomédie et ses habitants insaisissables : l'aventure (et l'aventurier!), l'exploration, le langage, la faune, la flore, l'art, les absences d'us et de coutumes... et j'en passe, bien sûr, l'étendue est si vaste qu'elle mérite qu'on y revienne de temps à autre.

A noter tout de même, là où les distopies se font l'écho des travers de nos sociétés à trop vouloir jouer avec le feu, Alfred Boudry et les Gaillards d'avant (1) ont préféré, eux, dresser le tableau vivant d'une utopie riche et passionnante où l'Homme n'est pas qu'un loup pour l'Homme et où la simplicité fait figure d' aspiration récurrente. "Par contre, je vous promets qu'à l'instant où nous toucherons à notre but mon statut deviendra celui d'un homme simple".
La représentation en est en tout cas saisissante.

"Car qui sait ? peut-être en refermant ces pages suffira-t-il au lecteur inspiré de sortir de chez lui pour se retrouver en plein coeur de la Nomédie".

Je vous laisse sur ces mots, je continue mon propre voyage.

(1): Poppy Burton, Graham Chadwick, Alain Guyard, Grégoire Hervier, Edwin Hill et Marc Vassart en sont. N'hésitez pas à aller sur le site de l'Atalante pour obtenir plus d'infos à leur sujet.

17/11/2008

Les Yeux fermés / Gianrico Carofiglio

Guido Guerrieri a décidément le chic pour accepter les affaires dont personne ne veut. A croire qu'il lui faut ça, des causes justes pour se sentir exister, retourner aux fondamentaux de sa profession d'avocat, ne pas se laisser emporter par le ronron d'une carrière qu'il n'affectionne déjà pas particulièrement.

Après Témoin involontaire où il avait défendu un vendeur ambulant sénégalais accusé d'avoir tué un enfant, Guido Guerrieri accepte de se porter partie civile pour une jeune femme victime de harcèlement et de violences physiques de la part de son ancien compagnon ne se faisant simplement pas à l'idée de la rupture. Deux avocats ont déjà refusé de prendre fait et cause pour la jeune femme, pour la simple et mauvaise raison que le monsieur en question, donneur de coups à la louche, n'est autre que le fils d'un haut magistrat, alors forcément...Quant à la victime, elle n'est rien, si ce n'est une fille instable au yeux de ses détracteurs.

Difficile de ne pas se laisser gagner par l'emballement à la seule évocation de cette affaire aux résonances épiques. On aspire à ce que ce David, en la personne de Guido, sorte bien sûr vainqueur de ce combat singulier qui l'oppose à une machine judiciaire n'hésitant pas à jouer de procédures malsaines - quand elles ne sont carrément pas illégales - pour parvenir à ses fins. Une machine qui privilégie l'aspect politique de la profession, le calcul à plus ou moins long terme, plutôt que de prendre en compte la véracité des faits et de s'évertuer à les replacer dans leur contexte réel.

Ce combat de mauvaise guerre est à la hauteur des attentes quand bien même Gianrico Carofiglio se joue des conventions et emprunte des voies auxquelles on ne s'attendait pas, justement, notamment en ce qui concerne le dénouement. A ce titre, il fait preuve de la même efficacité que dans Témoin involontaire. Une impression d'ailleurs renforcée par l'évolution tout en nuances du personnage de Guido. Fini la dépression, les remises en question, le mal-être prégnant. Seulement tout n'est pas résolu pour autant. A mesure qu'il plonge dans cette affaire qui lui tient à coeur, on perçoit ça et là quelques fissures qui n'ont pas été colmatées. Cet homme là reste touchant, aussi bien dans sa quête identitaire que dans l'expression de ses convictions et l'énergie qu'il met en oeuvre afin de leur donner du sens.

En conclusion, je me ferai l'écho de ce que j'ai pu lire autour des Yeux fermés, à savoir que ce livre là ne fait que confirmer le talent de son auteur. Vivement le prochain !

10/11/2008

Casco Bay / William G. Tapply

Etrange, quand même. Casco Bay ne brille pas par l'originalité de son intrigue, que ce soit dans son déroulement ou dans sa résolution.
Après Dérive sanglante, on était en droit de penser que des éléments significatifs autour du passé de Stoney Calhoun émergeraient enfin. De ce point de vue la non plus, les attentes ne sont pas comblées : de nouveaux réflexes, une adresse déconcertante au basket-ball et toujours cette farouche aptitude à tuer si l'occasion se présentait. Rien de bien nouveau. Rien que l'on ne sache déjà.

Et pourtant... Et pourtant Casco Bay surprend et captive tout autant, si ce n'est plus, que Dérive sanglante. Car ce qui était esquissé de fort habile manière dans le premier volume, loin d'ouvrir sur de nouvelles perspectives dramatiques, loin de s'articuler autour de rebondissements auxquels on aurait pu s'attendre, s'étoffe néanmoins sans jamais nuire à l'oeuvre que William G. Tapply élabore livre après livre.

C'est en tout cas Stoney Calhoun qui tient le haut du pavé. Pas de doute là-dessus. Un héros, un vrai ! De ceux qui s'ignorent, nimbés d'une aura de mystère dont ils se passeraient bien. Le bonhomme n'aspire en effet à rien d'autre qu'au calme, rien d'autre que de construire des mouches pour des passionnés de pêche, d'accompagner ses clients à bord de son bateau, de se balader avec son chien dans cette contrée du Maine qu'il affectionne tant. Et d'aimer Kate, aussi, son ancienne patronne devenue son associée par la force des choses.

