11/09/2012

Désaccords imparfaits / Jonathan Coe


Certains, en apprenant que la dernière parution française de Jonathan Coe n'était autre qu'un receuil de nouvelles, auront peut-être éprouvé un soupçon de déception. Les short stories n'ont pas toujours bonne presse auprès du public. On reproche à cet exercice littéraire de pêcher par sa brièveté, de générer une frustration quant à l'impossibilité de suivre sur le long terme des personnages auxquels on s'est attachés, quand on ne lui reproche pas non plus de n'être, justement, qu'un exercice.

Si on aurait apprécié sans peine de voir évoluer les différents protagonistes des nouvelles qui composent ces Désaccords imparfaits, de les voir s'étoffer dans un cadre romanesque, le recueil s'avère réussi, comme si la double négation induite par le titre avait révélé la positivité du texte. Mais, bien plus que dans une règle mathématique, c'est dans la musicalité si chère à Jonathan Coe que celle-ci s'affirme plutôt. Musicalité des textes – aucune fausse note dans la traduction –, musicalité des êtres, pris dans la ronde de l'existence, soumis à ces temps morts où tout est encore possible.

Souvenirs et nostalgie dans Ivy et ses bêtises où un frère et une sœur reviennent sur la tombe de leurs-grands-parents avant de faire un crochet par leur ancienne demeure. Une belle histoire tout en délicatesse où Jonathan Coe, comme il l'indique dans l'introduction à l'œuvre, rend hommage à son grand-père...

9e et 13e, angle de deux rues où réside le narrateur, mais aussi deux notes de musique, des étapes dans la marche du temps. Que se serait-il passé si ? C'est la question explorée ici par cet artiste auquel une jeune femme demande s'il sait où est-ce qu'il y aurait un coin pour dormir dans les parages... Une histoire séduisante où la passivité le dispute à l'indécision, où le champ des possibles se révèle dans la suspension des évènements, entre deux battements.

Version originale raconte la dérive sentimentale d'un membre du jury d'un festival de films d'horreur et de fantasy. L'un d'entre eux a été écrit par une de ses anciennes amies, amoureuse de lui. Le rire n'est jamais loin dans cette nouvelle, aussi bien dans sa description du petit monde du cinéma de genre que dans l'évocation des regrets et, là encore, dans l'indécision...

Journal d'une obsession, pour finir, récit autobiographique, retrace la fascination de Jonathan Coe pour le film méconnu, ou peu reconnu, La Vie privée de Sherlock Holmes avec Billy Wilder. Ici, outre l'hommage évident à l'acteur pour lequel Coe voue une certaine fascination, ce sont la quête et le mystère, la préservation de ce dernier, qui tissent la trame de cette histoire. Comme si tout savoir de tout faisait perdre de la saveur aux choses. Comme si les désaccords imparfaits éparpillés au cœur de ces nouvelles étaient à laisser à l'appréciation de chacun, dans la part intime des sentiments qu'elles recèlent...

Nouvelles, romans, peu importe donc en ce qui concerne Jonathan Coe, la magie des mots et des sensations opère toujours.


Désaccords imparfaits, de Jonathan Coe, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2012, 104p.

Chronique initialement parue dans Blabla

04/09/2012

La Cité des jarres / Arnaldur Indridason

Pour prendre la mesure d'une œuvre et de son évolution, voire de sa maturation, il convient parfois de revenir aux sources de celle-ci. En règle générale, je commence toujours un cycle romanesque par le premier tome qui le constitue. Cependant, ma première rencontre avec le sombre inspecteur Erlendur ne s'étant pas pas faite avec son enquête initiale mais avec Hiver Arctique (avant de continuer avec l'écoute de Hypothermie, puis avec La Rivière noire, même si Erlendur en est absent), il me semblait important de combler les trous, tant pour les enquêtes en elles-mêmes que pour l'histoire personnelle tourmentée du personnage, pour laquelle l'auteur use d'un saupoudrage méticuleux dans la succession des ouvrages.

L'hiver est aux portes de l'Islande. La pluie s'invite, la température baisse. C'est dans ce climat pas encore franchement hostile qu'un homme est retrouvé mort dans son appartement. N'était ce message laissé sur le corps du défunt, la police aurait pu conclure à un accident domestique. Erlendur, accompagné des inspecteurs Elinborg et Sigurdur Oli entament l'enquête selon les procédures classiques. Très vite, la nature de l'homme qu'ils ont découvert se révèle et oriente les investigations vers des faits perpétrés il y a plus de quarante ans. A cette époque, Holberg, la victime du meurtre, aurait violé une jeune femme. Celle-ci serait tombée enceinte, aurait mis au monde une petite fille qui devait périr quelques années plus tard à la suite d'une tumeur au cerveau.

Tout comme dans La Rivière noire, La Cité des Jarres soulève le problème du viol fait aux femmes, de la reconnaissance d'un tel acte aux yeux de la justice et de la société. Si le premier roman fait état de l'utilisation du Rohypnol, la drogue du viol, les circonstances de ceux perpétrés dans La Cité des jarres – le cas n'étant pas isolé – remonte à bien plus longtemps, comme si d'une manière implicite, au fil de ses ouvrages, Arnaldur Indridason avait voulu montrer que la problématique n'avait pas changé, les femmes redoutant toujours d'être considérées comme coupables quand elles ne sont que victimes, au point de ne pas déclarer les violences qu'elles ont subies.

Autre point soulevé dans la Cité des Jarres, et pas des moindre, le programme de fichage génétique entrepris - et abandonné depuis 2003 - en raison d'une homogénéité ethnique issue de son Histoire. Entre Recherche et affaire de gros sous, Arnaldur Indridason frappe tout droit entre ces deux approches, avec l'éthique comme cœur de cible, quand bien même le fichage incriminé n'est pas sans importance dans le résolution et l'explication de l'affaire.

A la lecture de La Cité des Jarres, on comprend aisément pourquoi le livre a remporté le succès qui fut le sien à sa parution. Outre le « dépaysement » qu'il suscite, aussi bien par les lieux et les noms des personnages que par des codes comportementaux qui peuvent parfois sembler atypiques, notamment dans les dialogues, La Cité des jarres comblera le lecteur de polar par la qualité de son intrigue et la richesse de ses personnages. Ça fait un peu cliché de dire ça, mais rassurez-vous, le livre lui, en est dénué (de clichés!) et par les temps qui courent, par les livres qui paraissent, ça mérite d'être souligné.

Pour finir, une petite précision quand même, La Cité des Jarres pourrait très bien combler aussi ceux que le polar rend frileux...

La Cité des jarres, Arnaldur Indridason, traduit de l'islandais par Eric Boury, Seuil (Points), 330 p.

06/03/2012

Le Poulpe - Aztèque freaks / Stéphane Pajot


Voilà bien longtemps que je n'avais pas lu un petit Poulpe. Enfin, petit, c'est vite dit. Dans celui-ci, plus long que de coutume, vous aurez du petit, certes, mais aussi du minuscule, du grand, du très grand, des excroissances et... de l'insolite. Car Stéphane Pajot embraque le Poulpe dans une virée chez des freaks dont le cirque a fait une escale à Nantes.

