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08/02/2012

Trash Circus / Joseph Incardona

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Permettez-moi de vous présenter, Frédéric Haltier, l'un des personnages de roman que j'ai sans doute le plus détesté mais avec lequel, néanmoins, j'ai accepté de partager la proximité quelques heures durant. Et quelle proximité !

« Derrière la baie vitrée, je vois cette fille qui est un paquet de frime (maquillage excessif, cheveux blonds lissés au Rowenta, lèvres botoxées). Si jeune et déjà entamée. J'imagine aisément le reste : épilation définitive, seins refaits (éventuellement), l'empreinte étudiées du string sur son cul bronzé aux ultraviolets, Dim Up et tout le bordel des sous-vêtements en dentelle. Ils peuvent rabâcher, les défenseurs de l'authentique, mais l'artifice poussé à son extrême vaut largement la beauté naturelle. »

Frédéric Haltier travaille pour une émission de télé-réalité, Destins croisés, dont le concept est de réunir sur un même plateau de télévision les victimes et les bourreaux d'une tragédie. Le voyeurisme dans ce qu'il a de plus ignoble. Frédéric Haltier a deux filles dont il ne s'occupe guère. Depuis la mort de leur mère, il s'est empressé de les placer dans un internat prestigieux. Elles ne représentent rien pour lui. A leur égard, il ne témoigne que de l'indifférence. Pour Frédéric seul semble compter le nombre de nanas qu'il pourra s'envoyer, quitte pour cela à jouer de son statut, dévoiler le nom d'Auriol, le présentateur de l'émission à même d'ouvrir les portes de la célébrité. A la source de son plaisir : la violence. C'est d'ailleurs à travers l'expression de celle-ci, en participant aux rassemblements musclés des hooligans lors des matchs de football du PSG, qu'il pense favoriser le déclin de la société. Sans jamais se douter que lui-même pourrait flancher...

« Je ne me suffis pas à moi-même, de toute façon, incapable de rester seul trop longtemps, déficit pérenne de l'attention au-delà de quinze minutes, malédiction de l'hyperactif, au final, je suis le fruit de mon époque. Je sais trop bien que tout est déjà parti en couilles. Je suis là pour accélérer la chute. »

Il n'aura sans doute échappé à personne qu'il existe une mode (ne rien voir de négatif dans ce terme) dans le roman policier actuel : celle de nous faire entrer dans la peau de tueurs abjects lesquels nous livrent sans fards leurs pensées et leurs actes. Et, sous couvert d'un certain humour ou de leur parcours, leur histoire, leurs créateurs parviennent à susciter une certaine empathie, plus ou moins assumée, à leur égard. En tant que lecteur, j'ai eu l'occasion de renconter certains d'entre eux : Dexter de Jeff Lindsay, Joe Middleton de Paul Cleave, Kurtz de Jérôme Camut et Nathalie Hug, Ernesto Perez de Roger Jon Ellory... Tous ces personnages dont certains sont vraiment bien conçus, obéissent aux codes du genre, s'inscrivent dans une sorte de pacte passé avec le lecteur : vous voulez des sensations fortes, du divertissement, vous allez en avoir... De ce fait, il y a de part et d'autre, de l'auteur et du lecteur, une acceptation de l'artificialité mise en place.

« Eléonore mourra et tout ça, notamment ces parties fines que l'opinion généralement condamne, n'aura aucune espèce d'importance à l'échelle de l'univers. Comme les crimes, comme les horreurs les plus absolues qui peuvent être commises. »

En terme de sensations fortes, et comme son titre l'indique, vous ne serez pas en reste avec Trash Circus. En revanche, pas d'empathie et pour le côté artificiel, pas la peine de le chercher non plus, il n'y est pratiquement pas. Joseph Incardona a pris soin de le gommer le plus possible, de le réduire à sa plus simple expression pour coller au plus près à notre réalité. Le récit tire donc ses racines dans notre époque, dans la puanteur ambiante qui gangrène notre société. Pour ce faire, il passe par le prisme de la télé et du foot. Le malaise est là. Prégnant, intense, permanent.