Eloge de la simplicité, de la lenteur ? Oui, sans conteste. Sauf que Calhoun n'était pas et n'est toujours pas n'importe qui, que son passé le rattrape sans cesse, se rappelle à lui...malgré lui.

Peu d'éléments, en fait, mais qui suffisent à faire de ce grand sensible flegmatique, peu porté sur la parole, Le Héros qu'on a forcément hâte de retrouver le plus tôt possible, quelle que soit la nature de nos découvertes à venir.

03/11/2008

Mari et femme / Régis de Sà Moreira

Prenez un homme et une femme, torturés, tyrannisés par le couple qu'ils forment. Mettez les face à face. Regardez bien, ils ne se voient plus. Ils se séparent, ils vivent une rupture du genre de celle dont on pense que l'on ne se relèvera pas -plus- .Le pain blanc a été mangé.

Les mots ont été prononcés, la situation tacite, celle qui empêchait de dormir et de respirer normalement a franchi un cap, elle a changé, officiellement évolué. Mais même dans ces moments là, la vie, sa quotidienneté, tourne. Cet homme et cette femme vont se coucher.

Et, et c'est là que le roman de Régis de Sà Moreira débute, ils se réveillent. Et Régis de Sa Moreira nous réveille, nous avec. Lui se lève dans son corps à elle. Et elle dans son corps à lui.

Fini les repères, pour eux, pour nous, même combat. Nous sommes, ce couple et nous, dans le même navire. Le skipper, cet auteur dont je n'avais jamais entendu parler, barre comme un fou, comme un enfant ivre du vent du large....Et cette homme dans le corps de sa femme, cette femme dans le corps de son mari, et nous, sommes balancés par dessus bord, rattrapés au dernier moment, secoués.

La lecture de Mari et femme demande un effort tout particulier. Comme une gymnastique incroyable. Jamais entravante. Tout est une question de pronom, de genre, féminin/masculin. Forcément, hein, si Il caresse les mains de sa femme, comprenez bien messieurs dames, que désormais il n'a plus qu'à caresser ses mains à lui....II s'agit alors d'ouvrir l'oeil et le bon, de ne rien sauter, de faire attention à tout. Finalement comme si enragés, nous nous mettions à faire ces efforts nécessaires à la longévité du Couple. Quel qu'il soit. Et c'est quand cette lucidité arrive à nos consciences de lecteur que l'on sait que Régis de Sa Moreira du haut de ses trente ans, vient de nous coller une gifle.

Et comme la vie -et toute sa dimension ridiculement concrète- continue pour cet homme et cette femme, après quelques heures données à leur surprise, ils faut qu'ils se remettent à assurer le quotidien. Il doit aller dans son corps à elle, à son travail à elle, et elle elle doit, après s'être habillée en lui, doit vivre à sa manière à lui. Comme de la science fiction, sans science fiction. Comme une comédie, mais avec des rires jaunes...

Aveuglé par la folie de cette situation, il ouvre les yeux sur ce qu'est sa vie. Énucléé par la violence de ce réveil, elle voit, pour la première fois, qui il est.

Et Régis de Sà Moreira, courageux comme on en fait plus, pousse la conduite de son navire à cette folle allure au delà de ce que nous attendions. Peut être est-ce alors le moment pour moi de vous préciser que Mari et Femme est édité Au diable Vauvert, et que peut être bis, il faut être le diable vauvert en france et en 2008, pour permettre à un auteur d'aller au bout de sa folie -géniale folie-. Pour permettre de nous secouer avec autant de force, là où d'autres au pied de la tour Eiffel enfoncés dans un gros fauteuil, avec des poches bien plus remplies de billets en crise, auraient suggérés à l'auteur de ralentir un peu, et de finir le roman de façon pus consensuelle et raisonnable, histoire de justement pas trop nous effrayer.

Régis de Sà Moreira pousse jusqu'à l'inenvisageable. De la pure science fiction sans science fiction, et moi lectrice dans tout cela ? Ben moi, les cheveux dressés sur la tête, je viens de prendre le large, la mer m'a bouffé toute crue, et pendant trois heures, j'ai heurté un grand nombre de questions qui touchent le couple.

Mes petites faiblesses, mes tiédeurs et mes lâchetés, ma fainéantise, mon manque de rigueur et d'exigence, mon tout petit esprit étriqué, mes œillères si faciles à porter, mon confort, pour cette grande aventure qui demande bien plus...Toujours plus, le meilleur de soi, et le regard aiguisé, les sens aux aguets, les écoutes dressées...

Régis de Sà moreira vient de me coller une bonne leçon, le côté moralisateur en moins. Il vient de me malmener de façon brillante, et pour mon plus grand bonheur. Il m'a demandé de l'attention et de l'écoute, de l'intelligence, et de l'humilité. Il me les a même pris sans me demander mon avis. Et il a bien fait le bougre.
Qui a dit que le rock n roll était mort ?
Pas moi.