Alors que les fragrances de l'affaire DSK soufflent même jusqu'au bar à la Sainte-Scolasse, attisent les discussions de comptoir, le Poulpe tombe sur un article mentionnant le suicide d'un lilliputien, retrouvé pendu au cœur de Nantes. Ni une, ni deux, comme à son habitude, le voici embarqué dans le premier train venu pour y voir plus clair dans cette singulière affaire, laquelle se complique avec la disparition de l'avaleur de grenouilles de la troupe. En octopode aguerri, il ne lui faudra pas bien longtemps pour pénétrer dans les arcanes du cirque freak, rencontrer les principaux protagonistes qui le font vivre (ah Wanda, la charmeuse de serpents !)... et même devenir le figurant d'une reconstitution du vingt mille lieux sous les mers de Jules Verne.

La matière est là, on le voit, et Stéphane Pajot l'explore à merveille. Il le fait peut-être au détriment de l'intrigue que l'on pourra trouver mince et un peu lente à démarrer, mais qu'importe. Qu'importe, car il ne noie jamais le poiss... le poulpe, même s'il l'emmène en os troubles. De cafés en bistrots, de bistrots en librairies, de librairies en musées, le lecteur part à la découverte de Nantes mais surtout à la rencontre d'hommes et femmes de foire, géants, homme-caoutchouc, liliputiens, femme à barbe, homme-tronc... auxquels on associe sans mal de vieilles photographies, de vieux souvenirs de spectacles de cirque, de films... à la différence que cela se passe ici et maintenant. Qui plus est, cette incursion en Poulpitude ne serait rien non plus sans l'écriture de Stéphane Pajot qui donne plaisir à retrouver le personnage dont on dit ici ou là qu'il pourrait revenir bientôt sur le grand écran. Sa langue est savoureuse, se joue des mots sans tomber dans l'excès (et il en est même d'ailleurs qui ravissent -  jugez plutôt de cet « Empailleur State Building »

On a pu reprocher au Poulpe de se suivre et de se ressembler. Celui-là n'a pas son pareil : il est freak style !

17/02/2012

Docteur Who. Apollo 23 / Justin Richards


Ne comptez pas sur moi pour vous dire si...

Je recommence. Ce n'est pas très accueillant de débuter une chronique ainsi.

Bonjour.

Si par hasard vous tombez sur cette bafouille consacrée au Docteur Who en pensant trouver un parallèle avec la série du même nom, je suis au regret de vous dire que vous faites fausse route.

De ce feuilleton, je savais bien peu de choses. Et après la lecture de Apollo 23... il en va sensiblement de même. Disons pour être exact que j'ai dorénavant un peu plus d'éléments en ma possession. Comme tout un chacun, sans doute, j'ai entendu parler de la série. J'ai aperçu quelques images d'un même épisode, à près d'un an d'intervalle, sans m'y intéresser pour autant. Il y avait là-dedans un côté volontairement kitsch, déroutant pour le non initié, et si je ne me suis pas plus appesanti sur ce qu'y s'est avéré être un véritable phénomène outre-Manche (ces informations sont tout de même parvenues jusqu'à moi), c'est tout simplement parce que je regarde rarement la télévision. Presque jamais, en fait.

Parmi les autres éléments en ma possession, je savais que le monsieur voyageait à travers le temps et l'espace en compagnie d'une jeune femme, Amy Pond, dans une cabine téléphonique typiquement anglaise (il s'agit en fait d'une cabine de police) ; que lorsqu'il passait de vie à trépas, il se régénérait dans un autre corps. La chose est d'autant plus utile pour une série perdurant comme celle-ci depuis cinquante ans et qu'il convient, pour une raison ou pour une autre, de changer d'acteur. S'agissant de science-fiction, c'est bien plus pratique en tout cas pour justifier le remplacement d'un comédien. N'est pas Ted Capwell qui peut ou qui veut (précision : il fut un temps où je regardais beaucoup la télévision, et peut-être pas les meilleurs programmes non plus...).

Je suis donc parti en vrai newbie à la découverte d'un ouvrage publié sous licence, le cœur plombé après Trash Circus de Jospeh Incardona et La Nuit sauvage de Terri Jentz, dont j'aurai l'occasion de parler dans une prochaine émission de Blabla.

Et pour une première vraie rencontre avec le docteur Who, ça fonctionne plutôt bien. Ce n'est certes pas le roman du siècle, la traduction paraît parfois un peu lourde, mais pour peu qu'on cherche du bon divertissement, du divertissement pop-corn, Apollo 23 remplit pleinement son office. Et ce dès les premières pages : on y voit mourir un homme, subitement asphyxié, alors qu'il se rend sur son lieu de travail. Dans le même temps, dans le fast-food où sa collègue fait la queue, apparaît un astronaute en combinaison spatiale. Pour le Docteur Who, aussitôt arrivé sur les lieux à bord du Tardis, accompagné d'Amy Pond, les événements seraient directement imputables à un déplacement quantique. Entendez là-dessous que les américains ont depuis des années mis en place un système leur permettant de relier en un battement de cils leur base sur Terre à celle se situant sur le côté obscur de la lune, et que ledit système a semble-t-il connu quelques petits problèmes. Reste à en connaître la cause et là, on n'est pas au bout de nos surprises.

C'est donc plutôt léger, souvent très drôle dans le décalage proposé entre les situations et les dialogues. On nage de temps à autre dans un absurde totalement réjouissant, très british et très pulp à la fois. On est là clairement dans un mélange de vieille science-fiction - avec ses codes, ses clichés, ses rebondissements un peu fantasques - et de perspectives contemporaines. C'est ce mélange là, ce décalage là, encore une fois, qui permet à l'histoire de fonctionner telle qu'elle est présentée, et de finalement se révéler savoureuse.

Il ne m'est donc pas possible de dire si cet ouvrage correspond bien à l'esprit de la série, mais en tout cas, pour le lecteur qui n'y a jamais trempé plus qu'un œil distrait, cela n'empêche en rien de l'apprécier. Reste à voir s'il en ira de même avec les autres plumes et les autres histoires qui composent ces romans inspirés de la série (et qui ne correspondent pas forcément d'ailleurs à des épisodes télévisuels). Je vérifierai ça lors de mon prochain périple à bord de la cabine de police bleue dans... La Nuit des humains.

CITRIQ
Docteur Who, Apollo 23, Justin Richards, traduit de l'anglais par Rosalie Guillaume, Milady, 283 p.

08/02/2012

Trash Circus / Joseph Incardona

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Permettez-moi de vous présenter, Frédéric Haltier, l'un des personnages de roman que j'ai sans doute le plus détesté mais avec lequel, néanmoins, j'ai accepté de partager la proximité quelques heures durant. Et quelle proximité !

