21/01/2011

World War Z / Max Brooks

World War Z n'est pas le rapport officiel retenu par la Commission post-traumatique des Nations unies. C'est en réalité la partie jugée trop sentimentale, trop axée sur l'humain, rédigée par l'un de ses membres. Celui-ci s'est vu obligé de garder pour lui, pour nous, les témoignages des survivants, de ceux qui ont été confronté de trop près à cette guerre sans précédent ayant opposé humains et morts-vivants.

Des hommes, des femmes aux parcours et aux horizons très différents reviennent sur les moments clés du conflit. De l'apparition du fléau à son dénouement en passant par les actes manqués qui auraient pu l'endiguer, par la Grande Panique ou bien encore par le cœur des batailles, tous, avec leur voix, forment la mosaïque d'un traumatisme ineffable. Médecins, militaires, hommes politiques, civils, la liste est longue de ceux qui, à travers le monde, se souviennent.

World War Z est original au point d'être déroutant. Déroutant au point de s'avérer magistral. Incontournable. On en ressort avec l'envie de le conseiller à un maximum de personnes.

C'est pas facile.

Les a priori ont la peau bien plus impénétrable que celle des zombies. J'en ai fait l'expérience auprès de lecteurs de la médiathèque ou d'amis, pas plus tard que la semaine dernière, après avoir refermé le livre sur ses derniers mots, quand l'écho de cette polyphonie résonnait encore à mes oreilles. Le mot zombie a des effets répulsifs. Ça peut se comprendre. C'est alors qu'entre en jeu la force de persuasion. Non pas que je veuille faire preuve ici d'une assurance outrecuidante car en réalité, il suffit d'énoncer les qualités de World War Z et voici l'affaire rondement menée. Les qualités, justement, quelles sont-elles?

Dès les premières pages, Max Brooks s'efface, laisse sa place, en guise de présentation, à l'employé de la Commission post-traumatique des Nations Unies, qui lui-même se retranche ensuite derrière les témoignages proprement dits. Il n'intervient que sporadiquement lors de ces interviews, pour demander des éclaircissements sur certaines décisions ou événements. L'immersion est là. A l'image des différents personnages, on ne s'attache plus à douter de l'existence même des Zack ou des G (G pour goules). On s'imprègne des éléments qui nous sont rapportés, on se met dans la position des destinataires initiaux de ce rapport, ceux qui pourraient faire face à une nouvelle épidémie...

Attention, arrivée de la petite voix...

- Hé, Bibliotruc, tu veux nous faire croire à la téléportation dans les livres ou quoi ? Nous faire gober que tu as perdu ta conscience de lecteur à ce moment là, c'est ça ?
- Non, rien à voir à ce qui se passe pour les personnages de Roman fleuve d'Antoine Piazza ou de la série de Jasper Fforde consacrée à Thursday Next. Mais pour un peu qu'on joue le jeu, l'illusion est bien amenée.

-Mouais...
- Non ?

- Mouais, faut voir...


Sous couvert d'une histoire de zombies, c'est bel et bien l'humain qui est au centre de ce récit. D'une manière très habile, ce sont les facettes pas toutes reluisantes de notre civilisation que les morts-vivants nous renvoient. Quand le danger est là, quand la mort s'invite sur toute la surface du globe, quelles sont nos réactions, nos comportements ? Comment faire fi du poids de son histoire personnelle, de l'Histoire elle-même ? Est-ce seulement possible ? A cet égard, World War Z sinue sur les fragilités de notre époque, s'arrête un temps sur notre société cde consommation, matérialiste – il ne faudrait pas oublier de prendre son lecteur DVD lors de l'exode, on ne sait jamais, hein –, repart, s'attarde sur une ère de communication prompte à s'auto-détruire, puis finit par s'asseoir de guingois sur l'espoir, histoire de ne pas nous laisser complètement essoufflés et anéantis.

Dis-moi quel zombie vient te mordre, je te dirai qui tu es.

-Et la peur dans tout ça ? Parce que c'est bien beau, mais on les voit les zombies ?

-Oh, oui, pour ça ne t'inquiète pas...


World War Z, Max Brooks, traduit de l'américain par Patrick Imbert, Le Livre de Poche, 544 p.
CITRIQ

19/01/2011

Jour J - 1- Les Russes sur la lune ! / Jean-Pierre Pécau, Fred Duval (scénario) et Philippe Buchet (dessin)

Et si...

Et si les Américains, à cause d'une minuscule météorite qui aurait transpercé la coque de leur module d'alunissage, n'avaient pas été le premiers à poser le pied sur la lune ? Si les russes, au contraire, y étaient parvenus, quelle aurait été la donne sur la scène internationale ?

Si l'idée de départ est passionnante, le traitement qui en est fait ici est loin d'être à la hauteur des attentes. Là où la curiosité et l'envie d'emprunter une route alternative de notre Histoire auraient dû être prépondérantes, c'est l'ennui qui s'est imposé. Lentement mais sûrement. La faute, d'abord – un d'abord qui, vous l'aurez remarqué, appelle un ensuite... - , à un scénario plat, vite expédié, et un poil trop simpliste par moments.

Suite au succès des russes, Nixon ne voit qu'un seul moyen de sauver la face et donner encore de bien belles années à la guerre froide : construire la première base lunaire. Quitte pour cela à revenir sur certains principes et ouvrir les vannes budgétaires. Dix ans plus tard, russes et américains se sont implantés sur le sattelite de la Terre et l'animosité qui oppose les deux peuples semble toujours aussi vive. En apparence seulement car sur la lune, justement, l'heure est plutôt à la réconciliation, et plus si affinités...

Même si les auteurs proposent un aperçu des dérives de l'Histoire en fin d'ouvrage sur des événements marquants qui se seraient produits plus tôt que dans notre « temps » à nous, la focalisation de ce Jour J : Les russes sur la Lune ! s'effectue principalement autour d'un épisode lunaire qui a de quoi laisser perplexe. En quelques mots, c'est lent, mou quand bien même il y a des scènes d'action, mais c'est surtout inintéressant au possible. Difficile d'y croire une seule seconde d'autant que l'espèce de message – nous sommes tous frères, nous humains, faites l'amour pas la guerre –, à défaut d'être traité avec subtilité, éclabousse comme un pavé dans la mare du convenu et revêt un aspect bien naïf.

Le dessin, comme cela arrive parfois, n'a jamais relevé le tout. Dans le cas présent, il a même enfoncé le clou. C'est vite devenu exaspérant de voir les humeurs des personnages entourer systématiquement leurs visages. Qui des éclairs pour exprimer la colère, qui des gouttes d'eau pour signifier l'étonnement ou la surprise. Je ne dis pas que le procédé n'a pas sa place en bande dessinée mais là, en plus de la surabondance, il ne me paraît pas approprié. D'autant moins si, comme cela semble être le cas ici, on veut inscrire son récit dans une réalité, fût-elle alternative. On pourrait ne voir en ceci que des détails. Le problème c'est que l'illustration dans sa globalité m'a paru bien pauvre, me donnant le sentiment qu'il a fallu aller à l'essentiel, faire vite, quitte pour cela à céder à la simplicité. Faut-il y voir là le résultat d'une commande, d'une pression relative au projet Jour J ? Peut-être, je n'ai pas les réponses à ces questions.