Terreur / Dan Simmons

Une fois de plus, j'ai été la victime de critiques dithyrambiques. Déjà lorsque l'édition originale était sortie, à en croire les tabloïds on pouvait être sûr que " Terror " était un monument, qu'il était flagrant que Dan Simmons avait pris un grand plaisir à écrire ce livre là. Alors forcément, quand on a dévoré un livre comme Hypérion, qu'on vous dit qu'il s'agit enfin d'un Grand Dan Simmons, et que ce n'est pas une seule personne qui vous le dit, vous filez chez votre libraire préféré si tant est que vous en ayez un, vous lui prenez le livre et rentrez chez vous en admirant sans cesse la couverture sur le chemin du retour, risquez de vous cogner à trois personnes et à deux poteaux en vous disant qu'après tout, rien ne vous empêche de lire à nouveau la quatrième de couverture ou les premières pages en marchant. A votre domicile, vous vérifiez que les volets sont bien fermés et enfilez enfin votre costume de super-héros qui sort tout juste du pressing, le masque rutilant, la cape ultra-souple. Paré. Les premières impressions sont excellentes. Dan Simmons part d'une histoire véridique, à savoir la disparition de deux navires partis à la découverte du Grand Nord, au milieu du XIXème siècle. A travers l'évocation de plusieurs protagonistes mis en lumière, le lecteur devient le témoin de cet emprisonnement dans la glace et de la survie des équipages dans un univers plus qu'hostile. Une survie rendue d'autant plus ardue à partir du moment où une chose – Créature ? Entité? - se régale de couper en menus morceaux ou de faire disparaître ces chers matelots.

L'univers est parfaitement campé : les conditions extrêmes, la Bête inaccessible, quasimment invisible, l'état moral et physique de l'équipage. On en tremblerait. Vous en tremblez. Un temps. Parce qu'ensuite, l'intérêt s'érode farouchement. Vous commencez à bouger sur votre fauteuil, car vous ne pouvez faire autrement que d'imaginer la suite, vous l'anticipez et puis...vous vous rendez compte que tout ceci sent le déjà-vu, qu'à part cette sensation de claustrophobie qui vous glace le sang artificiellement et qui tend à s'estomper, l'ennui se fait sentir. Sachant qu'il vous faudra écrire un billet sur ce livre qui sent la déception à plein nez quand d'autres crient au chef-d'oeuvre, vous ne voyez qu'une seule solution, sortir une carte " les goûts et les couleurs " cousu dans votre costume, au niveau de la cuisse. Vous l'aviez mise ainsi parce que vous rechignez à l'utiliser. Trop facile, pensez-vous, vraiment trop facile. Et vraiment trop bien cousu ! Alors, naturellement, vous renoncez. Car , il ne s'agit pas uniquement de goûts et de couleurs. Ce n'est pas que cela.

Que l'aventure soit perçue par l'alternance des points de vue de plusieurs personnages, soit. Mais que celle-ci s'opère avec des flash-back incessants, où vous vous retrouvez blackboulés un an en arrière, voire plus, où des bonshommes que l'on sait avoir péri dès le départ, ressurgissent tout à coup pour expliquer le comment du pourquoi, ça commence à sentir le joyeux bordel, si je puis me permettre. Sans compter que cela favorise une impression de longueur, de redondance dans l'action, à partir du moment où vous sentez que l'histoire est pliée d'avance. Ils vont mourir les uns après les autres dans de terribles souffrances, peu en réchapperont mais ils auront été au bout d'eux-mêmes...

Enfin, à l'instar d'un Stephen Baxter, auteur de SF qui connaît une renommée fulgurante ces dernières années (il n'y a qu'à constater le florilège de parutions et d'articles enjôleurs !), ce qui déraille ici, ce sont les personnages, impénétrables, trop froids. Alors bien sûr, ils appartiennent pour la plupart à la Marine, se retrouvent dans une situation d'extrême tension, mais bon sang de bon sang, on a du carton pâte en guise de héros. Le cadre, parfait, l'ambiance parfaite mais alors les zozos qui arrivent avec leur costume mal cousus, leur maquillage, leurs artifices, ça ne colle pas. On tient là le plus gros défaut de Terreur, et de certains autres bouquins de Dan Simmons (Nuit d'été, Les fils de l'éternité, L'Homme nu...). A vouloir reprendre une histoire, vraie, à combler les trous, on ne tombe pas dans certains travers qui consistent à déformer une réalité pour en transposer une autre qui, au final, ne fait qu'édulcorer l'ensemble. Ou alors, on le fait jusqu'au bout. Et là, ce n'est pas une histoire de goût et de couleurs, c'est une histoire de style !

Ceci dit vous vous faites la réflexion que vous même, vous seriez bien incapable de pondre ne serait-ce que la moitié d'un truc pareil. C'est vrai. Mais est-ce pour autant une raison pour que le lecteur accepte tout ce qu'on lui donne à lire, hein ?

Sur ce, une fois que vous aurez terminé cette petite bafouille qui n'engage évidemment que moi, je vous propose de me restituer le costume que je vous ai prêté le temps de cette chronique afin que je puisse me concentrer comme il faut et vous propulser vers d’autres livres plus alléchants. Sentez-vous déjà votre doigt s’actionner sur la mollette de votre souris ? Descendre un petit peu pour retrouver des titres dignes d’intérêt ?… Quoi ?…Vous êtes encore là ? Tant mieux, j’ai oublié de vous dire qu’en haut, juste en haut, d’après ce que j’en ai lu, ça a pas l’air mal du tout.