« Derrière la baie vitrée, je vois cette fille qui est un paquet de frime (maquillage excessif, cheveux blonds lissés au Rowenta, lèvres botoxées). Si jeune et déjà entamée. J'imagine aisément le reste : épilation définitive, seins refaits (éventuellement), l'empreinte étudiées du string sur son cul bronzé aux ultraviolets, Dim Up et tout le bordel des sous-vêtements en dentelle. Ils peuvent rabâcher, les défenseurs de l'authentique, mais l'artifice poussé à son extrême vaut largement la beauté naturelle. »

Frédéric Haltier travaille pour une émission de télé-réalité, Destins croisés, dont le concept est de réunir sur un même plateau de télévision les victimes et les bourreaux d'une tragédie. Le voyeurisme dans ce qu'il a de plus ignoble. Frédéric Haltier a deux filles dont il ne s'occupe guère. Depuis la mort de leur mère, il s'est empressé de les placer dans un internat prestigieux. Elles ne représentent rien pour lui. A leur égard, il ne témoigne que de l'indifférence. Pour Frédéric seul semble compter le nombre de nanas qu'il pourra s'envoyer, quitte pour cela à jouer de son statut, dévoiler le nom d'Auriol, le présentateur de l'émission à même d'ouvrir les portes de la célébrité. A la source de son plaisir : la violence. C'est d'ailleurs à travers l'expression de celle-ci, en participant aux rassemblements musclés des hooligans lors des matchs de football du PSG, qu'il pense favoriser le déclin de la société. Sans jamais se douter que lui-même pourrait flancher...

« Je ne me suffis pas à moi-même, de toute façon, incapable de rester seul trop longtemps, déficit pérenne de l'attention au-delà de quinze minutes, malédiction de l'hyperactif, au final, je suis le fruit de mon époque. Je sais trop bien que tout est déjà parti en couilles. Je suis là pour accélérer la chute. »

Il n'aura sans doute échappé à personne qu'il existe une mode (ne rien voir de négatif dans ce terme) dans le roman policier actuel : celle de nous faire entrer dans la peau de tueurs abjects lesquels nous livrent sans fards leurs pensées et leurs actes. Et, sous couvert d'un certain humour ou de leur parcours, leur histoire, leurs créateurs parviennent à susciter une certaine empathie, plus ou moins assumée, à leur égard. En tant que lecteur, j'ai eu l'occasion de renconter certains d'entre eux : Dexter de Jeff Lindsay, Joe Middleton de Paul Cleave, Kurtz de Jérôme Camut et Nathalie Hug, Ernesto Perez de Roger Jon Ellory... Tous ces personnages dont certains sont vraiment bien conçus, obéissent aux codes du genre, s'inscrivent dans une sorte de pacte passé avec le lecteur : vous voulez des sensations fortes, du divertissement, vous allez en avoir... De ce fait, il y a de part et d'autre, de l'auteur et du lecteur, une acceptation de l'artificialité mise en place.

« Eléonore mourra et tout ça, notamment ces parties fines que l'opinion généralement condamne, n'aura aucune espèce d'importance à l'échelle de l'univers. Comme les crimes, comme les horreurs les plus absolues qui peuvent être commises. »

En terme de sensations fortes, et comme son titre l'indique, vous ne serez pas en reste avec Trash Circus. En revanche, pas d'empathie et pour le côté artificiel, pas la peine de le chercher non plus, il n'y est pratiquement pas. Joseph Incardona a pris soin de le gommer le plus possible, de le réduire à sa plus simple expression pour coller au plus près à notre réalité. Le récit tire donc ses racines dans notre époque, dans la puanteur ambiante qui gangrène notre société. Pour ce faire, il passe par le prisme de la télé et du foot. Le malaise est là. Prégnant, intense, permanent.

J'ai bien été tenté de laisser tomber le livre en rapport à l'aversion que le personnage m'inspirait, à l'univers pétri de superficialité dans lequel il évoluait. Tout psychanalyste s'en donnerait à cœur joie avec le cas Frédéric Haltier, un homme guidé par son individualisme, par l'exercice et l'emprise du pouvoir sur les autres, par l'indifférence, par un sentiment d'invulnérabilité que rien ne semble jamais devoir remettre en cause, et pour finir, par le sexe – il n'y a presque pas de pages où les émotions de Frédéric Haltier ne soient pas décodées puis restituées par le biais du sexe. Cependant, pas besoin d'être psychanalyste pour apprécier l'œuvre malgré l'aversion qu'elle peut susciter. Et c'est bien cela qui m'a empêché d'abandonner le livre car le dégoût ne porte justement pas sur l'œuvre elle-même mais sur ce qu'elle révèle et dénonce à la fois, la décadence d'une société empêtrée dans ses contradictions. Et ça il fallait, il faut, le lire jusqu'au bout.

« Elle aurait pu demander à son tour comment se porte ma conscience. Bof, c'est le grand vide. Il y a un petit quelque chose qui me froisse, mais c'est une voix d'enfant perdue au milieu d'une conversation bruyante, télescopage des voix et, par instants, au hasard des moments de flottement où se manifeste le silence, les mots dépourvus de sens car isolés évoquent pour moi une formule mystérieuse oubliée dans mon pupitre d'écolier. Quelqu'un l'a jetée depuis longtemps, d'autres enfants se sont assis derrière ce bureau, les générations se succèdent. La petite voix m'emmerde, elle continuera à sa faufiler, parce que l'enfant est obstiné, mais elle ne fait plus écho. C'est trop tard. »

Faire vivre un tel personnage que Frédéric Haltier n'a pas dû être qu'une partie de plaisir, loin s'en faut, mais en se l'appropriant de la sorte, Joseph Incardona confirme la maîtrise dont il fait preuve et la place essentielle qu'il tient dans le roman noir actuel. Si le coeur vous en dit, allez faire un petit tour chez Claude, il a lui aussi beaucoup aimé le livre..

Trash Circus, Joseph Incardon, Parigramme (Polar noir 7.5), 220 p.

31/01/2012

Sanglants trophées / C.J. Box

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Sans rien enlever à la qualité des ouvrages précédents consacrés au garde-chasse Joe Pickett, Sanglants trophées apparaît cependant comme le plus abouti et le plus haletant d'entre eux. De quoi confirmer en tout cas que C.J. Box ne fléchit pas dans la qualité de ses intrigues, que le soin qu'il leur apporte ne s'altère en rien, bien au contraire.

Après une partie de pêche avec sa fille Sheridan, Joe tombe sur un orignal mutilé au niveau du visage et des parties génitales. Le fait est d'autant plus étrange que les blessures infligées à l'animal sont propres, trop propres en tout cas pour être d'origine animale. Peu de temps après cette découverte, ce sont des vaches que leur propriétaire cherchait en vain depuis plusieurs semaines, que l'on retrouve mutilées selon le même modus operandi. Mais le phénomène, aussi bizarre et inexplicable soit-il ne s'arrête pas là. Deux hommes subissent encore le même sort à quelques heures d'intervalles sur une distance de quatre vingt kilomètres seulement. Aussitôt dans le Comté, les rumeurs les plus folles commencent à circuler : grizzly – mais comment un grizzly pourrait-il être si précis dans ses incisions ? -, terroristes... extra-terrestres. Les animaux ne se comportent-ils pas d'ailleurs d'une étrange façon, ne semblent-ils pas par moments tenaillés par la peur?

Sous la pression, une cellule de crise est aussitôt mise en place. Joe y est naturellement convié même s'il ne voit pas cette participation d'un très bon œil. Le shérif Barnum, rival de la première heure, est en effet aussi de la partie, ainsi que l'agent du FBI Portensen, avec qui il a déjà eu maille à partir dans Winterkill.