Je ne suis pas tendre avec cette Bande dessinée alors que, c'est vrai, l'uchronie a tout de l'exercice casse-gueule puisqu'il implique de prendre en compte un nombre incroyablement important de paramètres, et de les combiner ensuite pour leur donner et de la cohérence, et du souffle. Mais là, j'ai bien vite compris que ce ne serait pas le cas, que ces éléments seraient irrémédiablement absents. J'ai été apâté par un super scénario en quatrième de couverture, une superbe illustration en première (ah vous pouvez y aller, toutes celles de la série sont réussies), pour finalement me retrouver avec un truc bébête, écrit et dessiné à la va que j'te pousse, comme s'il était encore besoin de me prouver que ça existe.



Jour J - 1- Les Russes sur la lune / Jean-Pierre Pécau et Fred Duval (scénario) ; Philippe Buchet (dessin), Delcourt, 55 p.

14/01/2011

Les Montagnes hallucinées / Howard Philips Lovecraft, texte lu par Philippe Bertin

Ne reste pas sur ces impressions. Prend un peu de distance pour le moment. Un jour viendra ou tu ressentiras toi aussi le souffle crépusculaire de Nyarlathotep posé sur ta nuque. Ce jour là alors tu sauras...

Suivant donc les conseils de El JC après ma déconvenue à l'écoute du Cauchemar d'Innsmouth, je me suis une nouvelle fois aventuré en territoire Lovecraftien avec, cette fois-ci, Les Montagnes hallucinées, toujours en version sonore.

Un petit coup d'oeil dans le rétro et force m'est de constater que mes réticences vis à vis de l'auteur et de ses écrits sont pratiquement toujours les mêmes : impression de lire toujours la même histoire, celle où un homme témoigne de l'horreur absolue dont il a été le témoin – horreur symbolisée par la réapparition des Grands Anciens -, style plombé d'adverbes et d'adjectifs censés se faire l'écho de l'innommable et de l'indescriptible, descriptions incessantes... Malgré l'implication du narrateur dans les événements qu'il relate, malgré sa volonté d'empêcher une nouvelle expédition scientifique en Antarctique, là où se trouvent ces montagnes hallucinées dont les dimensions défient les lois de l'entendement - mais bien moins encore que ce qu'elles recèlent - malgré tout ceci, j'ai une nouvelle fois été totalement imperméable à cette narration, trop impersonnelle à mon goût.

Et pourtant la qualité du livre sonore est là sur tous les niveaux. J'écoute des livres lus depuis quelque temps maintenant et jamais encore je n'ai vu un tel soin accordé à la réalisation d'un ouvrage, hormis peut-être pour Les Chroniques des ombres de Pierre Bordage, mais le concept n'était pas tout à fait le même non plus. Le livret fourni avec le CD donne à lui seul un aperçu du travail entrepris par les éditions Libellus avec notamment une présentation de tous les acteurs impliqués dans cette édition : l'auteur, les traducteurs Thomas Bauduret et Christophe Thill, le lecteur Philippe Bertin, l'illustrateur François Baranger (avec son esquisse au crayon du projet de couverture dans le rabat du digipack) et le compositeur Benoït Seyral. En dehors de la musique de présentation de l'ouvrage, le texte lui même est parfois accompagné de mélodies ou même émaillé d'ambiances sonores qui collent au récit et lui donnent du relief. Crépitements de radio lors des liaisons entre les différents intervenants de l'expédition ou bruits intrigants et inquiétants à mesure que le narrateur s'enfonce dans les montagnes, s'engouffre dans la Cité et se trouve confronté à...

Si le texte n'a pour sa part pas répondu à mes attentes, j'imagine que les passionnés de Lovecraft sauront, eux, être séduits, histoire d'attendre aussi une de ses nouvelles déclinaison, prévue et orchestrée par Guillermo Del Toro. Si l'aventure vous tente, n'hésitez pas non plus à faire une petite visite sur le site des éditions Libellus. Elle proposent d'autres incursions sonores en science-fiction. Reste à espérer que le catalogue s'étoffera pour ce mauvais genre, encore bien peu représenté sur support CD.

12/01/2011

Masque de sang / Lauren Kelly

Avril 2003. Drew Hildebrand a disparu après avoir été kidnappée dans d'étranges conditions. Ceux qui la côtoyaient auront tôt fait de penser cela n'a rien de surprenant. Dans l'univers de l'Art Contemporain, cette galeriste pour le moins emblématique semblait ne rien pouvoir accomplir dans la simplicité. Sans compter que sa dernière exposition en date dédiée au bio-art, si elle avait suscité l'admiration des uns, n'en avait pas moins provoqué la colère des autres pour sa nette tendance à exposer corps humains et foetus selon des mises en scène scabreuses. De là cependant à s'en prendre physiquement à son instigatrice ? De là aussi à enlever aussi sa nièce, à la bourrer de « crystal meth », cette drogue synthétique redoutable, et de l'abandonner ensuite au cœur de la Shale River Mountain ?

Les choses sont-elles seulement aussi simples ?

Les réponses à ces questions, c'est justement Annemarie qui les possède. Un père en prison, une mère en proie à la dépression et à l'alcool, elle n'avait eu d'autre choix que d'aller vivre chez sa tante. Elle en était heureuse d'ailleurs et, malgré les excentricités de cette dernière, comme par exemple de lui faire changer de prénom, elle lui vouait en toutes circonstances une forme d'admiration, de fascination. De son côté, Drew la portait tantôt aux nues, lui accordait une importance au delà du raisonnable, puis feignait l'indifférence, lui témoignait sa déception en lui laissant entendre qu'elle n'était pas à la hauteur de ses attentes.

Tout ceci, c'est Annemarie qui l'apprend au lecteur. Très vite, celui-ci comprend qu'il n'a pas affaire à une enquête classique. A tout bien considérer, il n'y a pas même vraiment d'enquête. Car l'enjeu de ce roman ne se situe pas en premier lieu sur la résolution planant autour de la disparition de Drew mais plutôt sur la complexité des rapports de la tante avec sa nièce. Sur l'art aussi, mais dans une moindre mesure.

On est là loin, très loin des romans policiers tendance, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler sur ce blog. Avec un titre pareil et une telle couverture - réussie au demeurant - on aurait été en droit de penser que l'on allait avoir droit à tout un panel de meurtres, ou hémoglobine et autres viscères auraient servis de principaux catalyseur à l'histoire. Ici c'est la tension psychologique qui est maintenue de bout en bout. En revenant sur leur relation, Annemarie / Marta tisse méticuleusement la trame du drame en devenir, inocule le malaise à petites doses, le rend palpable à un point tel qu'outre le fait de l'éprouver, on ne peut qu'être admiratif d'une telle maîtrise sur le long terme.