26/10/2008

L'Océan de la stérilité. Tome 1, Lolita complex / Romain Slocombe

Les romans construits sur la base de deux ou plusieurs récits qui finissent par se croiser ne sont pas rares. C'est notamment le cas pour ce dernier ouvrage de Romain Slocombe, hormis que le procédé va bien au-delà d'un simple "ah, c'était donc ça !" de la part du lecteur. En l'occurrence, la manoeuvre est plus complexe, ou tout au moins plus subtile. Car nous avons effectivement deux lignes narratives qui évoluent en parallèle, deux récits aux couleurs diamétralement opposées et qui, une fois combinées laissent alors la place à une nouvelle ligne romanesque, unique celle-ci, dont la teinte ainsi obtenue ne manque pas d'intérêt, bien au contraire.

D'un côté, nous avons Gilbert Woodbrooke de retour du Japon dans un sale état, encombré dans ses plâtres suite à un accident de voiture dans laquelle on l'avait fait monter de force (1). Photographe fétichiste complètement fauché et, pour ne rien arranger, en plein divorce, Gilbert accumule les gaffes les unes après les autres. Malgré ses déboires toujours ouverts aux ramifications aussi diverses que variées, on lui propose pourtant de servir de traducteur à une jeune romancière japonaise dans le vent. Le pauvre bougre n'est pas au bout de ses peines.

Cette première ligne narrative obéit aux codes du roman. On a un personnage principal auquel il est difficile de ne pas s'attacher, des péripéties, des scènes hilarantes (vraiment!), avec en prime, ne boudons pas notre plaisir, une satire de l'art contemporain (et ça, pour peu qu'on y soit sensible, on ne s'en lasse pas) ainsi qu'une critique bien assaisonnée de la politique du pognon.

"Lorsqu'on a du succès dans un tel domaine, les gens tiennent à vous garder à l'intérieur de ces limites et insistent pour que vous répétiez ad vitam aeternam, voire ad nauseam, le putain de cinéma qui vous a rendu célèbre... Leur intention, c'est de faire de vous un foutu mort-vivant pété de thunes - et de se sucrer au passage. Un voyou statufié, une icône bien lisse, cataloguée, labéllisée, étiquetée..."

Et puis, parallèlement à cette articulation, il y a ce récit d'une gamine roumaine ayant quitté famille et pays pour se retrouver bien malgré elle prisonnière, esclave, des réseaux de prostitution de l'Europe de l'Ouest. On ne rigole pas, plus. Car on sait pertinemment que ce qui est dévoilé là, dans sa plus abjecte substance, s'appuie sur des faits réels. Le doute n'est pas permis.

"[...] à moins de cent mètres d'ici, par-delà les cinés, les boutiques et les pubs, derrière les murs d'une de ces maisons de briques se trouvent enfermées dix, vingt, trente gamines innocentes kidnappées de chez elles, entraînées d'abord dans des camps de dressage abominables, puis trimbalées à travers toute l'Europe, l'Italie, la France, la Belgique...comme des marchandises, comme du putain de fret [...] le sexe ravagé par des passages incessants, par des avortements clandestins, forcés, pratiqués dans je ne sais quelles conditions, leur jeunesse volée et l'esprit envahi par une terreur de tous les instants... La terreur des coups si elles désobéissent, ou des amputations, ou d'être balancée par la fenêtre, ou brûlée vive, ou écrasée sous des roues de camion...".

Et donc, lorsque ces deux récits se superposent, le ton change, la fiction et la réalité se mêlent, apportant par ailleurs un nouvel éclairage sur les personnages, pas aussi tranchés qu'on aurait pu le penser de prime abord.

Cette construction illustre aussi parfaitement le "lolicon", l'abréviation japonaise de Lolita complex qui marque l'attirance de certaines personnes pour des fillettes, qu'elles soient réelles ou fictionnelles. "De la marchandise, du fret...". Nous y sommes. Pour les bourreaux, où qu'ils se situent sur l'échelle de cette prostitution, toutes les limites sont franchies allègrement.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre labyrinthique mais une chose est sûre cependant: on n'en sort pas indemne. On aurait tort de s'en plaindre.

(1): Le personnage est déjà apparu dans un tétralogie dont l'action se situe au japon. Pour autant, ne pas les avoir lus (ce qui est mon cas, je l'avoue) ne gêne en rien la compréhension du présent ouvrage.

22/10/2008

Quelques questions à...Joseph Incardona

Amis internautes bonsoir et bienvenue sur notre fréquence à bord du zin...Ah, non, c'est vrai ! Nous ne sommes pas dans le studio d'une radio et on ne s'improvise pas animateur, comme ça en claquant simplement des doigts. Heureusement, il existe pour cela des virtuoses des ondes comme Marie-Pierre Soriano, avec qui j'ai eu le plaisir immense de préparer l'interview qui va suivre. Il y a peu de temps, je vous avais fait part de mon engouement pour le livre Remington de Jospeh incardona. Et c'est donc sans nous forcer que nous l'avons interviewé. Par ailleurs c'est un très grand honneur pour moi d'inaugurer la nouvelle rubrique du blog : « Quelques questions à... », avec cet auteur. Mais surtout, surtout, je vous recommande d'aller l'écouter au bord du zinc, ça vaut le coup d'oreille ! La première diffusion a lieu aujourd'hui, mercredi 22 octobre à 18 heures sur radio grille ouverte, puis le vendredi suivant à 14 heures sur radio divergence et à 20 heures sur radioclapas. Et si vous avez raté ces diffusions, vous pourrez toujours écouter l'émission dimanche à 17 heures sur n'importe laquelle de ces radios...

