04/08/2008

Dérive sanglante / William G. Tapply

Quand on rencontre un personnage comme Stoney Calhoun, le héros énigmatique de Dérive sanglante, on comprend aisément pourquoi certains auteurs rechignent à se séparer de leur créature. Quitte, parfois, à trop tirer sur la corde, tarir les mines de l'originalité et du style pour, au final, s'assoupir sur l'équilibre instable (faut pas nous la faire, quand même!) de la reconnaissance.

Seulement quand on a la chance de tomber sur un livre tel que celui-ci, on aurait bien de la peine à imaginer un si navrant scénario. Car Dérive sanglante a tous les éléments d'un excellent policier. J'hésitais à le dire tant cela paraît maintenant convenu et usité à tout va mais...oh, après tout, je peux me le permettre, je ne suis pas Michael Connelly, Stephen King ou encore Harlan Coben, ces chers messieurs qui vivent une carrière parallèle de signataires de bandeaux pour des éditeurs en quête de ventes. Je me permets ici ma petite digression habituelle, même si j'ai déjà eu l'occasion de parler de ces fâcheuses tendances éditoriales, d'autant plus agaçantes quand les citations évoquées ou les comparaisons avec d'autres auteurs sont totalement superflues ou tout droit sorties de l'outre-espace.

Donc, si j'avance toujours masqué, et vous l'aurez de toute façon remarqué, je ne suis ni Michael Connelly ni aucun autre auteur, si ce n'est celui de ces rubriques. C'est justement à ce titre que j'ai le plaisir de vous dire que ce livre de William G. Tapply, eh bien, on a sacrément du mal à le lâcher. Tout ça pour ça, me direz-vous, mais que voulez-vous, on ne contrôle pas toujours ses humeurs bavardes, bien que je me sois fixé pour ligne de conduite de ne parler ici que des livres, de leurs histoires et de mes impressions de lecture. Alors...

Stoney Calhoun a perdu la mémoire, apparemment après avoir pris la foudre. Le mystère entoure son accident. Après sa sortie d'hôpital, Calhoun a en sa possession un chèque de 25 000 dollars et tous les mois, il reçoit une somme d'argent conséquente sur son compte en banque. N'obtenant aucune réponse à ses questions, il s'est retiré dans le Maine où il travaille dans un magasin d'article de pêche. Il mène une vie paisible, recevant parfois la visite d'une homme en uniforme qui vient s'assurer qu'il ne se souvient de rien.

Lorsque son jeune ami ne revient pas d'une visite guidée avec un client inconnu, Calhoun ne réfléchit pas et part à sa recherche, ravivant des réflexes enfouis. Ceux d'un policier ? D'un criminel ?
A la fois sensible et impénétrable, comme sa mémoire, Calhoun offre un nouveau visage intéressant et intrigant dans le panorama des figures du polar. Flegmatique, il évolue dans un cadre que Tapply retranscrit avec une réelle force évocatrice:

Les routes poussiéreuses flanquées de murets, le sol sablonneux, les champs brûlés avant les semis, les ruines d'anciennes fermes au bout de chemins à présent envahis par un fouillis de genièvre et de peupliers et de vieux pommiers noueux, le bruissement d'une perdrix qui s'envole, la queue blanche, soudain entr'aperçue, d'un cerf, les érables aux troncs desquels on fiche un robinet pour en extraire la sève, le toit en aluminium d'une grange, lesté de vieux pneus de tracteur en cas de tornade, les vaches Holstein et Jersey broutant dans les pâturages rocailleux, les grosses caravanes auxquelles il pousse des antennes de vingt pieds de haut, les verges d'or qui fleurissent entre les carcasses rouillées des automobiles mortes, les poules qui picorent le gravier devant les portes, les blizzards et les orages et le vents du nord-est en septembre, et toujours cette fille aux cheveux blond miel, étendue sur une vieille couverture d'armée brune, ses yeux verts rieurs, ses petits seins nus, allongeant le bras pour toucher son visage, murmurant quelque chose qui ressemblait à un "ouaip"...

Le Maine, un lieu qui se révèle le théâtre d'une dérive sanglante, d'une enquête policière magistrale. Alors bien sûr, vivement la suite, Casco Bay, dont vous pouvez lire une chronique ici, un avis qui a favorisé ma rencontre avec Stoney Calhoun et ces paysages du Maine si bien évoqués.

"Un livre qu'on a bien du mal à lâcher" - BiblioMan(u) - "jusqu'à l'objet lui-même avec sa couverture sobre et efficace, l'empreinte d'une maison d'édition audacieuse et de qualité, Gallmeister, dont les titres sont écrits plus gros que le nom de l'auteur..."

4 commentaires:

Manu a dit…

C'est dommage, le sujet ne m'intéresse pas. Parce que après une critique aussi dithyrambique, il faut oser dire qu'on n'a pas envie de le lire ;-)

Très bon billet, bravo !

BiblioMan(u) a dit…

Je suis sûr que je vais finir par en trouver un qui va t'intéresser, je suis sûr ! ;O) Peut-être même le prochain...certainement pas celui d'après ni le suivant, mais qui sait ? Mais je sais que tu as encore beaucoup de bouquins à lire devant toi...

Manu a dit…

Bah j'ai déjà acheté "Le croque mort ..." à cause de toi et je suis fan de Mma Ramotswe aussi ! Je ne peux pas acheter tous les livres sur lesquels tu publies un billet, sinon je vais devoir acheter un deuxième appart :-D

BiblioMan(u) a dit…

Toutes mes excuses ! Je crois avoir été atteint de ce syndrome que tous les super-héros doivent connaître, à savoir une poussée d'ego démesuré qui me pousse à croire que tout le monde doit lire les livres que j'ai adoré ! Heureusement ces crises ne sont que passagères ;O)
Sinon, plutôt que d'acheter un autre appart, une fois que tes étagères sur trois niveaux auront été remplies, c'est de creuser le plancher et de laisser les bouquins dessous un sol vitrifié. C'est une alternative un peu plus économique :OD