Il faut dire que Lauren Kelly n'en est pas à son coup d'essai. Elle a déjà signé deux autres suspenses, Coeur volé et Emmène-moi Emmène-moi mais elle a aussi au bas chiffre plus de soixante-dix bouquins à son actif, et pas des moindres puisque l'un d'entre eux, Les Chutes, a reçu le prix Femina Etranger en 2005. Vous le savez peut-être déjà ou bien vous l'aurez deviné, Joyce Carol Oates est effectivement derrière ce Masque de Sang. Avec une écriture si glaçante, si fine, et une histoire si diablement efficaces, on ne peut que s'en réjouir.

A voir aussi l'avis de Jean-Marc sur son blog.

04/01/2011

La Guerre tranquille / Paul J. McAuley

Lorsque survient la mort malencontreuse de Maximilien Peixoto, le doute n'est plus permis. La guerre contre les Extros aura bien lieu. Ce n'est qu'une question de temps. Car Maximilien Peixoto n'était pas seulement le commandant en chef des forces aériennes de Grand Brésil ni le mari de la présidente de cette même nation, la plus puissante de la Terre, ni même encore le membre d'une famille les plus influentes de la planète. Il était aussi l'un des farouches défenseur de la réconciliation et de la paix avec les Extros, ces humains partis en toute autonomie coloniser les lunes des principales planètes du système solaire il y a plus d'un siècle, départ suscité par les dérèglements climatiques ayant conduit à la Renverse, catastrophe écologique sans précédent dont la particularité avait été d'éradiquer une bonne partie de la population mondiale.

Pour autant, même si la guerre est imminente, si Terriens et Extros en sont tout à fait conscients, les différents accords et autres coopérations en cours sont toutefois maintenus. A l'image de la construction d'un biome sur l'une des lunes de Jupiter, censée jusqu'alors représenter de manière plus que symbolique le rapprochement des Nations, divergentes dans leur manière d'appréhender l'écologie ainsi que leurs percées technologiques et scientifiques. Des disparités que les instances terriennes voudraient étouffer dans l'œuf, avant qu'il ne soit trop tard, avant que les Extros ne soient réellement en mesure de se défendre, voire même de s'en prendre à la planète mère. D'où la nécessité d'une guerre. A titre préventif. Le tout consistant à y aller en douceur, créer les incidents nécessaires à une escalade sans pour autant perdre la face.

« Un roman complexe et à couches multiples débordant de personnages extraordinaires, de scènes stupéfiantes et d'idées fascinantes. » SFX

C'est ça. C'est exactement ça. Cependant, La Guerre tranquille malgré ses indéniables qualités, n'est pas aussi parfait que cette citation le laisse entendre. Quoique à bien y regarder, elle n'est pas que laudative. Ce « complexe », ces « couches multiples » et ce « débordant » pourraient aussi sonner comme un air d'avertissement. Attention les gars, c'est pas simple, va falloir s'accrocher. Certains risquent d'être perdus en cours de route. En quelque sorte, ceux qui tiendront seront récompensés de leur pugnacité. Alors bien sûr, cette interprétation ne tient qu'à moi. Peut-être m'est-elle venue aussi parce que j'ai bien failli abandonner cette Guerre tranquille à deux ou trois reprises et que je ne regrette en aucune façon d'avoir persévéré. Ce livre est une véritable montagne russe à lui tout seul. Les montées: des passages lents, bavards, pas toujours nécessaires mais qui permettent au moins d'apprécier le paysage à mesure que l'on monte. Entendre par là que ces descriptions ou ces scènes de présentation vont d'une façon ou d'une autre contribuer à la cohésion de l'ensemble, même si le livre aurait gagné à être un peu plus court. Ensuite, les descentes : de l'exaltation, de l'émerveillement, du suspense, générés par des scènes saisissantes variant aussi en fonction des quatre personnages principaux que Paul J. McAuley nous invite à suivre ; des images qu'on imaginerait sans mal s'épanouir sur grand écran, bien que dans la tête ce soit déjà grandiose. L'écriture, et sans doute aussi la traduction, contribuent en tout cas à l'amortissement à très brève échéance de votre Home Imagirama garanti sans son pour ce qui est des scènes extérieures dans l'espace – contemplation et splendeur assurées !

« Le retour triomphal de Paul McAuley au space opera de grande envergure. » Locus.

Pour ce qui est du retour triomphal j'aurais bien du mal à me prononcer, découvrant l'auteur avec cette histoire. En revanche, concernant le "space opera de grande envergure", je ne peux qu'être d'accord. Paul J. McAuley bâtit son histoire petit à petit, prend le soin de la cohérence, notamment en dressant le portrait de personnages parfois ambivalents et toujours complexes. Mais par dessus tout, il pose les bases d'une réflexion autour de l'acte de guerre lui-même, sur ses mécanismes et sa complexité. Une complexité qu'il aura tôt fait de répercuter sur l'Homme lui-même et sa condition de vivant qui, sous couvert de survie et de préservation de ses acquis, sous couvert de méfiance et d'incompréhension aussi, a tendance à reproduire d'anciens schémas où l'usage de la force est toujours dans la balance. Le titre de ce roman ainsi que son traitement ne laissent en tout cas la place à aucun doute. Ils portent en eux l'écho et l'aversion des mensonges et des manipulations qui ont conduit à une certaine guerre en Irak, dont l'onde de choc n'a pas fini de se faire sentir.

Tranquille, la guerre, vraiment ?

A voir aussi les avis de Val et de Marc, Guillaume et Mes Ailleurs.
CITRIQ

29/12/2010

Un Aller simple / Carlos Salem

Faire un résumé de ce livre se révèle un exercice impossible. Il faut y plonger et se laisser porter par la loufoquerie et l'absurdité régnantes. Si l'on voulait pourtant se rompre à l'exercice, il faudrait parler en premier lieu de la mort de la femme d'Ottavio, un décès brutal qui provoque chez lui un immense sentiment de soulagement et de liberté. Il s'ensuit alors une fuite en avant, une sorte de road movie hilarant en compagnie d'un vendeur de glaces dans le désert, et surtout, surtout, en compagnie de Carlos Gardel (ressuscité) dont le but ultime est d'assassiner Julio Iglesias, coupable à ses yeux d'avoir lui-même assassiné ses tangos en les interprétant de façon excessivement mièvre.

Ce trio entraîne le lecteur de rebondissements en coups de théâtre, tâchant de faire de cet Aller simple qu'est la vie, une véritable destinée, car « être malheureux c'est aussi un choix mais un choix de merde ». Alors autant tout faire pour être heureux. Pour résumer le résumé, citons enfin un des dialogues du livre : C'est un historie de dingues et personne n'y croira, mais c'est génial!

Gilles Moraton

Un aller simple, Carlos Salem, traduit de l'espagnol (Argentine) par Danielle Schramm, Moisson rouge, 265 p.

21/12/2010

Les Fils de l'air / Johan Heliot

Et si...