Marie-Pierre Soriano : Joseph Incardona, bonsoir et merci d’avoir accepté mon invitation. Alors pourriez-vous nous dire comment l’écriture est entrée dans votre vie ?

Joseph Incardona : Euh…Eh bien dans un premier temps je voulais devenir journaliste. Donc j’ai fini l’université et puis j’ai été engagé ici, à Genève, dans un journal qui s’appelle Le Courrier. J’ai commencé comme stagiaire pigiste, et puis ça a été la catastrophe, en fait. Rapidement…enfin, je restais le soir, longtemps, pour reprendre mes articles, etc. Le rédacteur me barrait tout en rouge et voilà, et puis un jour il me dit : « faudrait peut-être trouver autre chose ». Et en fait, voilà, c’est là que j’ai compris que c’était pas tellement… c’ était plus que le journalisme, c’était l’écriture, l’écriture qui m’intéressait. Et en fait j’avais pas suffisamment…enfin j’étais déjà en train de raconter des histoires.

MPS : Vous avez écrit des romans, des nouvelles, vous avez écrit pour le théâtre et pour la bande dessinée, vous êtes passé de la toute petite maison d’édition Delphine Montalant aux éditions Fayard, Fayard noir même, avec derrière, quand même, un Patrick Raynal…comment s’inscrit Remington dans votre bibliographie ?

JI : Ben je dirais que c’est un livre charnière. C’est à dire que … y’a une maturité qui arrive petit à petit. Et je crois que il y a certains thèmes aussi qui ont été un petit peu disséminés soit dans les recueils de nouvelles, soit dans les romans précédents, et puis une réelle affirmation, on va dire, d’un genre surtout, parce que avant, je crois que mes deux précédents romans, on les avait qualifiés de « grise ». C’était pas complètement de la blanche, pas complètement du noir. Et en fait, ça faisait un moment que ça mûrissait et Patrick Raynal était un petit peu… enfin me suivait, avait suivi le précédent roman et puis petit à petit ça a mûri. Et puis je crois que déjà les recueils de nouvelles aussi ont clairement été vendus dans les librairies plutôt comme des recueils de noir. Et puis je crois que, voilà, j’ai vraiment trouvé mon genre, ma voie, ma voie avec « e » et avec « x »,hein. Et puis voilà, maintenant le style s’affine. On n’a jamais fini d’apprendre, de peaufiner, et puis de progresser, en fait.

MPS : Alors, moi je dirais que le roman noir, et plus particulièrement le vôtre qui est empreint d’un drôle de cynisme….j’ai envie de vous demander est-ce qu’il a de plus grande dispositions pour dénoncer les travers d’une société ?

JI : Ah oui ! Mais moi je pense que le roman noir, bon c’est peut-être un peu banal de dire ça, mais c’est ce qui se rapproche le plus du roman social. Ce qui définirait la noire, ce serait on va dire peut-être, à mon avis hein, un sens de la tragédie et puis bon bien sûr une atmosphère et puis…ce qui la différencie du polar où c’est plutôt une enquête avec un policier, un agent d’assurance, un journaliste… La noire est plutôt liée à l’idée de tragédie. Et puis je pense que effectivement depuis Léo Malet… Chandler… enfin bref, c’est quelque chose qui à mon avis est proche du roman social, effectivement. C’est une façon de bien faire ressortir certains malaises de société, enfin, certains problèmes. Je pense que c’est une bonne manière d’ouvrir la voie pour ça effectivement.

MPS : Alors pour rentrer plus dans Remington, le personnage de Matteo s’inspire de faits divers pour alimenter son écriture. Vous, en tant qu’auteur, vous les avez inclus ces faits divers dans la lecture en surnombre, et cela finit par la rendre de plus en plus banale. Est-ce là votre manière de mettre en lumière l’individualisme, l’égocentrisme qui sont en croissance exponentielle dans nos sociétés ?

JI : Oui, alors déjà, les faits divers sont là pour alimenter l’histoire. C’est à dire que ce que ne dit pas l’histoire le fait divers continue. Alors effectivement, la plupart sont tirés du journal Libération et voilà, il y a une époque où je collectionnais ces faits divers parce que… enfin quand on dit fiction/réalité, hein, la réalité qui dépasse la fiction, il y a des choses complètement incroyables en fait qu’on lit comme ça. Et en effet y'a quelque chose par rapport…c’est sûr qu’on s’inscrit dans une ligne, dans une mouvance politique, inévitablement. Et puis, voilà, oui, je ne le cache pas je suis plutôt de gauche [sourires], et c’est clair que ce roman, eh bien voilà, il est là aussi, comme beaucoup de romans noirs d’ailleurs.

MPS : Donc vous pensez que l’écriture est encore un moyen d’éveiller les consciences ?

JI : Bien sûr, bien entendu…bien entendu. Il y a l’idée d’une histoire. Enfin c’est un petit peu ce que disait Jean-Patrick Manchette. Y’a l’anecdote et puis il y a le fait qui s’inscrit dans une société, et puis une société à une époque dans un temps donné. En fait y’a une sorte de poupée russe, comme ça. Alors c’est clair, y’a une histoire, y’a une envie de raconter quelque chose qui est lié à l’écriture et puis, en même temps y’a l’envie de raconter quelque chose qui est lié à la société. Et en fait après, alors ce personnage, c’est un intermittent du chômage, il le dit à un moment donné , il a des petits boulots, enfin son petit boulot de gardien, et c’est une façon pour faire saillir certains points qui collent pas dans cette société, dans cette société très complexe qui en plus…enfin, elle est à la fois complexe et très compliquée parce qu’il n’y a plus de noir/blanc. On est dans quelque chose qui est complètement…toutes les donnes sont mélangées, on vit dans le paradoxe. Et finalement ce personnage a besoin de se recentrer. Il le fait à travers la boxe, à travers l’écriture et il a besoin de trouver un socle sur lequel se construire parce qu’il a l’impression que tout fout le camp autour de lui.