Si vous avez suivi les trois premières enquêtes du garde-chasse, vous serez ici en terrain connu. Pour un peu vous vous imagineriez presque vous installer à table avec la famille Pickett, boire le café, et prendre des nouvelles des petites, Sheridan et Lucy, du boulot de Joe, vous lui demanderiez si Marybeth et lui arrivent à joindre les deux bouts et si depuis la dernière fois il s'est entraîné au tir – parce que franchement, la précision, c'était pas trop ça, hein ?

En terrain connu aussi en ce qui concerne les thèmes chers à l'auteur, relatifs notamment à l'écologie dont il va ici se servir à merveille pour brouiller les cartes de son intrigue. C.J. Box est de ce point de vue plus roublard que son héros (c'est vrai il est parfois un peu trop intègre le Joe, trop honnête, et un brin naïf, au point que cela peut s'avérer agaçant par moments). Il pose les bases de son histoire, distribue les cartes une par une au lecteur, lui laisse la main. Un semblant de main, en fin de compte. Car le jeu n'emprunte pas le cours qu'on imagine. Et, tout fin limier que l'on soit, habitués à être balancés de ci de là par des auteurs heureusement retors, on ne voit rien venir. On est comme empêtrés dans la brume poisseuse des rêves récurrents de Sheridan. On avance à tâtons jusqu'à ce que le brouillard se dissipe enfin, laissant la place nette à une vérité surprenante.

Le tour est habile.

Si je disais en début de cette chronique que Sanglants trophées apparaissait comme le plus haletant des titres, il n'en demeure pas moins que c'est aussi l'un des plus étranges, ne serait-ce que dans son évocation pour le moins énigmatique des événements liés aux mutilations mais aussi à la crainte latente que manifestent les animaux à l'approche de certaines zones du Comté de Saddelspring. Je me suis sans cesse interrogé sur le sens à donner à ces comportements, sur la manière dont l'auteur allait les expliciter. Et pour tout dire, il ne le fait pas vraiment. Ses explications, qui ne détériorent en rien la qualité de l'intrigue ni le déroulement de celle-ci, relèvent plus d'une pirouette un peu étrange, là aussi, qui fleure bon l'inexplicable. Un autre plan de réalité... le côté un peu mystique de la chose n'est pas franchement à mon goût.

Pourtant, mis à part cet infime bémol, Sanglants trophées a tous les atouts des polars s'inscrivant dans les Grands Espaces, où Evasion et suspense font décidément bon ménage.

Une chose est sûre, je reviendrai à Saddelspring, cette fois-ci à la rencontre d'un Homme délaissé.

11/01/2012

Bienvenue à Oakland / Eric Miles Williamson

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Le noir est une vision « anti-angélique » du monde, une vision engagée ou désespérée qui explore les profondeurs de la souffrance sociale ou psychologique, en prise directe sur notre temps et sur la marche de l'Histoire. Le noir n'hésite pas à dénoncer, à mettre le doigt où ça fait mal.

 
Ainsi parle Romain Slocombe pour définir le roman noir dans ce qui le différencie du roman policier. Il n'est pas le premier à qualifier de la sorte le genre et je trouve cette approche assez juste. Appropriée en tout cas, notamment parce que cette définition colle à merveille au dernier livre de Eric Miles Williamson, Bienvenue à Oakland. N'allez pas chercher une intrigue policière dans ce livre, vous ne la trouverez pas. Vous plongerez en revanche, à travers le récit de T-Bird, dans un monde de misère, dans les bas-fonds d'un ghetto où la violence le dispute à l'indifférence. Mais pas seulement.

C'est beau des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d'une propriété privée ; c'est beau, le sang répandu sur le trottoir, les mares de vomi et les bouts de chair dans les ruelles, à l'arrière des bars. La beauté des merdes de chien qu'on dirait vivantes tant elles grouillent d'asticots, je la vois, ces paquets de merde couvent comme des gros tas d'intentions insondables qui se tortillent en quête d'une improbable raison primale. Je la vois, la beauté de ces adolescents lubriques dans la rue, qui se passent la langue sur les lèvres en jetant des regards perçants aux jeunes appelés du Midwest, ces pervers qui débarquent de leurs petites villes de merde, et la beauté des vieilles qui relèvent leur jupe pour pisser dans le caniveau, elles font ça avec le sourire, comme il faut. Y'a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.

L'épreuve suprême que tout homme digne de ce nom doit surmonter ne consiste pas à prouver combien il a réussi dans la vie, mais à quel point il assume de s'être fait baiser la tronche.

Je n'avais pas été sensible à Noir béton, le précédent ouvrage de Eric Miles Williamson paru en France. Je redoutais de ressentir cette même imperméabilité face au texte. Aussi, j'ai repoussé cette lecture jusqu'à par succomber aux sirènes d'autres blogueurs puis d'un détenu du centre pénitentiaire où j'ai eu l'occasion d'intervenir pour le travail.

Succomber aussi à la langue d'Eric Miles Williamson. T-Bird, son narrateur, percute, assène les coups pour, au final, nous raconter sa vérité : celle d'un monde de reclus où l'humanité n'en est pas moins présente. La force de Eric Miles Williamson réside dans sa manière de nous ouvrir les portes de son univers, dont il nous fait littéralement toucher du doigt les bas-fonds dans lesquels évoluent ses personnages. Que ce soit la puanteur de la décharge, la suie, le cambouis, la crasse d'une voiture/poubelle, la merde, la sueur, la fumée des clopes dans les bars, la brume, Williamson rend tous ces éléments extrêmement prégnants. Avec des accents de rage et de désespoir, oui, comme j'ai pu lire ici ou là, il a chargé son écriture avec les accus d'une poésie bouleversante que l'on retrouve même jusque dans le tempo des phrases, jusque dans leur rythme. Ce qui n'est d'ailleurs pas, comme le dit T-Bird lui même, sans rappeler la musique, évoquée avec une réelle beauté dans les lignes du livre. D'ordinaire, je ne suis pas sensible à de telles comparaisons et descriptions tirant sur de longues pages. Mais là, là, mes amis, c'est à vous démanger de prendre une trompette entre les mains, de jouer les virtuoses sur ses pistons. Sublime.

A mesure que les insultes fusent à la deuxième personne, comme pour prendre le lecteur à la gorge et ne plus le lâcher – opération réussie – T-Bird, de sa voix aux relents d'alcool vous crache toute sa détresse à la figure, dévoilant au final une chaleur humaine et une solidarité sidérante. Au passage aussi, il vomit sa ville, Oakland, autant qu'il la vénère.


On connaît chaque fissure des trottoirs. On sait qui vit où. On sait tout de nos sens […] ce que ressent le bitume quand on l'écrase. 

Il faut lire ce livre pour la magie de ses mots percutants, pour la beauté qui en émane indéniablement.

P.S : mention spéciale pour la couverture du livre. La photographie en noir et blanc de ce chien courbant l'échine et qui continue à avancer sur du sable, sans jamais rompre, imagine-t-on, illustre à merveille l'attitude de T-Bird dans le monde qui est le sien.

Ils en ont aussi parlé : Jean-MarcYan, Claude

Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson, traduit de l'anglais par Alexandre Thiltges, Fayard, (Fayard noir), 414 p.

09/01/2012

Incidents en mer du nord, pièce de théâtre de Gilles Moraton


Bon. Je ne fais pas ça très souvent . De la pub pour les copains, je veux dire.