Et si Louis XVI n'avait pas été arrêté à Varennes le 21 juin 1791 ? S'il était parvenu à s'enfuir, à quitter la France, quelle aurait alors été la marche de l'Histoire ? A cette question qui brûle toujours les lèvres des passionnés, Johan Heliot a pour sa part décidé de lui consacrer un roman, Les Fils de l'air. L'occasion pour lui de laisser libre court une nouvelle fois à une imagination loin de se démentir, elle-même associée à un plaisir évident de jouer avec les personnages, célèbres ou non, et de les mettre en branle avec ce matériau inépuisable qu'est l'Histoire. Et quand bien même le roman est clairement estampillé jeunesse, tout lecteur pourra y trouver son compte tant son intérêt se révèle à travers des approches variées et complémentaires, qu'il s'agisse de l'Histoire (évidemment...), de l'Aventure ou bien même de l'ébullition scientifique.

Après avoir fui le palais des Tuileries, la famille royale s'est retranchée au château de Versailles pour un court répit, car la révolution gronde toujours. En conséquence de quoi Louis XVI, Marie-Antoinette, leurs enfants et quelques uns de leurs proches, dont le marquis de La Fayette et le scientifique Jacques Charles sont contraints de s'enfuir. Loin d'eux l'envie de finir à la prison du Temple ou de perdre la tête sous la lame affûtée de la guillotine... Aussi, sous le coup d'une attaque les empêchant de prendre la route, les voici qui empruntent la voie des airs à bord d'un ballon mis au point par Jacques Charles. Cette envolée, marquant le départ d'une longue traversée ponctuée par bien des remous, les mènera jusqu'aux Etats-Unis où, à l'aide de Benjamin Franklin et de George Washington naîtra une compagnie de transport aérien à même de créer une révolution d'un tout autre acabit que celle ayant ébranlé la France.

Les Fils de l'air est une lecture dont on aurait tort de ne retenir que son aspect divertissant. Car même si les perspectives uchroniques qui sont dévoilées ici ne s'étendent pas sur une durée excessivement longue qui aurait permis de noter toutes les incidences d'une évasion réussie de Louis XVI, elles séduisent justement par les altérations subtiles qu'elles engendrent inévitablement. Ainsi, on apprend que la Terreur a bien eu lieu en France, que Napoléon Bonaparte est bel et bien devenu un empereur avide de conquête et de puissance. Donc si changement notable il doit y avoir, celui-ci sera progressif, et Johan Heliot nous permet ici d'en apprécier les germes, d'en deviner l'impact à travers la construction d'une flotte de l'air, sous-tendant elle-même une variation clé dans l'occupation des territoires et de leur gestion. Une sorte de nouvelle donne géopolitique où le lecteur voit l'Histoire se transformer petit à petit sous ses yeux, dans le sillage d'une invention colossale pour l'époque. Certains pourront regretter que l'approche uchronique ne soit pas plus prononcée. Pour ma part, la subtilité proposée ici m'a parue plus crédible, plus juste dans sa vision et son appréhension d'un avenir qui aurait pu être...

Enfin, même si la plupart du roman se fait par le prisme de Charlotte, la fille du roi en exil et de Marie-Antoinette, Les Fils de l'air propose un rééquilibrage de la vision habituellement véhiculée autour de Louis XVI, faisant de lui un roi désintéressé par le sort du peuple, en plus d'être un traître à sa patrie. La démarche est ici de le présenter comme un être curieux, soucieux des mutations de la société et réceptif à ses changements, sans avoir toutefois les épaules d'un bon roi. Les éclairages réalisés autour des autres figures emblématiques sur l'échiquier de l'Histoire m'ont aussi paru réussis, qui plus est lorsqu'ils sont ponctués par de menus détails leur conférant une authenticité étonnante.

Une fois de plus, Johan Heliot a fait mouche en ce qui me concerne, d'autant que cette période de l'Histoire n'est pas celle que j'affectionne en particulier. Lecture agréable, donc, et qui a par ailleurs piqué ma curiosité au point d'ouvrir mes dictionnaires et de consulter divers articles sur internet concernant certains épisodes marquants de la construction des Etats-Unis ainsi que sur Robert Surcouf, figure marquante de la marine apparaissant aussi dans cette histoire. Qu'une uchronie parvienne à ce résultat, non pas pour vérifier la véracité de ce qui est avancé, je vous assure, ça a de quoi vous donner des ailes. En tout cas, après une telle lecture, c'est sûr, on aimerait bien faire un petit tour en ballon. Même si ça ne doit pas durer longtemps, hein. Faudrait pas non plus penser que je vais soigner mon vertige d'un simple claquement de doigts. Non mais quand même !


Les Fils de l'air, Johan Heliot, Flammarion (Ukronie), 302 p.

CITRIQ

12/12/2010

Trouvaille dans les décombres d'une ville dévastée

Journal relatif au rapport 67#25Azref/TIGLy/ :

Trouvé cette image dans les décombres.




Conformément à la clause 623b de la Charte des Néoresc, j'ai suivi la procédure habituelle consistant à transmettre le document au Mis'roy Detenko, qui a seul pouvoir de décision quant aux reliques trouvées sur l'AT, l'ancien territoire. Mis'Roy Detenko m'a sommé de ne rien dire de ma trouvaille. Louche.

Plus le temps d'écrire. Approchent pour me capturer. envoie image passé à Tiger Lilly initiatrice challenge... fin monde. suivre

11/12/2010

La Princesse des glaces / Camilla Läckberg, lu par Christine Pâris

Eh oui, je viens à mon tour rajouter une pierre à l'édifice déjà bien élevé autour de ce livre qu'on ne présente plus tant les échos ont été nombreux à son sujet. Mais comme je n'aime pas parler d'un bouquin sans l'avoir déjà lu et comme je suis amené à le prêter quand je suis à la ville, qu'on me demande régulièrement ce que j'en pense, j'ai sauté le pas. Je ne me suis pas vraiment forcé non plus, faut pas croire, d'autant que j'avais la possibilité de le découvrir dans sa version audio.

Pour expliquer les raisons d'un tel succès autour de La Princesse des Glaces et des autres titres de Camilla Läckberg qui lui ont succédé, j'aurais pu emprunter le raccourci très utile et un peu facile, c'est vrai, consistant à dire que la vague suédoise insufflée par le succès de la série Millénium n'y était pas étrangère. D'autant que certains aspects du livre pourraient inciter à le prendre, ce raccourci. Je ne vais pas vous dire l'inverse non plus. La percée de Stieg Larsson - pour lequel mon engouement s'est limité au premier tome – y a certes contribué mais ce serait vraiment réducteur de lui attribuer tout le mérite. Après tout, si ça avait été aussi nul que ça, il n'aurait jamais été édité, ce livre.

-Hé...
La petite voix – tiens, elle est de retour celle-là, ça faisait longtemps. Ne m'en veuillez pas pour la rupture momentanée de cette chronique, un petit dialogue intérieur s'impose.

