26/10/2008

L'Océan de la stérilité. Tome 1, Lolita complex / Romain Slocombe

Les romans construits sur la base de deux ou plusieurs récits qui finissent par se croiser ne sont pas rares. C'est notamment le cas pour ce dernier ouvrage de Romain Slocombe, hormis que le procédé va bien au-delà d'un simple "ah, c'était donc ça !" de la part du lecteur. En l'occurrence, la manoeuvre est plus complexe, ou tout au moins plus subtile. Car nous avons effectivement deux lignes narratives qui évoluent en parallèle, deux récits aux couleurs diamétralement opposées et qui, une fois combinées laissent alors la place à une nouvelle ligne romanesque, unique celle-ci, dont la teinte ainsi obtenue ne manque pas d'intérêt, bien au contraire.

D'un côté, nous avons Gilbert Woodbrooke de retour du Japon dans un sale état, encombré dans ses plâtres suite à un accident de voiture dans laquelle on l'avait fait monter de force (1). Photographe fétichiste complètement fauché et, pour ne rien arranger, en plein divorce, Gilbert accumule les gaffes les unes après les autres. Malgré ses déboires toujours ouverts aux ramifications aussi diverses que variées, on lui propose pourtant de servir de traducteur à une jeune romancière japonaise dans le vent. Le pauvre bougre n'est pas au bout de ses peines.

Cette première ligne narrative obéit aux codes du roman. On a un personnage principal auquel il est difficile de ne pas s'attacher, des péripéties, des scènes hilarantes (vraiment!), avec en prime, ne boudons pas notre plaisir, une satire de l'art contemporain (et ça, pour peu qu'on y soit sensible, on ne s'en lasse pas) ainsi qu'une critique bien assaisonnée de la politique du pognon.

"Lorsqu'on a du succès dans un tel domaine, les gens tiennent à vous garder à l'intérieur de ces limites et insistent pour que vous répétiez ad vitam aeternam, voire ad nauseam, le putain de cinéma qui vous a rendu célèbre... Leur intention, c'est de faire de vous un foutu mort-vivant pété de thunes - et de se sucrer au passage. Un voyou statufié, une icône bien lisse, cataloguée, labéllisée, étiquetée..."

Et puis, parallèlement à cette articulation, il y a ce récit d'une gamine roumaine ayant quitté famille et pays pour se retrouver bien malgré elle prisonnière, esclave, des réseaux de prostitution de l'Europe de l'Ouest. On ne rigole pas, plus. Car on sait pertinemment que ce qui est dévoilé là, dans sa plus abjecte substance, s'appuie sur des faits réels. Le doute n'est pas permis.

"[...] à moins de cent mètres d'ici, par-delà les cinés, les boutiques et les pubs, derrière les murs d'une de ces maisons de briques se trouvent enfermées dix, vingt, trente gamines innocentes kidnappées de chez elles, entraînées d'abord dans des camps de dressage abominables, puis trimbalées à travers toute l'Europe, l'Italie, la France, la Belgique...comme des marchandises, comme du putain de fret [...] le sexe ravagé par des passages incessants, par des avortements clandestins, forcés, pratiqués dans je ne sais quelles conditions, leur jeunesse volée et l'esprit envahi par une terreur de tous les instants... La terreur des coups si elles désobéissent, ou des amputations, ou d'être balancée par la fenêtre, ou brûlée vive, ou écrasée sous des roues de camion...".

Et donc, lorsque ces deux récits se superposent, le ton change, la fiction et la réalité se mêlent, apportant par ailleurs un nouvel éclairage sur les personnages, pas aussi tranchés qu'on aurait pu le penser de prime abord.

Cette construction illustre aussi parfaitement le "lolicon", l'abréviation japonaise de Lolita complex qui marque l'attirance de certaines personnes pour des fillettes, qu'elles soient réelles ou fictionnelles. "De la marchandise, du fret...". Nous y sommes. Pour les bourreaux, où qu'ils se situent sur l'échelle de cette prostitution, toutes les limites sont franchies allègrement.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce livre labyrinthique mais une chose est sûre cependant: on n'en sort pas indemne. On aurait tort de s'en plaindre.

(1): Le personnage est déjà apparu dans un tétralogie dont l'action se situe au japon. Pour autant, ne pas les avoir lus (ce qui est mon cas, je l'avoue) ne gêne en rien la compréhension du présent ouvrage.

2 commentaires:

Manu a dit…

Voilà un thème qui me choque beaucoup. Surtout quand il s'agit d'enfants. Il y a peu, j'avais voulu regarder un film à ce sujet sur arte et c'était tellement violent, que je n'ai pas pu aller très loin !
C'est le premier tome? Tu ne parles pas du second tome : déjà paru?

BiblioMan(u) a dit…

Oui, effectivement, ça ne laisse pas du tout indifférent, et je comprends que ça puisse heurter et ce livre là est comme une piqûre de rappel...
Lolita Complex vient tout juste de paraître. Du coup, il n'y a pas encore de date pour le second