MPS : Il y a dans Remington beaucoup de références au travail d’écriture, alors quelles sont les vôtres ?

JI : Mes références de travail ? C’est à dire la manière dont je travaille où… ?

MPS : oui.

JI : Ah oui, c’est très simple. J’essaye…de… Enfin…Parce qu’écrire ce n’est pas seulement…écrire c’est aussi orienter sa vie d’une certaine manière pour gagner ce temps, justement, d’écriture . Hé bien j’essaye en général d’écrire le matin, on va dire, entre 9 et 13 et puis voilà, et puis le reste du temps c’est pour le boulot, c’est pour autre chose…Mais d’essayer de garder ces plages, c’est là ou je suis le plus disponible on va dire, pour ça. J’ai un petit atelier où je vais écrire et puis…et puis voilà… et puis une discipline bien sûr, beaucoup de lecture aussi et puis beaucoup de plaisir d’écrire. Y’ a pas du tout quelque chose qui est, enfin une sorte de mortification, c’est vraiment une joie. Je dirais que le plus difficile dans l’écriture c’est ce qu’il y a autour de l’écriture. Mais l’écriture en tant que telle, c’est assez jubilatoire quand on trouve les bons mots, les bonnes phrases, quand on sent que ça vient. C’est un petit peu ce que je raconte. Parce que Remington c’est un livre sur l’écriture aussi.

MPS : Tout à fait oui. J’irais même jusqu’à dire que Matteo est un amoureux des mots justes, de l’économie d’énergie, d’adjectifs et d’adverbes, et ce, pour aller à l’essentiel, enfin c’est ce que moi j’ai compris…êtes-vous vous-même un auteur sensible à la musique des mots ou est-ce bien là votre manière de boxer avec les mots et la vérité ?

JI : Oh, je crois que c’est un peu les deux. C’est un peu les deux.. C’est à dire que d’une…enfin y’a déjà une chose. C’est que y’a l’idée où le fond rejoint la forme et inversement. C’est à dire que, on est sur un personnage qui est timide, plutôt introverti, obsessionnel et donc l’écriture se doit de rejoindre, si vous voulez, le fond, de se rejoindre avec le personnage. Donc c’est une écriture plus tenue effectivement avec très peu d’adjectifs, très peu d’adverbes, c’est…je ne dirais pas que c’est du minimalisme mais on va vers quelque chose de plus épuré. Alors que peut-être si le personnage avait été plus baroque, enfin par rapport à d’autres romans que j’ai pu écrire avant, c’était un peu plus truculent on va dire. Mais là, il y a l’idée vraiment que le personnage et l’écriture ne fassent qu’un. Sans bien sûr tomber dans quelque chose de complètement désincarné ou trop sec, j’aime bien quand même qu’il y ait de la chair. Mais effectivement les derniers chapitres où il se lâche, l’écriture s’enrichit tout d’un coup parce qu’on commence à savoir qui il est, réellement.

MPS : Oui tout à fait. Alors en parlant de chair, les femmes ne sont pas à l’honneur dans votre roman…

JI : [rires]…

MPS : …c’est le moins qu’on puisse dire…Pourquoi ça ?

JI : Oh…alors….bon, moi quand même, le personnage de la comtesse…

MPS : est très attanchant.

JI : Je l’aime bien. Je l’aime bien et puis je crois qu’on sent qu’il y a une, enfin bien qu’elle soit éphémère, mais dans cette petite relation qu’ils ont, enfin une relation qui n’est pas une relation intime mais une relation de travail, mais y’a vraiment quelque chose qui passe entre eux. Effectivement après, sa directrice à l’agence est une personne plutôt sèche [rires]. Et puis Elsa, Elsa effectivement elle a, elle a…

MPS : C’est une mante religieuse.