- C'est bon je peux y aller, là, tu ne vas plus m'interrompre ?
- Non, non c'est bon.
- Bien, je voulais donc dire, d'après toi, Manu, tu t'imagin...
- BiblioMan(u), s'il te plaît.
- Hein ?
- Manu, c'est quand on est en dehors du blog, là c'est BiblioMan(u)

-… … … Mouais, passons, je disais alors comme ça tu t'imagines que parce qu'un livre a du succès, il est forcément bon. Toi même n'as-tu pas laissé entendre, ici même, que grosses ventes n'était pas synonyme de qualité ? Hein ?
-Oui, oui, sans doute... tu dois avoir raison... Et je le maintiens, mais à l'inverse ça ne veut pas dire non plus qu'un succès n'est pas mérité. On est bien d'accord ?
-Mh...tu devrais revenir à la Princesse des glaces, t'es en train de bassiner les lecteurs.


Bon, j'en étais où ? Oui, La Princesse des glaces a donc été édité. Pour des raisons évidentes. Ce n'est certainement pas le chef-d'oeuvre qui va révolutionner le monde du polar, mais là où c'est assez étonnant c'est qu'avec des côtés vraiment (vraiment!) exaspérants, eh bien on termine le livre avec une envie de retrouver les personnages. En espérant, deuxième roman oblige, que les défauts du premier auront été gommés.

Allez, à force de parler des défauts, je vous les expose. A commencer par une mièvrevrie dégoulinante qui nous ferait presque penser qu'on est dans de la chic... je ne vais pas plus loin, de toute façon Manu va m'arrêter.

-BiblioMan(u)
-Hein ?
-Ici c'est BiblioMan(u), tu as dit, pas Manu.
-Ah, non là, je parle de Manu qui a elle même écouté La Princesse des glaces dernièrement, ça n'a rien à voir.


J'ai soufflé de consternation à plusieurs reprises en écoutant le livre. J'ai eu l'impression d'être dans un roman à l'eau de rose dans lequel on ne m'a rien épargné, de la préoccupation du tour de taille à la tempête de neige qui bat son plein au dehors tandis que les deux amoureux se découvrent... Camilla Läckberg ne fait pas dans l'originalité non plus dans ses descriptions mais ce qui m'a aussi agacé, ce sont les petites invraisemblances qui jalonnent le récit. Jugez plutôt : on a une héroïne dont les parents sont morts il y a peu de temps, elle doit faire face à l'animosité d'un beau-frère bien déterminé à vendre la maison familiale quand il ne tape pas sur sa femme, elle découvre le corps d'une de ses amies d'enfance qui a été assassinée, elle vient d'obtenir une révélation de taille qui pourrait faire avancer l'enquête de façon déterminante et quelle est la question qu'elle se pose le matin en se levant ? Des idées, des suggestions ? Elle se pèse dans la perspective du rendez-vous avec l'inspecteur, fiancé en devenir, et se demande quelle incidence aura le retrait de sa petite culotte sur le chiffre de la balance...

Pour ne rien arranger, je n'ai pas non plus été réceptif à la voix de Christine Pâris qui empruntait l'intonation d'un ogre dans une histoire pour gamin pour les personnages masculins et surrenchérissait sur l'aspect mièvre et gnagnan.

Et pourtant. Et pourtant, tout ceci n'est en réalité que peu de choses si l'on y regarde bien. Car il y a une véritable fraîcheur là-dessous, une véritable énergie aussi et, ne l'oublions pas, ce serait dommage, une enquête tout à fait prenante. Le sort des personnages ne m'a pas laissé indifférent, aussi bizarre que ça puisse paraître au regard de ce que j'ai mentionné un peu plus haut. A tel point même, que j'ai enchaîné avec le deuxième ouvrage de Camilla Läckberg, toujours en livre audio. Après dix pistes, force est de constater que la voix de Eric Herson-Macarel me convient mieux et que le côté chick... sentimentalo-romantique a été épuré. Et si j'en crois une libraire de très bon conseil, le troisième ouvrage, le Tailleur de pierre, enfoncera le clou. J'ai bien fait de ne pas remballer les écouteurs au premier "nous étions destinés l'un à l'autre."

La Princesse des glaces, Camilla Läckberg, traduit du suédois par Lena Grumbach et Marc de Gouvenain, Audiolib, 14 h 15 mn

06/12/2010

Winter time travel

Durant la période d'hiver, il est fort probable que vous voyiez fleurir cette image sur certains blogs:






Celle-ci sera accompagnée de chroniques autour de livres, Bd, films ayant l'uchronie pour thème. Pour plus d'informations, voire même pour vous inscrire, je vous invite à visiter le blog des Lhisbeï qui sont à l'origine de ce challenge bien sympathique auquel je vais pour ma part participer. Une première en ce qui me concerne mais l'uchronie est un genre qui m'intéresse par bien des aspects. Il est fort probable que je commence d'ailleurs avec un livre signé Johan Heliot, intitulé Les Fils de l'air. Rendez-vous donc aux alentours du 21 décembre...

30/11/2010

Un employé modèle / Paul Cleave

C'est l'overdose. L'Overdose, plutôt, avec une belle majuscule. Le thriller a ses modes, celle du tueur en série pour lequel on voudrait nous faire éprouver de l'empathie en est une. C'est parfois réussi, pas toujours, loin s'en faut. Thomas Harris a ouvert la voie avec Hannibal Lecter, et certains ont vite fait de s'engouffrer dans la brèche au vu de son succès. Vous me direz, d'autres ont fait pareil en éclaboussant leurs pages de templiers détenteurs de secrets (sa)christiques ou en faisant bourgeonner des magiciens à tout bout de champs. On ne va pas y revenir, c'est comme ça et ce n'est certainement pas un super-héros qui va y super-changer super-grand chose. Faudrait voir à pas trop s'y croire non plus.

Sauf qu'à un moment donné, à force, il faut que ça sorte. Ça fait du bien. Après je passerai à autre chose, parce que là, je le vois bien, c'est la troisième fois en peu de temps que je viens faire part de déceptions de lecture. Si ça continue, je vais finir par croire que je ne sais plus lire ou qu'à force de tout décortiquer, j'ai oublié le goût des couleuvres qu'un auteur aurait pu me faire avaler sans même que je m'en rende compte.