Vous l'aurez remarqué, je ne suis pas très assidu ces temps-ci mais il y a de bonnes, très bonnes raisons à ça. Il se trouve que mon ami Clarke Quinte joue sous son vrai nom dans une pièce de théâtre dont le première représentation se fera le 3 février prochain à la MJC de Béziers à 21 heures.

Du coup, j'ai le plaisir de l'accompagner dans les ultimes répétitions (pour lesquelles, je vous rassure j'emmène quand même mon lot de bouquins.) Alors si vous êtes dans le coin et si vous avez envie de découvrir les incidents qui ne manqueront de se produire en Mer du Nord (oui je sais, à Béziers, c'est un peu étrange...), n'hésitez pas à réserver vos places à ce numéro : 04.67.31.27.34 (5 € adhérents MJC, 6 € pour les autres.)
Pour ma part, je reviens très bientôt vous parler d'Ann McCaffrey et de bien d'autres livres encore...

P.S: Ah, et ne cherchez pas la pièce en librairie, elle n'est pas encore éditée, il s'agit d'une création réalisée exclusivement pour la Compagnie Ici et maintenant...


30/12/2011

Cyanure / Camilla Läckberg

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Les années précédentes, en guise d'histoires policières se déroulant à l'approche de Noël, vous avez peut-être déjà eu votre Mary Higgins Clark, affublée de sa fille Carol, voire même un John Grisham ou un Anne Perry. Ou bien vous avez passé outre, parce que, franchement, que des auteurs à succès nous pondent ainsi chaque année, inlassablement, une novellette que l'on vous vend à prix d'or, ça sent un peu l'empapaoutage à plein nez. 

Venez, venez, lecteurs insouciants, c'est bien votre auteur fétiche qui l'a écrit ce livre là et il n'a rien perdu de sa superbe, n'en doutez pas. Frissonner et rêver en même temps, voilà ce qui vous attend. La magie de noël opère. Vous savez où est la caisse ?

Cette année, je crois bien avoir vu à nouveau un petit Anne Perry au pied du sapin d'une librairie, ainsi qu'un Christian Jacq.

Et puis ce petit livre aussi, un petit bijou d'esthétique (petit format actes sud, couverture dure de couleur noir et rouge à l'image des autres titres de la collection actes noir, avec en médaillon un petit daguet blanc aux yeux rouge dans une boule à neige). Ça s'arrête là pour l'orfèvrerie, car pour le reste on est dans le convenu avec ce huis clos stéréotypé à souhait et au manque évident d'originalité. Camilla Läckberg, auteur suédoise qu'on ne présente plus, utilise ici un personnage secondaire de sa série consacrée à Erica Falk et Patrick Hedström. Martin Mölin, jeune inspecteur, part en effet sur l'île de Valö pour passer le réveillon avec sa petite amie et la famille de celle-ci. Très vite (au moins on ne s'embarrasse pas du superflu) tout ce petit monde passe à table ( au sens propre comme figuré) et le grand-père, riche parmi les riches, meurt suite à une ingestion de cyanure. Pour conforter l'ambiance (hum), une tempête de neige bat son plein,  coupant ainsi toute possibilité de regagner le continent, les téléphones sont coupés et l'enquête (si l'on peut dire) commence.

Comment dire ? C'est palpitant comme le 2315ème épisode des Feux de l'amour – ne me faites pas croire que vous ne vous en rappelez pas, hein ? -, et ça finit comme la clôture d'une saison de ski : dans la gadoue, sans chute. Juste une ombre de pirouette. Navrante, qui plus est, la pirouette.

Le tout pour la modique somme de 16 euros 80. Et là, là...

Cyanure, Camilla Läckberg, traduit du suédois par Lena Grumbach, Actes Sud (actes noirs), 160 p.

18/12/2011

Adieu / Jacques Expert


24 mars 2011. Le Commissaire Hervé Langelier fête son départ à la retraite. Il s'en serait bien passé. En homme solitaire, il aurait en effet préféré partir dans la discrétion la plus totale. Sans éclats, à l'image de sa carrière, entachée par une affaire, une seule, dont il n'a pu se défaire. Les faits remontent à dix ans. Février 2001, une femme est retrouvée égorgée au domaine familial, ses enfants gisant dans leurs lits, étouffés, un oreiller déposé à leurs pieds. Aucune trace du père. Un mois jour pour jour après ces premiers meurtres, rebelote. Une autre famille est retrouvée dans les mêmes circonstances, selon le même mode opératoire. Le père est, là aussi, porté disparu. Et ce n'est pas fini. Langelier possède sa propre hypothèse mais elle n'est pas au goût de tout le monde. Malgré l'appui de son ami et néanmoins supérieur direct, le commissaire Ferracci, l'enquête finit par lui être retirée. Qu'à cela ne tienne, il la mènera seul, à l'insu de tous. Quitte à en payer le prix fort.

Le flic obnubilé par une affaire au point de tout lâcher pour elle ou d'attendre d'avoir enfin du temps pour s'y consacrer entièrement - tout tenter pour ne pas finir perclus de remords, savoir - c'est comme qui dirait monnaie courante en matière de polars. C'est comme un socle à une histoire dont il revient ensuite à l'auteur d'en révéler l'essence. Tout en subtilité, en finesse, grâce un mariage subtil du fond et de la forme, et sans doute aussi pas mal de savoir-faire, Jacques Expert y parvient sans aucune difficulté.

Toute la première partie exposant les bases de l'histoire est rapportée dans un style très factuel. Dates, heures, personnages, procès-verbaux, qui a fait quoi, où, quand, comment, dans quelle intention... les faits, rien que les faits. On entendrait presque la voix off d'un commentateur dans une de ces émissions consacrées aux affaires criminelles ayant défrayés les chroniques. Pourtant, là où un Donald Harstad balance les codes radios de ses unités de police en intervention pour faire plus vrai, on palpe ici quelque chose de plus dense, de plus élaboré dans la constitution du récit. Cette impression se confirme dans une deuxième partie où, cette fois-ci, le récit bascule à la première personne. C'est en effet Hervé Langelier lui-même qui livre la nature de ces dix dernières années consacrées à une enquête qu'on lui a ôtée et qu'il s'est réapropriée sans l'aval de sa hiérarchie. Là encore, les faits sont là, avec une précision confondante, témoins de l'obsession du flic. Son appartement n'est plus qu'un champ de données sur les murs : photos, rapports, notes, réflexions. Langelier est capable de les citer toutes, de les localiser de mémoire. Ce retour sur l'affaire est entrecoupé de ses réflexions intérieures tandis qu'il observe tous ceux qui sont venus lui rendre un dernier adieu avant sa retraite. Dont Ferracci, son ami devenu rival. L'heure des explications est venue. Elles sonnent comme un règlement de compte en bonne et due forme.

Au-delà des faits et de leur dualité – aux mêmes événements, de multiples interprétations et réalités possibles – amenée avec beaucoup de maîtrise, il y a aussi une réelle gradation dans l'exploration de la psychologie des personnages, et de celle du commissaire Langelier en particulier. Au gré du récit, la perception que s'en fait le lecteur change subtilement, par petites touches et ce n'est qu'avec un certain recul que l'on en prend l'exacte mesure.