J'ai bien été tenté de laisser tomber le livre en rapport à l'aversion que le personnage m'inspirait, à l'univers pétri de superficialité dans lequel il évoluait. Tout psychanalyste s'en donnerait à cœur joie avec le cas Frédéric Haltier, un homme guidé par son individualisme, par l'exercice et l'emprise du pouvoir sur les autres, par l'indifférence, par un sentiment d'invulnérabilité que rien ne semble jamais devoir remettre en cause, et pour finir, par le sexe – il n'y a presque pas de pages où les émotions de Frédéric Haltier ne soient pas décodées puis restituées par le biais du sexe. Cependant, pas besoin d'être psychanalyste pour apprécier l'œuvre malgré l'aversion qu'elle peut susciter. Et c'est bien cela qui m'a empêché d'abandonner le livre car le dégoût ne porte justement pas sur l'œuvre elle-même mais sur ce qu'elle révèle et dénonce à la fois, la décadence d'une société empêtrée dans ses contradictions. Et ça il fallait, il faut, le lire jusqu'au bout.

« Elle aurait pu demander à son tour comment se porte ma conscience. Bof, c'est le grand vide. Il y a un petit quelque chose qui me froisse, mais c'est une voix d'enfant perdue au milieu d'une conversation bruyante, télescopage des voix et, par instants, au hasard des moments de flottement où se manifeste le silence, les mots dépourvus de sens car isolés évoquent pour moi une formule mystérieuse oubliée dans mon pupitre d'écolier. Quelqu'un l'a jetée depuis longtemps, d'autres enfants se sont assis derrière ce bureau, les générations se succèdent. La petite voix m'emmerde, elle continuera à sa faufiler, parce que l'enfant est obstiné, mais elle ne fait plus écho. C'est trop tard. »

Faire vivre un tel personnage que Frédéric Haltier n'a pas dû être qu'une partie de plaisir, loin s'en faut, mais en se l'appropriant de la sorte, Joseph Incardona confirme la maîtrise dont il fait preuve et la place essentielle qu'il tient dans le roman noir actuel. Si le coeur vous en dit, allez faire un petit tour chez Claude, il a lui aussi beaucoup aimé le livre..

Trash Circus, Joseph Incardon, Parigramme (Polar noir 7.5), 220 p.

15/03/2011

220 volts / Joseph Incardona

Il y a deux bonnes semaines, j'ai assisté à une formation dont l'intitulé était «le roman policier», assurée par un libraire à la passion communicative. Rien de tel pour s'ouvrir à de nouveaux horizons, découvrir des auteurs ou des titres sur lesquels, pour des raisons purement subjectives on n'aurait même pas songé à se pencher. Le résultat ne s'est pas fait attendre, à la fin de la formation, j'étais en librairie pour me procurer plusieurs livres, en ayant la farouche et récurrente envie de tous les lire en même temps. Dans le lot, il n'y avait pas 220 volts de Joseph Incardona. Le livre n'était pas encore paru mais nous avions tout de même évoqué l'auteur pour ses précédents livres, notamment Lonely Betty.

Non, si je parle de ceci, c'est parce qu'à cette occasion j'ai réalisé à quel point parler bouquins de vive voix, plutôt parfois que de lire tel ou tel article en presse ou sur internet, pouvait avoir de capotant (je ne vois que l'expression québécoise pour toucher du doigt de la plus juste façon cette animation et cette passion qui nous habite quand on parle de livres nous ayant mis dans la plus réjouissante des ébullitions). Une gestuelle, l'évocation d'une histoire dont on laisse entre-apercevoir tout le potentiel en nous laissant avec l'envie de connaître la suite, des « waoouuu » et autres onomatopées qui fusent sans prévenir et qui en disent long sur l'impact laissé par un livre.