Le problème avec Un employé modèle ainsi qu'avec pas mal d'autres thrillers qui nous servent un tueur en série sur un plateau, c'est que les auteurs ont tendance à confondre inventivité et originalité – ce serait ballot de faire comme les autres, hein – avec surenchère. Surenchère de glauque, de violence, de gore, de complexité des personnages. Si vous voulez, c'est un peu comme s'il fallait jouer à celui qui dégoûtera le plus son lecteur, qui le mettra le plus mal à l'aise, quitte pour cela à employer les grands moyens. Comme par exemple d'écrire le récit d'un meurtrier à la première personne et de nous faire assister, à travers son prisme à lui, à un premier crime, puis à d'autres. Pas question pour moi d'être bégueule. Ça aurait pu fonctionner. Mais là trop, c'est trop, et pas forcément dans l'horreur non plus. Parce qu'au final la vraie surenchère de pas mal de ces bouquins, c'est celle du ridicule. Voyez plutôt : dans ce livre de Paul Cleave, le boucher de Christchurch fait gonfler à lui tout seul les statistiques de voitures volés, qu'il remplit de cadavres sans aucun, mais alors aucun souci. A ce rythme là, on a l'impression qu'il s'entraîne à un contre-la-montre pour la prochaine olympiade de tueurs en série ; rajoutez à ceci qu'en suivant les méandres de sa pensée on a l'impression d'avoir ouvert le Manuel de psychologie élémentaire des détraqués pour les nuls, qu'à un moment de l'histoire – ne m'en voulez pas trop si je vous dévoile certains éléments clés de cette intrigue trépidante – manque de pot, il sort un soir en ville et voilà-t-y pas que la fille qu'il avait prévu de tuer se révèle elle-même une tueuse dont la psychologie est – ô miracle – comparable à la sienne ; et je ne pourrai terminer sans parler de l'évitable mais apparemment incontournable triturage de chair fraîchement offerte, et vas-y que je m'en lèche les doigts au passage.

Et après on voudrait nous faire éprouver de l'empathie pour un tel personnage sous un prétexte quelconque que, je l'avoue, j'ai bien du mal à déterminer. Prendre connaissance de la folie d'un monstre qui n'en reste pas moins un homme ? Comprendre ses mécanismes dans une société débordée par ses excès ? Je n'ai rien vu de tout cela. Je n'ai en fait retenu qu'une espèce de banalisation gratuite de la violence, et du crime par extension. Preuve suprême que le ridicule tue... même sur le papier.

Un employé modèle, Paul Cleave, traduit de l'anglais (Nouvelle-Zélande), Sonatine, 421 p.

22/11/2010

La Musique du sang / Greg Bear

La hard science, en ce qui me concerne, c'est un peu comme le bricolage. Quand cela fait longtemps, très longtemps que je n'y ai pas goûté et que l'occasion m'est enfin donnée de m'investir à nouveau dedans, j'y vais le cœur léger, de l'enthousiasme plein les ballons. Cette fois-ci, me dis-je, je vais m'accrocher, faire face aux écueils qui, c'est inévitable, jailliront en travers de ma route. Je ne vais pas faillir. Pas comme les autres fois. Sous prétexte que non, décidément, les voies de l'un et de l'autre sont irrémédiablement impénétrables. En guise de preuve, je pourrais citer tous les ouvrages de hard science que j'ai laissé tomber en cours de route, ceux où je n'y ai compris goutte, ceux qui m'ont laissé de marbre ; je pourrais dresser l'inventaire de mes étagères de guingois, des trous dans les murs bien plus gros que n'importe quelle mèche de perceuse, des tringles qui sans signe avant-coureur succombent tous les trois mois environ aux lois de la gravité.

Avec La Musique de sang qui a paraît-il révélé Greg Bear, je pensais enfin avoir effectué une percée concluante dans le domaine de la hard science. Seulement, après avoir franchi un premier mur, voici que c'est un autre, insurmontable cette fois, qui m'a barré la route.

Explication.

J'avais ce préjugé de croire que les auteurs faisant de la science la matière première de leur récit ne parvenaient jamais à donner de l'envergure à leurs personnages. Ceux-ci n'étant en fin de compte que des faire-valoir, des pions, des balises, des prétextes dans le cadre d'une démonstration inscrite elle-même dans un roman. La question qui me turlupinait - et me turlupine encore - était de savoir comment pouvait-on finalement prétendre parler de l'Humain si les personnages étaient justement si dénués d'humanité, si on ne parvenait jamais à croire en eux, et si ne serait-ce qu'une étincelle d'empathie ne brillait que par son absence ?

Malgré un jargon scientifique assez pointu

"Tout d'abord, il faut trouver un segment d'ADN viral qui code pour les topoïsomérases et les gyrases. Tu l'attaches à ton ADN cible et tu l'aides à diminuer le nombre d'attaches... pour hyper-enrouler négativement la molécule cible. Dans mes premières expériences, je me suis servi d'éthidium, mais..."

que certains auront heureusement le plaisir d'apprécier, Greg Bear m'a convaincu que je me trompais... jusqu'à la moitié du roman où j'ai retrouvé les travers que j'impute à la hard science - et encore une fois, je ne demande pas mieux qu'on me démontre combien j'ai tout faux.

Vergil Ulam est un beau personnage, complexe et déroutant. Contraint de quitter en urgence le laboratoire pour lequel il travaillait, il s'injecte les cellules intelligentes dont il faisait la culture. Le résultat ne se fait pas attendre, le corps de Vergil connaît des transformations physiques mélioratives.

Cette partie du roman est la plus prenante. Parce que l'on avance en territoire inconnu sans jamais appréhender la capacité évolutive des cellules dans son ensemble, tout en devinant que leurs intentions ne sont pas mauvaises. Mais aussi parce que Vergil interpelle et subjugue dans son oscillation entre fascination, répulsion et acceptation autour d'un phénomène artificiel, marquant la fin d'une ère et le début d'un nouveau jalon dans la marche de l'évolution.

La seconde partie du roman, même si Greg Bear fait toujours preuve d'une bien belle imagination, marque tout de même le pas et se révèle nettement moins intéressante. La faute à des personnages carton-pâte dont on se fout complètement et qui arrivent à point nommé pour soulever la grande question du Choix, ou pour démontrer que les hommes ont toujours redouté toute forme de changement.

Pour finir, le côté nous ne faisons qu'Un, l'information à tous pour tous et par tous dans une communion salutaire, je l'avoue, très peu pour moi. Je préfère de loin me taper sur le doigt avec un marteau et en assumer la douleur tout seul sans en faire profiter les autres.

La Musique du sang, Greg Bear, traduit de l'américain par Monique Labailly, Gallimard (Folio SF), 345 p.
CITRIQ

12/11/2010

Le Poulpe. 2030 : l'Odyssée de la poisse / Antoine Chainas

Après le désastre nommé MACNO, je pensais que les éditions Baleine avaient définitivement tiré un trait sur leurs prétentions à éditer de la science-fiction. Jusqu'à ce jour du mois de septembre où le 269ème Poulpe, signé Antoine Chainas, est paru.

Poulpe ? Chainas ? Hum... tout ceci sonne plutôt polar à première vue mais vous l'aurez maintenant deviné, 2030 : l'Odyssée de la poisse est un livre qui mêle les deux genres.