Qu'on ne s'y méprenne donc pas, Adieu n'est pas un livre de plus sur les étals des librairies, ce n'est pas une énième resucée d'histoire de tueur en série, c'est un roman à l'impact certain, de ceux qui laissent des traces, ne serait-ce que dans son évocation de la solitude. Adieu mérite bien son triple B : bluffant, balèze brillant !

Adieu, Jacques Expert, éditions Sonatine, 327 pages.

09/12/2011

Agence 13, Les Paradis inhabitables - 3 - Le Chat aux yeux jaunes / Serge Brussolo


Serge Brussolo avait laissé Mickie Katz en bien mauvaise posture à l'issue de Ceux-d'en bas, deuxième volet de la série consacrée à l'Agence 13, les paradis inhabitables. Un livre et un revers de page plus tard, tout est comme effacé et Mickie reprend du service. La dame n'est pas du genre à lambiner. Qui plus est, l'agence a les comptes dans le rouge. Pour remplir les caisses, elle n'hésite donc pas à envoyer son meilleur élément en mission, quitte à jouer profil bas et rompre avec la singularité qui la caractérise : redonner une seconde vie et un nouvel éclat à des lieux ayant été l'objet de scènes de crime.

Pour autant, Mickie n'est pas au bout de ses peines. D'après les premiers éléments dont elle dispose, il semblerait effectivement que la jeune femme ait quitté le foyer d'une folie pour en investir un autre, d'une nature bien différente mais tout aussi inquiétante. Devenir décoratrice pour une série de télé, passe encore. Mais que penser lorsqu'il s'agit d'un vieux feuilleton réputé maudit après la disparition de l'un de ses acteurs principaux ? Que celui-ci a pour interprètes une horde de vieillards ambulants ? Peggy Floyd, star déchue mais encore riche, a en effet décidé de tourner de nouveaux épisodes du feu First Lady dans son manoir, avec tous ceux qui, de près ou de loin, avaient un jour travaillé dessus. La série n'est plus diffusée sur les ondes mais dans les hôpitaux ou autres maisons de retraites pour les quelques nostalgiques qu'elle compte encore. Et la malédiction qui l'entoure n'a apparemment pas connu les ravages du temps, ne s'est en aucune manière estompée. Mickie ne risque-t-elle pas d'en faire les frais ?

Lire une page de Serge Brussolo, ne serait-ce qu'une seule, cela s'apparente déjà à la traversée d'une frontière. Celle qui sépare notre monde de l'imaginaire de l'auteur. Vous pouvez toujours y aller bardés de vos références, de vos guides ou de vos bagages glanés au cours de vos précédentes incursions, traverser cette frontière, donc, de quelque manière qu'on le fasse, cela revient irrémédiablement à pénétrer en un territoire obscur, glauque et hostile, au gré duquel, mystères, surprises et chausses-trappes sèmeront l'exploration. Pas besoin de vous soucier d'un quelconque moyen de locomotion, la peur et l'angoisse vous serviront de carburant.

Le chat aux yeux jaunes ne détonne pas. Pas du tout. Une fois la frontière traversée, vous voici comme enfermé(e)(s) dans un grand magasin, peuplé de mannequins de cire qui, après l'heure de la fermeture, se mettent tout à coup à se mouvoir, difficilement, mécaniquement, laissant apparaître les défauts de leur peau à la lumière ténue des projecteurs.

Serge Brussolo, malgré quelques pirouettes et invraisemblances scénaristiques vite oubliées, nous offre donc une nouvelle fois un livre d'ambiance où le malaise plane du début à la fin, un malaise largement imputable à une mise en scène axée autour de vieillards se raccrochant à leurs espoirs déchus. Des vieillards en quête d'une éternelle jeunesse prompts pour cela à revêtir des costumes de latex de stars disparues, s'avilissant encore et encore, comme pour ne pas se laisser submerger par la déchéance.

Avec une intrigue tarabiscotée comme lui seul semble capable de les édifier, Serge Brussolo arrive à donner froid dans le dos et à vous laisser comme un goût de poussière dans la bouche. Vous voilà prévenus. Quoique, il se pourrait même que vous en redemandiez. Etrange, non ?

Agence 13, les Paradis inhabitables 3, Le Chat au yeux jaunes, Serge Brussolo, Fleuve noir, 284 p.