JI : Oui. Elle représente l’orgueil, elle représente la jalousie, elle représente l’envie, elle représente la……je ne sais pas. C’est parti d’un personnage en fait que j’ai rencontré par hasard au cours d’ un atelier d’écriture. On m’avait invité pour animer deux, trois ateliers. Y’avait une fille qui en voulait vraiment. Mais qui en voulait à un point…enfin y’avait quelque chose d’absolument maladif dans sa façon de se comporter, puis par rapport aux autres. Ça m’a donné le point de départ. Y’avait vraiment….je sais pas…y’a énormément de…enfin j’anime aussi des ateliers d’écriture ponctuellement, hein, quelquefois dans l’année. Et c’est vrai que c’est un peu comme le loto, c’est à dire qu’il y a beaucoup de gens qui se disent « tiens je pourrais écrire quelque chose et puis je peux devenir la prochaine Gavalda, la prochaine Amélie Nothomb,etc. ». Je dis prochaine parce qu’il y a essentiellement, enfin y’a 90% de femmes qui fréquentent ces ateliers d’écriture. Et voilà y’a de tout, y’a les gens qui viennent là pour passer un bon moment, y’a ceux qui …, y’a quelques hommes effectivement qui viennent pour draguer, enfin ça c’est mon expérience, c’était assez rigolo. D’autres qui viennent pour partager un moment de convivialité, ect., y’a de tout. Mais y’a effectivement, y’a parfois une réelle ambition, et puis alors cette ambition elle peut se manifester d’une manière, on va dire tendre, avec conscience, et ça se fait progressivement, et puis une ambition qui va arriver vite et puis qui n’hésite pas à marcher sur les pieds des autres. Enfin c’était quelque chose d’assez significatif, comme une espèce de revanche sur la vie, etc. Et donc ce personnage que j’ai côtoyé deux trois fois en atelier, était un peu le point de départ. Alors bon, pour revenir à votre question…c’est pas de chance on va dire sur ce bouquin, par rapport aux femmes [rires]. Mais en fait y’a trois figures, y’a trois figures féminines qui effectivement sont, à part celle de la comtesse on va dire, ce sont deux figures en tout cas qui ne sont pas à l’honneur comme vous dites. Y’a rien de personnel là dessous. C’est juste l’histoire aussi qui veut ça. Parfois on part… parce que c’est aussi l’incommunicabilité de Matteo avec les femmes. Un homme qui a connu peu d’expériences, qui est coincé, et puis effectivement va dans des peep-show , etc., ça aussi c’est le seul moment où il peut se…on va dire…enfin, les seules relations qu’il a en général avec les femmes parce qu’il est trop timide, etc.

MPS : Joseph incardona je vais vous poser la question que je pose à tous mes invités : «Avez vous la vie dont vous rêviez quand vous étiez un enfant ? »

JI : Euh…en partie. J’y arrive petit à petit. Je ne suis pas encore [rires] je ne suis pas encore au bout. Je pense que genre quand j’aurai 80 ans peut-être, si j’y arrive…[rires]


19/10/2008

Le Coup du sombrero / Marc Villard

Cela fait treize ans maintenant que sont parues les premières tranches de vie d'un vrai-faux Marc Villard, et le plaisir de lecture de ces nouvelles autobiographiques tantôt douces-amères, tantôt franchement drôles, tantôt douces-amères franchement drôles, ne s'émousse pas. Cette fois-ci, comme le titre l'indique, on plonge dans l'univers du football. Hep ! Je sens déjà le regard des non aficionados s'écarter de cette chronique pour vaquer sous d'autres hospices littéraires. Restez un peu, juste un peu, vous allez voir. Car en l'espace de dix-huit nouvelles des plus ciselées, le monsieur ne fait pas que nous dévoiler sa passion pour le ballon rond, même si cette évocation se suffirait à elle-même pour ravir le lecteur.

Comme à son habitude, Marc Villard s'amuse, amuse jusqu'à en devenir touchant, même si cette fois-ci, il ne se met pas toujours en scène. Sensible à la musique des mots, comme il le disait dans une récente interview que vous pouvez trouver , Marc Villard cède de temps à autre le terrain des mots à ceux qui font le football: gloires d'antan et d'aujourd'hui, supporters, dirigeants, joueurs...

"Cinq gamins se meuvent dans la demi-pénombre, le regard aimanté à un ballon de football flambant neuf offert par la femme de l'aide sociale. Deux d'entre eux flirtent avec la perfection. Ce sont les moins bavards, la musique des sphères est dans leur tête. La balle se faufile, collée à leurs tennis."

Avec nostalgie, sans pour autant être passéiste, Marc Villard vise juste sans oublier toutefois de mettre le doigt sur les travers de ce sport mondialement reconnu, sans pour autant tomber dans des clichés éculés et stériles. Des nouvelles efficaces, donc, surtout lorsqu'il se met en scène dans une maison de retraite -La Nuit tombe ; Bolton-Tottenham ; Crampons - où son art consommé de l'insulte - Salope. Demain, j'irai vomir dans tes chaussons -, entre autres, font de ce ronchon de service, roublard et vachard, un type diablement sympathique. A l'image de ses nouvelles.

Si vous désirez en savoir un peu plus sur les autres ouvrages parus précédemment, à savoir J'aurais voulu être un type bien ; un jour je serai latin lover ; Bonjour je suis ton nouvel ami ; Elles sont folles de mon corps ; Souffrir à Saint-Germain des près...ainsi qu'à sa bibliographie, vous pouvez cliquer ici.

09/10/2008

Le Livre du temps t.1 et 2 : La Pierre sculptée ; Les Sept pièces / Guillaume Prévost

Le jour de ses 14 ans, Sam Faulkner doit se rendre à une compétition de judo. Il traîne des pieds, renâcle. A la seule idée de se faire écraser par Monk, au sens propre comme au sens figuré, ses muscles font grise mine avant l'heure. Mais par dessus tout, c'est la mystérieuse et longue absence de son père qui lui plombe le moral. Depuis la mort de sa mère dans un tragique accident, il faut dire qu'il ne le voit plus guère. C'est avec Grand'Pa et Grand'Ma qu'il passe la plupart de son temps, avec eux qu'il tisse les liens de la complicité. Le manque se fait pourtant sentir et ce jour là, Sam semble bien décidé à savoir où est passé son père. Il se rend à la librairie de livres rares que ce dernier fait vivre tant bien que mal. Alors qu'il est dans la cave à la recherche d'indices, Sam découvre un passage secret où l'attendent un livre ancien ainsi qu'une étrange pierre sculptée. Le temps d'un battement de cils, le voici tout à coup projeté sur une île menacée par...des vikings. Commence alors pour Sam un incroyable voyage dans le temps, et les époques.