Gabriel Lecouvreur a soixante-dix piges. Ça fait belle lurette qu'il ne s'immisce plus dans les faits divers qui gangrènent notre monde. Son corps le lâche petit à petit, la vieillesse le poursuit de ses tourments. A la rigueur, le seul plaisir qu'il s'octroie encore, c'est de se rendre au Pied de Porc à la Sainte Scolasse même si le lieu n'est plus aussi authentique qu'auparavant. Maria est décédée, Vlad a été expulsé, Gérard n'a pas perdu de son bas-goût mais il roule en fauteuil et de Léon le chien, il ne reste que son hologramme. La clientèle se tâte le nombril, s'écoute parler, ne manque pas de lâcher son fiel – il y a malheureusement des choses qui ont la peau dure - sur certains parasites qui leur polluent l'existence : les Omnimorphes, ces clones dénués d'émotions et de sentiments. Les humains ont la possibilité de s'incarner en eux s'ils ont un jour la chance de gagner à la Loterie Nationale Obligatoire dont le prix des billets est directement prélevé sur les fiches de paie. Dans la plupart des cas, leur utilisation revêt un caractère pornographique.

Depuis quelque temps, les Omnimorphes sont apparemment la cible d'un déséquilibré qui s'amuse à les rayer de la surface de la Terre. Beaucoup se désintéressent de leur sort quand ils ne s'en réjouissent pas. C'est vrai, après tout ils sont trop nombreux, ils piquent le boulot des autres, des vrais humains... vous aurez compris le discours pour l'avoir déjà subi un jour ou l'autre, si ce n'est régulièrement.

Il n'en faut pas plus que la photo de la dernière Omnimorphe exécutée pour que Gabriel reparte sur les sentiers de l'investigation. Cette femme, il l'a vue quelques instant plus tôt à travers le corps d'emprunt qu'il utilisait lors de sa séance de Porn-incarnation avec Cheryl. Sa dulcinée aux cheveux devenus blancs avait finalement réussi à le convaincre de renouer avec les plaisirs de la chair quand bien même ceux-ci devaient passer par l'intermédiaire de clones. On ne gagne pas tous les jours à la loterie...

... comme on n'a pas toujours la chance de lire un bon Poulpe. Comment dire ? Les éléments relevant de la science-fiction n'ont rien de novateur, sentent même un peu le réchauffé. J'ai plutôt eu l'impression qu'Antoine Chainas - une fois n'est pas coutume en ce qui concerne les auteurs qui se sont frottés au Poulpe – faisait dans l'exercice de style, qu'il s'amusait. Alors je n'ai à priori rien contre ça mais j'aurais au moins souhaité que l'histoire repose sur quelque chose de solide, qu'elle ne soit pas aussi translucide que du papier à cigarettes mouillé. Dans cette aventure du Poulpe, tout arrive sans qu'on sache trop pourquoi, les raccourcis sont faciles, abrupts.

Chose étrange, c'est le deuxième livre de commande d'Antoine Chainas que je lis, après Six pieds sous les vivants – vraiment bien, celui-ci – et j'ai à nouveau trouvé un personnage de libraire qui n'en était pas réellement un. Bizarre, non ? Ne comptez pas sur moi pour dire qu'Antoine Chainas manque d'imagination, je n'y crois pas une seconde au regard de ses autres livres mais le parallèle m'a paru si flagrant que je ne manque pas de m'interroger. Les vrais libraires sont-ils une espèce en voie de disparition ? Allez savoir...

Avec une bonne idée de départ, 2030 l'Odyssée de la Poisse n'est finalement rien d'autre qu'une soupe de clins d'œil. Certains d'entre eux m'ont fait rire, d'autres me sont certainement passés au dessus de la tête. Tous en revanche ont fait en sorte d'enlever la saveur qu'on aurait été en droit d'attendre de cette aventure du célèbre octopode.

La science-fiction chez Baleine, c'est décidément pas encore ça...

11/11/2010

Rouge abattoir / Gilda Piersanti, texte lu par Hélène Lausseur

A l'instar de la plupart des films, les livres sonores s'ouvrent eux aussi sur une musique de générique. Titre, auteur, nom du lecteur, avec l'aimable autorisation de tel ou tel éditeur... En règle générale, cette musique est plutôt douce, puisant sa source dans un registre plus ou moins classique voire même new-age tendance feng_shui. Quel que soit le type de livre, le genre auquel il appartient, c'est à peu près toujours la même... musique. Aussi ai-je été très assez surpris, à peine le bouton play enclenché, d'entendre guitare et batterie emplir mes oreilles sur un rythme pop-rock assez plaisant. Pour avoir déjà entendu parler des goûts musicaux plutôt punchy de Gilda Piersanti et dont les références ne manquent pas de jalonner ses livres -Muse, Radiohead... -, je me suis dit qu'il y avait peut-être de sa griffe là-dessous. A moins que ce ne soit le simple choix des éditions Sixtrid dont c'était le premier disque que j'écoutais.

Enfin, bref, j'étais parti dans ce questionnement solitaire au point de ne pas faire très attention aux premières paroles du roman. Ça commençait bien niveau concentration. Bon, je me suis rattrapé par la suite. Madame Piersanti a en effet les mots, le style et une réelle qualité de conteuse pour à la fois capter votre attention et rendre ses personnages vivants et attachants, qu'ils soient secondaires ou non. Du coup, un petit retour en arrière et c'était parti pour le premier tome des Saisons meurtrières, Rouge abattoir, dont l'action se situe entre le Noël et jour de l'an. En hiver, donc.

« Mercredi 26 décembre, 5 heures du matin.Un morceau de la troisième victime fut retrouvé le lendemain de noël devant le kiosque à journaux. »

Le morceau en question est une main. Le corps sera découvert un peu plus tard dans la matinée. Dans un sale état, découpé en plusieurs morceaux à l'aide d'un couteau électrique.

Hep, hep, hep... bon à ceux qui tournent de l'œil, je ne peux plus rien dire, peut-être liront-ils ces lignes un peu plus tard, une fois remis de leur trop forte émotivité. Pour les autres, ceux qui seraient tentés de passer leur chemin sous prétexte qu'un auteur, dans le seul but de ravir un public avide de sensations fortes, aurait une nouvelle fois surfé sur la vague du gore à tout va, restez. Restez parce qu'il serait dommage de se fier à une première impression. Surtout si elle est fausse. Car Rouge abattoir ne s'inscrit pas, mais alors pas du tout, dans ce créneau.

Qui dit troisième meurtre, exécuté selon un même modus operandi, dans un même quartier de la capitale, le Testaccio, suppose naturellement un tueur en série. C'est en tout cas ce que tout le monde pense, hormis le commissaire D'Innocenzo qui ne veut pas envisager un tel cas de figure. Lui reste persuadé que les meurtres des trois jeunes filles sont à mettre sur le compte d'une logique meurtrière dont il lui reste à démêler l'écheveau et à trouver le mobile. Il est aidé en cela par une inspectrice, Mariela De Luca, qui a spécialement demandé à rejoindre son service. Pas facile de tout mener de front entre l'enquête, problèmes personnels et gestion de la brigade avec l'arrivée de cette inspectrice opiniâtre, volontaire, mystérieuse et surprenante par bien des aspects.