 
CITRIQ

26/11/2011

Réveillez le Président ! / Jean-Hugues Oppel

Si avec ce titre vous vous attendez à une attaque en règle de notre (bien aimé ou pas) actuel Président de la République, qui serait favorisée par l’approche des futures élections, passez votre chemin.
Si, en revanche, vous êtes prêts à plonger dans les coulisses du pouvoir et à sauter à pieds joints dans les tréfonds de la défense nucléaire internationale, alors poursuivez votre lecture !
Dans les profondeurs du Pentagone, deux généraux américains tiennent conciliabule et sont plus que perplexes. Le système d'écoute Echelon leur a transmis des informations stupéfiantes : la France se trouve actuellement en alerte Rouge, autrement dit en alerte nucléaire. Les Français sont-ils gravement menacés ? Se préparent-ils à lancer une attaque ? Faut-il réveiller le président des Etats-Unis ? De l'autre côté de l'Atlantique, la ministre de la Défense française a déjà été réveillée pour apprendre les mêmes nouvelles hallucinantes. Au milieu de ce chaos, une seule certitude au ministère : la France n'est en guerre avec personne. Alors ? Bouffée délirante du chef suprême des armées ? Piratage informatique ? Virus dans le système ? Seul le président de la République peut mettre fin à cette panique - mais il semblerait qu'il soit aux abonnés absents…
Si vous êtes familier du style de Jean-Hugues Oppel, vous retrouverez dans ce roman tout ce qui rend son œuvre aussi prenante : action au présent qui donne une impression d’urgence au récit, ton mordant et bons mots à foison, regard ironico-désabusé (c’est selon en fonction de ses romans) sur la société, personnages truculents. Sauf que dans le cas présent, vu la situation qu’on comprend rapidement pouvoir franchir le point de non retour et verser dans une guerre nucléaire mondiale, ces caractéristiques (d)étonnent. Alors que nous sommes dans un contexte de crise internationale, les deux personnages principaux, une informaticienne de génie et une sorte d’agent des renseignements généraux, passent une partie de leur temps à se chercher et à jouer au plus malin. Ils seront rejoints en cours de récit par un troisième personnage tout à fait « oppelien ». Alors, inconscience de nos héros ? Facilité de l’auteur qui ne croit pas à son histoire ?! Que nenni. Comme je le disais, ce roman dépeint un contexte international baignant dans une extrême tension aux quatre coins du globe et l’attaque nucléaire pourra survenir à tout moment ; il s’agit donc pour les protagonistes de s’accorder quelques moments de répit et de respiration avant que tout ne bascule…peut être… Qui n’a jamais essayé de se sortir d’une situation délicate en ayant recours à un petit sarcasme bien placé ?!
Il est naturel de s’interroger sur la crédibilité du récit compte tenu de l’histoire qu’Oppel souhaite nous raconter. D’autant que très rapidement, on ne peut s’empêcher de penser au Tom Clancy de la grande époque, période durant laquelle il nous contait par exemple le déclenchement d’une troisième guerre mondiale dans Tempête Rouge. Clancy avait été d’ailleurs soupçonné d’avoir eu accès à des documents classés secret défense tant la description qu’il faisait des différents belligérants et du conflit naissant était crédible. Et bien c’est la même crédibilité qui entoure le récit chez Oppel. A la différence notable que l’auteur donne une dimension intimiste à son histoire, tandis que chez Clancy, il y avait un réel aspect « épopée blockbuster « avec ses quasi 900 pages. Chez Oppel, on peut parler d’unité de temps, le récit se concentrant sur quelques heures ; d’unité de lieu également : même si nous basculons d’un continent à l’autre à plusieurs reprises, nous accompagnons en permanence des petits groupes de personnes confinés dans des bunkers ou des sous-sols peu engageants ; d’où une proximité et une empathie naturelle avec les personnages.
Toujours en termes de crédibilité, Oppel brosse un portrait détaillé du microcosme présidentiel, et plus particulièrement celui en charge des affaires de défense et de la chose nucléaire. Jamais ces personnes n’apparaissent en super-héros : ils sont à des années-lumière du Jack Ryan de Tom Clancy et sont davantage dépeints comme des personnes ordinaires devant trouver des solutions d’urgence dans un contexte extra-ordinaire.
Enfin l’auteur cite, en début de certains chapitres, plusieurs cas où le monde a bien failli basculer dans l’horreur nucléaire. L’un des personnages fera référence en cours de récit à l’équilibre de la terreur qui régnait sur le monde depuis la crise des missiles de Cuba en 1962. Ces différents exemples montrent toute l’absurdité de la course à l’armement nucléaire à l’époque de la Guerre Froide, tout en entretenant le suspens quant au fin mot de l’histoire. Oppel parvient en effet à nous laisser dans l’incertitude jusqu’aux dernières pages.
Vous l’aurez compris, nous sommes face à un excellent suspens. Vous aurez remarqué que je ne précise pas à quelle époque se situe l’histoire ; bien qu’Oppel ne cite jamais de nom, il est en effet très aisé de se situer rapidement grâce aux descriptions et aux bons mots de l’auteur.
Je finirai en précisant que Oppel évoque en toute fin de roman des faits contés dans son roman French Tabloids, écrit auparavant. Il m’est impossible d’en dire plus, sous peine de vous gâcher le suspens et la surprise. Je préciserai juste que les faits exposés dans Réveillez le Président précèdent ceux de French Tabloids ; mais quel que soit votre ordre de lecture, vous vous régalerez avec ce clin d’œil adressé au lecteur averti !
A la lecture de ces deux romans, il apparaît clairement que Oppel compte parmi les meilleurs écrivains observateurs de la société française actuelle, et de son monde politique en particulier. Il nous régale par sa verve, sa gouaille, son ironie et l’évidence de son propos. A ce sujet, il est d’ailleurs regrettable qu’il ne connaisse pas le même succès que ses petits camarades du thriller pur et dur. Je suis tout à fait capable de dévorer un bon Jean-Christophe Grangé (Miserere, une bombe) ou un Thierry Serfaty en grande forme (Le gène de la révolte, une merveille) ; mais des auteurs comme Jean-Hugues Oppel ou d’autres incitent davantage à la réflexion, et n’hésitons pas à le dire, sont capables de nous faire froid dans le dos de par la crédibilité et la plausibilité de leurs œuvres. Aussi, je vous encourage, que dis-je, je vous ordonne de vous plonger séance tenante dans l’œuvre de ce très grand auteur de la littérature française ; vous vous régalerez comme moi, je l’espère, avec Réveillez le Président, mais également avec French Tabloids, Cartago ou encore Chaton Trilogie. Vivement son prochain !!!

Et pour le plaisir d'écouter Jean-Hugues Oppel, voici un interview vidéo réalisée peu de temps après la sortie de Réveillez le Président !:





A bientôt,
Cedshaft


23/11/2011

Vertige / Franck Thilliez


Alors, alors, il est comment le dernier Thilliez ? Pour les fans de la première heure, pas la peine d’aller plus loin, vous l’avez déjà lu et ma chronique ne vous apportera rien de nouveau.

Après mes deux déceptions, que sont Le Syndrome E et Gataca, j’ai l’immense honneur de vous annoncer que Monsieur Franck Thilliez est de retour.

Un grand auteur n’est pas forcément sans surprise. Il lui arrive, et c’est tant mieux, d’essayer autre chose et je ne peux que l’en remercier, mais il est vrai que ses deux derniers polars n’avaient pas allumé de petites loupiottes vertes dans mon cerveau.

Alors ? ALORS ? Il est comment le dernier Thilliez ?

Tout simplement diabolique, malsain et haletant.

Il ne détrône pas La Forêt des ombres et  Train d’enfer pour Ange rouge  dans ma bibliothèque mais je vais l’offrir et le recommander vicieusement à tous les amateurs du genre et ce jusqu’à la sortie du prochain !

Jonathan Touvier, ancien alpiniste confirmé, se réveille au fond d’un gouffre en compagnie de son chien. Il est entravé au poignet par une énorme chaîne plantée à un pieu dans la roche. La dernière chose dont il est pleinement conscient est d’avoir laissé sa femme, Françoise, à l’hôpital. 

Deux parfaits inconnus sont à ses côtés. L’un est attaché à la cheville, l’autre a le visage recouvert d’un masque de fer relié à l’arrière du crâne à un détonateur. S’il s’éloigne de plus de 50 mètres de ses compagnons d’infortune, il explose. 

Pourquoi sont-ils ici ? Qu’ont-ils fait pour mériter une telle torture ? Comment vont-ils survivre ? Combien de temps tient un homme sous terre dans des conditions aussi extrêmes ? Quand perd-on la tête ?

Vertige est un huis clos où l’écriture de Franck Thilliez y est efficace, extrêmement précise, sans descriptions interminables ni cours de sciences. Il sait instaurer un climat de peur dès les premières pages et cela ne vous lâche pas après. Si le pendant de Saw avait un roman, cela pourrait bien être Vertige.

Son roman est une avancée dans l’horreur. Chaque heure qui passe transforme un peu plus ses individus soumis à des conditions extrêmes.

A la manière d’un grand chirurgien de l’horreur, Franck Thilliez nous emmène avec ses personnages dans une descente aux enfers. Pas à pas nous nous rapprochons du dénouement, et doucement nous sentons un peu plus le froid du glacier en nous.

Bref mes petites plantes, c’est du sur mesure !!!

A très vite,

Mauvaise graine.





21/11/2011

Une heure de silence / Michael Koryta

Rien de neuf sous les tropiques. L'histoire d'un ancien flic devenu privé. Pour autant, il aurait été dommage de ne pas s'y intéresser sous ce simple prétexte. Vous connaissez l'adage, c'est avec les vieilles recettes qu'on fait les meilleures soupes. Qui plus est, ce n'est pas en recherchant l'originalité à tout prix qu'on obtient les meilleures bouquins non plus.

Lincoln Perry, c'est le nom de ce détective, reçoit un jour la visite d'un ancien détenu, Parker Harrison. Celui-ci voudrait retrouver Joshua et Alexandra Cantrell, le couple qui l'avait accueilli chez eux dans le cadre d'un programme de réinsertion. Ils ont disparu du jour au ledemain voici douze ans. Fait étrange, les impôts relatifs au domaine qu'ils habitaient, « La Crête aux murmures » continuent d'être honorés. Si ce n'était que ça. Lincoln découvre en effet peu de temps après la visite de Harrison que le corps de Joshua a été retrouvé il y a peu et qu'Alexandra n'est autre que la sœur d'un gros bonnet de la mafia de Cleveland. L'affaire semble donc bien plus complexe qu'il n'y paraît, et Lincoln est tout disposé à refuser de s'y engouffrer. Seulement voilà, il n'est pas totalement maître de ses choix...