Les vikings, la bataille de Verdun, l'Egypte ancienne, la Renaissance, Chicago en pleine prohibition...le périple de Sam n'est vraiment pas de tout repos. On aurait pu craindre "l'effet catalogue" du voyage dans le temps : on balaie toutes les époques, on sort la machine à clichés, les événements attendus et convenus, on y incorpore un peu d'action et ça ronronne comme une machine bien huilée. Ce n'est ici, heureusement, pas aussi simple et je dirais même que Guillaume Prévost a pour le moment évité tous les pièges inhérents à ce type d'histoires, notamment en ce qui concerne les paradoxes temporels, sur lesquels il ne s'appesantit pas ni ne s'emberlificote. Mieux, il parvient à tirer son épingle du jeu et à faire du Livre du Temps une histoire réellement captivante où tout est à sa place.

Au début, je l'avoue, j'ai quelque peu jalousé le plaisir que prendrait un adolescent à la découverte de ce bouquin mais, très vite, j'ai fait mon mea culpa, écarté ce fugace et stupide sentiment d'un revers de neurones, et me suis laissé porter. Pas un seul instant, en effet, on ne songe à pinailler sur le fait que Sam se sort toujours très bien de situations apparemment inextricables. On ne s'étonne pas non plus du fait qu'il parle couramment la langue locale du pays où il atterrit, quand que ce soit. Parce que le principe du voyage temporel n'obéit ici à aucune règle scientifique, mais plutôt à la magie. Et force est de constater qu'elle n'opère pas que sur Sam. Sur le lecteur aussi. Car Guillaume Prévost, à n'en pas douter, sait conter une histoire - et expliquer la théorie de la relativité avec une facilité désarmante -, la rendre captivante sans jamais ennuyer. Tout comme il sait aussi, et là c'est moins drôle, terminer sur un suspense insoutenable. Ah bravo...

Le livre du temps:
3. Le Cercle d'or : parution prévue pour le 16/10/2008 !

04/10/2008

Remington / Jospeh Incardona

Il y a des signes qui ne trompent pas : quand, une fois entamée une lecture, la seule perspective de faire la queue à la préfecture ou à la sécu aurait plutôt tendance à vous enchanter ; quand vous prenez rendez-vous chez un médecin réputé pour son retard légendaire ; quand les personnages du livre en question se rappellent régulièrement à vous plusieurs fois par jours ; quand dans ces occasions vous vous surprenez à élaborer des hypothèses sur leur sort à venir ; quand, enfin, vous ne cessez de parler de cette lecture autour de vous, on peut penser que vous tenez là un bon, un très bon bouquin. De ceux qui comptent indéniablement. Comme Remington.

Matteo Greco est un type sympathique, non dénué d'humour qui, quand il ne pointe pas aux ASSEDIC est vigile pour une société privée de gardiennage. Si ça n'avait tenu qu'à lui, il serait devenu boxeur ou écrivain, deux passions qu'il exerce régulièrement. C'est d'ailleurs en participant à un atelier d'écriture qu'il fait la connaissance d'Elsa, une jeune femme instable et calculatrice avec laquelle il va nouer une relation conflictuelle. Celle-ci lui confie un jour le manuscrit sur lequel elle a travaillé et Matteo, en virtuose des mots justes et d'un style qu'il ne se connaît pas brillant, Matteo, l'amoureux à sens unique, s'empresse de le réécrire. Quelques mois plus tard, le manuscrit remanié est édité sans qu'Elsa l'en ait informé...

Ainsi présenté, on serait en droit de penser : "Tout est dit". Le titre, l'histoire, peu de surprises ou de découvertes en perspective, tout compte fait. Or, c'est bien tout le contraire qui se produit. Car Joseph Incardona ne se contente pas de raconter une histoire et point barre. Avec humour, cynisme, amertume et une touchante humanité, il ouvre aussi une fenêtre sur notre époque où le quotidien - celui de Matteo, de ceux qui croisent sa route, le nôtre - est mis en relief pour disséquer les rouages d'un drame en devenir. C'est en ceci que la construction de Remington est redoutable. A travers les faits divers qui ponctuent le roman et dont Matteo se sert pour composer ses écrits, le lecteur perçoit, pressent, sait, qu'il est en train d'assister à la création de l'une de ces tragédies vouées à figurer dans les entrefilets des journaux, et sur lesquels on ne s'attarde qu'avec la curiosité des accidents de bord de route.

Cette focalisation sur le quotidien combinée à des personnages subtilement dépeints n'enlève en rien à la qualité de Remington. Profondéments humains, je l'ai dit, dans leur détresse, dans leur relative banalité comme dans leur plus totale perfidie, aucun ne laisse indifférent. Chacun à sa manière contribue même à ce que le lecteur vibre au staccato des mots, au rythme qu'insuffle Joseph Incardona avec des phrases relativement courtes et des descriptions qui ne s'attachent qu'à l'essentiel.

"Meubler le vide est une imposture", dit Matteo en évoquant, comme cela lui arrive parfois, le travail d'écriture. Il n'y a aucune place au vide dans ce roman là. Pas de répit non plus. Ne reste que le coeur serré pour un fait...certainement pas divers.