03/11/2008

Mari et femme / Régis de Sà Moreira

Prenez un homme et une femme, torturés, tyrannisés par le couple qu'ils forment. Mettez les face à face. Regardez bien, ils ne se voient plus. Ils se séparent, ils vivent une rupture du genre de celle dont on pense que l'on ne se relèvera pas -plus- .Le pain blanc a été mangé.

Les mots ont été prononcés, la situation tacite, celle qui empêchait de dormir et de respirer normalement a franchi un cap, elle a changé, officiellement évolué. Mais même dans ces moments là, la vie, sa quotidienneté, tourne. Cet homme et cette femme vont se coucher.

Et, et c'est là que le roman de Régis de Sà Moreira débute, ils se réveillent. Et Régis de Sa Moreira nous réveille, nous avec. Lui se lève dans son corps à elle. Et elle dans son corps à lui.

Fini les repères, pour eux, pour nous, même combat. Nous sommes, ce couple et nous, dans le même navire. Le skipper, cet auteur dont je n'avais jamais entendu parler, barre comme un fou, comme un enfant ivre du vent du large....Et cette homme dans le corps de sa femme, cette femme dans le corps de son mari, et nous, sommes balancés par dessus bord, rattrapés au dernier moment, secoués.

La lecture de Mari et femme demande un effort tout particulier. Comme une gymnastique incroyable. Jamais entravante. Tout est une question de pronom, de genre, féminin/masculin. Forcément, hein, si Il caresse les mains de sa femme, comprenez bien messieurs dames, que désormais il n'a plus qu'à caresser ses mains à lui....II s'agit alors d'ouvrir l'oeil et le bon, de ne rien sauter, de faire attention à tout. Finalement comme si enragés, nous nous mettions à faire ces efforts nécessaires à la longévité du Couple. Quel qu'il soit. Et c'est quand cette lucidité arrive à nos consciences de lecteur que l'on sait que Régis de Sa Moreira du haut de ses trente ans, vient de nous coller une gifle.

Et comme la vie -et toute sa dimension ridiculement concrète- continue pour cet homme et cette femme, après quelques heures données à leur surprise, ils faut qu'ils se remettent à assurer le quotidien. Il doit aller dans son corps à elle, à son travail à elle, et elle elle doit, après s'être habillée en lui, doit vivre à sa manière à lui. Comme de la science fiction, sans science fiction. Comme une comédie, mais avec des rires jaunes...

Aveuglé par la folie de cette situation, il ouvre les yeux sur ce qu'est sa vie. Énucléé par la violence de ce réveil, elle voit, pour la première fois, qui il est.

Et Régis de Sà Moreira, courageux comme on en fait plus, pousse la conduite de son navire à cette folle allure au delà de ce que nous attendions. Peut être est-ce alors le moment pour moi de vous préciser que Mari et Femme est édité Au diable Vauvert, et que peut être bis, il faut être le diable vauvert en france et en 2008, pour permettre à un auteur d'aller au bout de sa folie -géniale folie-. Pour permettre de nous secouer avec autant de force, là où d'autres au pied de la tour Eiffel enfoncés dans un gros fauteuil, avec des poches bien plus remplies de billets en crise, auraient suggérés à l'auteur de ralentir un peu, et de finir le roman de façon pus consensuelle et raisonnable, histoire de justement pas trop nous effrayer.

Régis de Sà Moreira pousse jusqu'à l'inenvisageable. De la pure science fiction sans science fiction, et moi lectrice dans tout cela ? Ben moi, les cheveux dressés sur la tête, je viens de prendre le large, la mer m'a bouffé toute crue, et pendant trois heures, j'ai heurté un grand nombre de questions qui touchent le couple.

Mes petites faiblesses, mes tiédeurs et mes lâchetés, ma fainéantise, mon manque de rigueur et d'exigence, mon tout petit esprit étriqué, mes œillères si faciles à porter, mon confort, pour cette grande aventure qui demande bien plus...Toujours plus, le meilleur de soi, et le regard aiguisé, les sens aux aguets, les écoutes dressées...

Régis de Sà moreira vient de me coller une bonne leçon, le côté moralisateur en moins. Il vient de me malmener de façon brillante, et pour mon plus grand bonheur. Il m'a demandé de l'attention et de l'écoute, de l'intelligence, et de l'humilité. Il me les a même pris sans me demander mon avis. Et il a bien fait le bougre.
Qui a dit que le rock n roll était mort ?
Pas moi.

5 commentaires:

Manu a dit…

Ce livre m'intéresse beaucoup et vous en parlez très bien !!! Mais je crois que je vais d'abord lire "Le libraire" du même auteur, qui en plus, est en poche. Mais c'est sûr, celui-ci passera entre mes mains !!!

BiblioMan(u) a dit…

Livre lu à haute voix, en couple...un très bon moment. Autant dire que le "tu", implique que l'on se sente d'autant plus concerné !

Calamity Jane a dit…

Salut Manu
Merci pour ton commentaire. J'ai eu des échos moins bons sur Le Libraire. Mais j'attends du coup ton avis, et ton retour aussi sur Mari et Femme.

Brize a dit…

Magnifique billet, qui rend parfaitement compte de l'effet qu'a ce roman sur nous ! Bravo !

Calamity Jane a dit…

Merci beaucoup pour votre compliment....
Au plaisir de vous lire sur votre blog.