Rien de neuf sous les tropiques. Ça se confirme. Qui plus est, c'est assez plat. L'histoire en elle-même n'est pas trépidante et dans les actes, Michael Koryta ne parvient jamais à faire en sorte qu'elle le devienne. Il y a dans ce livre un manque évident de rythme. Ça mouline, ça palabre, ça tourne et ça vire et même quand Lincoln reçoit la visite du ponte de la mafia, on devine qu'il devrait y avoir de la tension mais voilà, on ne la ressent jamais. Un exemple parmi d'autres, du même acabit.

Autre point gênant, et presque systématique – j'ai bien dit presque – il suffit qu'un personnage soit évoqué par l'un des protagonistes de l'histoire pour qu'il entre en scène quelques pages plus tard seulement. Cette avancée à rebonds dans l'enquête lui donne au final un côté poussif qui donne bien vite envie de passer à autre chose...

 






Une Heure de silence, Michael Koryta, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Frédéric Grellier, Seuil (Policiers), 365p.

13/11/2011

Les Mages de Westil - 1 - La Porte perdue / Orson Scott Card


Les Dieux ne sont décidément plus ce qu'ils étaient. Avec le temps, leurs pouvoirs se sont sensiblement amoindris. À tel point même qu'ils ont été obligés de se couper du monde des vivants, les Somnifrères, se cachant d'eux à l'aide de sorts qu'ils ont su préserver et transmettre à leur descendance. La faute en incombe à Loki qui, en 632, a fermé l'ensemble des portes reliant le monde magique de Westil, celui dont ils sont issus, et Mittlegard, la Terre. Sa volonté était alors d'éviter que le chaos ne se déchaîne car chaque fois qu'un Dieu transitait entre ces mondes, ses pouvoirs gagnaient en puissance. Certains, dont Loki, voyaient là l'ouverture à une escalade dans les conflits opposant les différentes familles divines.

Les North, descendants d'Odin, vivent au cœur d'une petite vallée, en Virginie. Danny, treize ans, est l'un d'eux. Plus exactement, il porte leur nom. Car pour le reste, disons qu'il a une certaine tendance à subir le courroux de ses pairs quand ils ne manifestent pas un profond désintérêt à son égard. Danny est en effet considéré comme un drekkar, un être dont les pouvoirs ne se sont pas révélés, s'il en possède seulement. Ce que les siens n'imaginent pas, c'est qu'en réalité sa puissance est telle qu'elle pourrait remettre en question l'équilibre du monde dans lequel ils se sont fondus : Danny est un portemage, un créateur de portes. Et aux yeux des familles il n'y a qu'un sort possible à l'égard de ceux qui sont doté d'un tel pouvoir : la mort...

Voilà le moment le plus périlleux, parler du dernier livre d'Orson Scott Card paru en France. Si je n'ai pas été un lecteur de la première heure de cet auteur, je me suis néanmoins bien rattrapé par la suite en me procurant chacun de ses livres... jusqu'aux Marionnettes de l'ombre, roman issu du cycle parallèle à la Stratégie Ender. De cette série, je le dis avec le recul, j'aurais mieux fait de m'arrêter au premier tome, les autres n'étant pour ma part qu'une transposition, une restitution de sa documentation sur la géopolitique et de ses incidences sur l'Art de la guerre. Je ne parle même pas du nouveau deuxième tome d'Ender, L'Exil, qui m'est littéralement tombé des mains tant il me semblait qu'Orson Scott Card retombait dans un travers déjà rencontré dans Les Enfants de l'Esprit, et dans d'autres ouvrages ensuite, à savoir que le propos du livre prenait toute la place et ce, au détriment de l'histoire elle-même. Je ne voudrais pas avoir l'air de tirer sur l'ambulance. Seulement, après avoir vibré avec Ender dans le premier ouvrage qui lui était consacré, puis dans La Voix des morts, sans parler des Chroniquesd'Alvin le Faiseur, des Maîtres Chanteurs, des nouvelles aussi, je dois dire que c'était un peu navrant de voir les cycles se clore - ou se prolonger a posteriori (vous me suivez là?), voire même se réécrire(1) - de la sorte (l'image du soufflé, voyez...), laissant la place à une réelle déception. Une déception que je redoutais en entamant La Porte perdue.

Et c'est là qu'il faut sortir trompettes et clairons, lâcher les colombes dans le ciel, libérer les ballons prisonniers des pognes des marmots, laisser enfler la musique en même temps que se hissent les drapeaux !

- Hum... t'en fais pas un peu trop là ?
- Ah ? Tu trouves ?
- Ben chais pas, mais c'est juste un livre, quoi...
- C'était pour illustrer, tu vois.
- Mouais... chais pas, tu devrais peut-être effacer.

Car La Porte perdue signe d'une certaine manière le retour d'un grand Conteur (même si, à en croire la postface, lui-même n'a jamais douté avoir cessé de l'être... mais ça c'est une autre histoire...). Et pour ce faire, il revient à nouveau – cela ne surprendra personne – avec un roman initiatique où l'on trouve un jeune garçon devant prendre son envol face à des forces qui le dépassent. Forces avec lesquelles il va devoir se familiariser avant de trouver sa voie. Si la recette est connue, c'est bien dans l'univers campé par l'auteur que réside toute l'intensité et toute la portée du livre. Card situe en effet la majorité de son action dans notre monde, à notre époque, mais il intercale dans son récit une trame parallèle se situant sur Westil, dans un environnement médiéval vraiment fascinant. Et il le fait d'ailleurs de manière si subtile que le lecteur s'interroge sur les relations qui unissent les personnages évoluant dans ces deux sphères narratives, ainsi que sur la manière dont ils vont indéniablement se télescoper. C'est sans conteste ce questionnement associé à la découverte des facultés magiques des uns et des autres et, plus globalement, à l'univers suggéré par Orson Scott Card qui donnent sans cesse envie de poursuivre son exploration.

Qui plus est, il y a des airs d'Oliver Twist dans cette histoire de gamin, orphelin dans l'âme, obligé de quitter les siens pour survivre, et dont le parcours est jalonné de rencontres hasardeuses avant qu'il ne trouve enfin refuge auprès de personnes attachantes. Celles-là même qui sauront faire en sorte de lui faire prendre la pleine mesure de qui il est et de ce qu'il est réellement, au-delà de la simple manifestation de son pouvoir.

Il serait je crois malvenu d'en dire plus. Un conseil toutefois : laissez juste s'ouvrir à vous les portes de Westil et, surtout, surtout, ne les laissez pas se refermer... 

(1): Orson Scott Card a en effet procédé à une réécriture de La Stratégie Ender afin de coller aux événements qu'il avait intégrés dans L'Exil...

Les Mages de Westil - 1 - La Porte perdue, Orson Scott Card, traduit de l'américain par Jean-Daniel Brèque, L'Atalante (La Dentelle du Cygne), 413 p.
 
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