C'est d'ailleurs cette Mariella De Luca qui tient le devant de la scène dans Rouge abattoir, et que l'on retrouvera dans les autres tomes dans les trois autres romans des Saisons meurtrières, ainsi que dans les tomes suivants, à savoir Vengeances Romaines et Roma Enigma. Ce n'est certes pas une nouveauté qu'un auteur se prenne d'affection pour ses personnages et en fasse en sorte qu'ils deviennent récurrents. Certains nous touchent plus que d'autres, nous semblent plus proches, font résonner en nous la corde vibrante du lecteur. Mariella De Luca est de ceux-là. Parce qu'elle ne ressemble à aucune autre, qu'elle est forte et sensible à la fois, bien ancrée dans son époque. L'Italie dans laquelle Gilda Piersanti la fait évoluer ainsi, il est vrai, que la voix de Hélène Lausseur, participent bien sûr de ce plaisir que l'on a à la suivre. Si l'enquête est en elle-même assez classique – aficionados des rebondissements à chaque fin de phrase ou de chapitre, passez votre chemin – elle n'en reste pas moins prenante, ne serait-ce que pour comprendre si c'est dans la folie, le hasard, la passion ou l'Histoire que l'on trouvera la source des meurtres hivernaux de Rouge abattoir.

Pour info, les Saisons meurtrières devraient bientôt voir le jour sur les écrans de télévision. Xavier Duringer est à la réalisation, Gilda Piersanti au scénario. Même si l'action se passera en France, au moins l'esprit des livres devrait-il être respecté. En tout cas, j'en suis ! - comme spectateur, cela va de soi...

Vert Palatino est également paru il y a peu en livre sonore dans la même maison d'édition. Il passera sous peu dans les écouteurs, sous la cagoule.

Les Saisons meurtrières:

Rouge abattoir – Hiver
Vert Palatino – Printemps
Bleu catacombes – Eté ; cet ouvrage a reçu le prix du polar SNCF et celui du Festival de polar Méditerranéen de Villeneuve lèz-Avignon (parenthèse : si vous avez l'occasion de vous y rendre, n'hésitez pas un seul instant!)
Jaune Caravage – Automne

Hors saison:

Vengeances romaines
Roma enigma

Rouge abattoir, Gilda Piersanti, livre lu par Hélène Lausseur, éditions Sixtrid, 1 CD Mp3, 6 h10

02/11/2010

Requiem pour un poisson / Christine Adamo

Alors là, mes amis, pas question d'y aller par quatre chemins : Requiem pour un poisson est un roman passionnant. Voilà, c'est dit. Je pourrais me contenter de cette affirmation, avoir foi en ma force de persuasion, en la confiance que vous me témoignez, et en ces petits octets subliminaux que je glisse en filigrane dans mes chroniques pour appuyer mes dires, faire en sorte que vous succombiez vous aussi aux charmes des livres m'ayant amené bien au-delà du simple plaisir de lecture. Comme cela a par exemple été le cas pour le titre présenté aujourd'hui.

En 1938, au large de l'Afrique du Sud, un navire de pêche ramène à son bord un poisson pour le moins atypique : ses écailles semblent être d'un autre temps, sa mâchoire est gigantesque et ses nageoires ressemblent à des pattes. Très vite, Hélène Arundel qui travaille au museum d'histoire naturelle d'East London sait qu'elle tient là un Cœlacanthe, une espèce que tout le monde croyait disparue depuis plusieurs siècles. La question qui se pose alors est de savoir si d'autres spécimens sont toujours en circulation. Une étude plus approfondie permettrait peut-être en effet de combler les trous qui égrènent la cartographie du cycle de l'évolution.

En 1997, Marie apprend la mort d'un père qu'elle croyait déjà disparu de ce monde au lendemain de sa naissance. Ce père, biologiste de métier n'avait pas voulu s'embarrasser d'une famille. C'est cependant bien à Marie qu'il lègue l'intégralité de ses recherches, toutes portant sur l'étude du Cœlacanthe. Marie se prend au jeu, lit les carnets de son géniteur, s'intéresse de près à ses travaux et réalise que quelqu'un, quelque part, est déterminé à éliminer toute personne s'intéressant de trop près à cet animal hors du commun. Des meurtres qui font écho à ceux perpétrés près de quarante ans plus tôt.

Comment faire reposer l'intégralité d'un roman policier sur la découverte d'un poisson, fût-il rare ? La question effleure l'esprit bien sûr, mais juste le temps d'un revers de neurones. Le livre est là, les pages remplies de mots ne demandant d'ailleurs rien de mieux que de délivrer leur essence. Et quelle essence !

J'ai dit que Requiem pour un poisson était un livre passionnant. Cela se confirme, se vit même, dans la reconstitution que réalise Christine Adamo de la fin des années 30 et au-delà, que ce soit à travers l'évocation de l'Afrique du sud avec l'émergence de l'apartheid, du milieu scientifique gangrené par des questions d'ordre politiques, financières et humaines, de la passion scientifique elle-même, des pratiques et des enjeux de la pêche, ou bien même dans l'évocation du rôle et de la place de la femme au cours des sept dernières décennies.

Que ce soit par petites touches ou par le biais de descriptions ou de données plus générales, plus étoffées, sur la Recherche notamment, l'ensemble est impressionnant. Et ce, jusque dans la construction même du bouquin qui suscite quant à elle rien de moins que de l''admiration. Oui msieurs dames ! Vous avez bien lu. Parce que des histoires échafaudées de la sorte, agencées comme ici, ça vous arrache un lot d'onomatopées laudatives valant bien des discours. Difficile de ne pas penser au boulot colossal que ça a dû représenter, si colossal qu'on s'en voudrait presque de lire le bouquin en deux temps trois mouvements. En attendant le résultat est là, incontestable, servi par le style raffiné de Christine Adamo.

Cette construction, donc, pour en revenir à elle, s'articule autour d'une alternance temps anciens / temps moderne où pour chacun d'entre eux, le focus est mis tour à tour sur une quantité non négligeable de personnages - poisson compris - certains ne devant même apparaître qu'une seule fois. Et aussi bizarre que cela puisse paraître, malgré ce foisonnement de points de vue, ce va et vient permanent dans le temps, le lecteur n'est jamais perdu. Il laisse venir à lui le souffle de la découverte, se dit que sur l'échelle de la vie il n'est tout compte fait que peu de chose. Il progresse en eaux profondes sans coup férir, quand bien même il est pris dans les filets d'une histoire dont il ne voudrait presque pas se dépêtrer. Je dis presque parce que Requiem pour un poisson fait partie des livres dans lequel on se fond avec plaisir. Pour sa richesse, pour son érudition qui a le mérite de n'exclure personne, mais aussi pour la curiosité qu'ils suscite alors même qu'on veut connaître le fin mot de l'histoire avec avidité. Si tout ça, ce n'est pas la marque d'un très bon roman, alors je ne sais pas ce que c'est.

Ah, pour info, je n'ai pas mis les petits octets subliminaux dont je parlais en début de chronique. Je me suis dit que ce n'était pas forcément nécessaire, non ?

Et puis j'ai la flemme.