Aussi, j'ai bien pensé à réaliser une petite vidéo pour vous parler du 220 volts de Joseph Incardona, son cinquième roman. Seulement, j'ai dû y renoncer. Rhume et extinction de voix obligent. Et puis je ne savais pas quel masque choisir. Par conséquent, j'espère rendre au mieux par les mots la nouvelle claque littéraire de l'auteur. J'avais en effet déjà eu l'occasion de faire part de mon engouement pour Remington, notamment en disant ceci :

Il y a des signes qui ne trompent pas : quand, une fois entamée une lecture, la seule perspective de faire la queue à la préfecture ou à la sécu aurait plutôt tendance à vous enchanter ; quand vous prenez rendez-vous chez un médecin réputé pour son retard légendaire ; quand les personnages du livre en question se rappellent régulièrement à vous plusieurs fois par jours ; quand dans ces occasions vous vous surprenez à élaborer des hypothèses sur leur sort à venir ; quand, enfin, vous ne cessez de parler de cette lecture autour de vous, on peut penser que vous tenez là un bon, un très bon bouquin. De ceux qui comptent indéniablement.
Je pourrai presque me répéter mot pour mot. Presque. Parce qu'il y a néanmoins une différence. Car si vous vous êtes calé dans un endroit pour commencer 220 volts, c'est que vous avez du temps devant vous. Pas forcément beaucoup mais un peu. Et qu'il y a de fortes chances pour que vous fassiez en sorte que ce un peu prenne des airs de longueur, le temps pour vous d'en venir à bout. Alors oui, je sais ça fait toujours effet de manche ces «si prenant qu'on ne peut pas le lâcher». Mais là, en l'occurrence, le livre est relativement court pour que cela soit humainement possible, mais surtout le style et l'écriture sont si fluides, l'histoire si prenante que les pages tournent, tournent tandis que l'on passe par toute une palette de sentiments et de sensations, les uns et les unes se superposant aux autres pour, au final, nous laisser le souffle coupé, un goût amer dans la bouche.

Tout comme dans Remington, Joseph Incardona nous plonge dans l'histoire d'un dérapage humain, dans ce qu'on appelle communément un fait divers. Ce qui ne veut pas dire qu'il écrit encore et encore le même livre selon des déclinaisons différentes. Rien de ça ici. L'approche n'est pas la même, la mécanique non plus, même si celle qui nous est proposée dans 220 volts est toujours aussi efficace, redoutable et implacable.

Ramon Hill a connu le succès grâce à deux best-sellers. Le succès et l'amour, car c'est à l'occasion d'une signature qu'il a connu sa femme, Margot, avec qui il a eu deux enfants. Une belle histoire, en somme, qui aurait pu avoir des allures de Happy end si on avait été dans un film. Sauf que dans la vie, le temps va au-delà d'un générique de fin et accomplit sans relâche son travail de sape. Car arrive le moment où Ramon est confronté au syndrôme de la page blanche, où les hauts dans son couple ont joué aux vases communicants de façon presque irrémédiable avec les bas. Puis Margot propose un jour à Ramon de partir à la montagne, juste tous les deux, dans le chalet familial de ses parents. L'occasion pour eux de recharger les batteries, de repartir du bon pied. Ou du mauvais...

Dans ce huis-clos oppressant, roman d'ambiance indéniable, j'ai retrouvé des impressions laissées par d'autres œuvres cinématographiques ou littéraires. J'ai en effet pensé par moments à Hitchcock ou à Boileau et Narcejac, dans la façon de suggérer le doute, de susciter le trouble et l'interrogation, de doser le suspense et de le rendre latent. Avec l'écriture ciselée de Joseph Incardona, ces sensations ont néanmoins leur saveur propre. 220 volts s'inscrivant à notre époque, décortiquant les vicissitudes de la vie de couple et du quotidien, leur impact n'en est que plus effroyable. En onomatopées cela donne : Waouuu ... brrrrr. Et à mon avis, il y a des dents qui vont grincer...

220 volts, Joseph Incardona, Fayard (Fayard noir), 195 p.