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08/03/2014

Mortel Tabou / Gilles Schlesser

Malgré toute la meilleure curiosité du monde, malgré toutes les veilles possibles et inimaginables qu'on a pu ériger dans la perspective de ne louper aucune parution susceptible de nous intéresser, il y a parfois des titres qui passent entre les gouttes. Mais fort heureusement, il existe aussi des éditeurs passionnés et passionnants, tout aussi passionnés et passionnants que leurs auteurs, et qui savent se rappeler à vous. C'est ainsi qu'il y a environ un an, je recevais dans ma boîte aux lettres le livre d'un certain Gilles SchlesserLa mort n'a pas d'amis, un polar retraçant la traque d'un tueur en série s'invitant chez les surréalistes. L'ouvrage mêlait à merveille érudition, humour, enquête , fiction et réalité. Au-delà de l'histoire, il invitait à aller voir plus loin, à se pencher sur le courant surréaliste ainsi que sur ceux qui l'ont façonné. 

Cette fois-ci, Gilles Schlesser nous invite à revisiter l'existentialisme. Nous sommes en 1947. La guerre est finie. Les plaies se pansent petit à petit. Dans la rue Dauphine, au Tabou, on y joue du jazz, on y boit, danse, fait du bruit. L'effervescence créatrice est de la partie. Et le meurtre aussi, car non loin de là, on retrouve le corps d'un homme, assassiné par un coup de marteau avec les mots issus d'un texte de Sartre, lequel aurait été lui aussi agressé quelques jours auparavant. Paul Baulay, ami de Boris Vian et fils de Camille, l'enquêtrice de La mort n'a pas d'amis, s'est inscrit dans les pas de sa mère. Journaliste au Paris-Matin, l'enquête commence pour lui...

 Après avoir lu l'enquête se situant chez les surréalistes et s'être engouffré dans Mortel Tabou, l'idée que Gilles Schlesser use d'une recette pour écrire ses polars pourrait nous traverser l'esprit. L'architecture est sensiblement la même. On a un journaliste aidé par un policier lui donnant la primeur de ses informations, ainsi que des meurtres ayant semble-t-il un rapport avec un courant philosophique, artistique et littéraire qui a marqué son époque.

Mais ce serait faire un faux procès aux livres de Gilles Schlesser car s'il y a des recettes qui agacent tant elles sont grossières et mal fagotées, il y a aussi celles qui régalent par leur inventivité et la richesse de ce qu'elles révèlent. Pour tout dire, quand bien même il y a des similitudes entre les deux histoires, elles n'enlèvent en rien, jamais, à la finesse et à l'érudition - encore elle - qui en jalonnent les pages.Une érudition jamais pompeuse ni péremptoire puisqu'elle se glisse auprès de personnages réels ou fictifs, tous hauts en couleur - Ah, les réunions de concierges ! -, humains jusque dans leurs aspects les plus sombres.

Une fois de plus, la reconstitution historique, parfois méconnue,  est telle qu'on ne peut s'empêcher d'en vouloir toujours plus, d'aller au-delà même du livre pour prolonger et revivre la ferveur d'une époque endiablée, bouillonnante, dont les acteurs possèdent en eux la volonté de construire, créer, vivre pleinement, et effacer les stigmates d'une guerre dévastatrice. 

Et l'histoire policière dans tout ça me direz-vous ? On aurait tort de ne pas l'évoquer car elle remplit elle aussi pleinement son office. Comme pour tout polar, il ne faut pourtant pas trop en révéler si ce n'est pour évoquer le dénouement : il y a un coupable bien sûr mais surtout un mobile dont la révélation a de quoi surprendre... dans le bon sens du terme. Et là, croyez-moi, c'est pas non plus du réchauffé !

Mortel Tabou, de Gilles Schlesser, Parigramme, 2014, 191 p.

19/03/2013

La Mort n'a pas d'amis / Gilles Schlesser

Les histoires de tueurs en série ne manquent pas à l'appel. Certains pourraient même penser qu'on en mange à la pelle. D'ailleurs, en ce moment - vous l'aurez peut-être remarqué- la mode est aux serial-killers sympathiques et drôles, ceux avec qui, pour un peu, on irait manger le bout de gras. 

Bien loin de toute surenchère thrilleristique, Gilles Schlesser, dans La Mort n'a pas d'amis, a choisi une toute autre approche, sans doute parce que son propos n'est pas de s'inscrire dans une veine spécifique de la littérature policière. On sent plutôt à travers les 237 pages de ce roman tout le plaisir – communicatif - qu'il a eu à l'écrire, à partager avec nous sa passion des quartiers parisiens et du courant surréaliste, sans jamais se révéler pontifiant.

1925. Camille Baulay, plus connue sous le pseudonyme de Oxy B pour ses lecteurs, reporter spécialisée dans les faits divers et autres affaires de mœurs, est contactée par le commissaire Gardel. Ce dernier, qui semble éprouver une réelle affection pour la jeune femme, lui offre sur un plateau la primeur d'une scène de crime pour le moins inhabituelle et énigmatique. Un homme a été poignardé et la mise en scène entourant ce meurtre laisse perplexe. L'assassin a cousu une cape rouge sur la veste de sa victime, laissé une pomme dans sa main et peint son sexe à la peinture noire. Un meurtre plus tard, Camille réalise que les cadavres semés selon un ordre et des endroits bien précis dans Paris auraient un lien avec un tableau de Max Ernst, le Rendez-vous des amis, et par extension, avec les surréalistes. Elle aura tôt fait d'aller à la rencontre d'André Breton, de Robert Desnos et autres acteurs de ce mouvement pour tenter de comprendre l'origine des meurtres.

Les pages de La Mort n'a pas d'amis filent, filent, filent. Gilles Schlesser, en s'accommodant des codes du polar et en livrant une enquête s'avérant finalement assez classique, parvient à capter le lecteur de bout en bout. Par l'époque qu'il a choisie d'abord, un 1925 où l'on devine les stigmates d'une guerre mondiale sans encore sentir les prémices d'une autre à venir, par ses personnages d'une vitalité, d'une hardiesse ou d'une folie irrésistibles et, sans aucun doute, par cette immersion en terre surréaliste. Avec Camille, frondeuse épatante et enthousiasmante, on se fond dans le décor et la mécanique souvent entropique impulsée par André Breton. Qu'il s'agisse des jeux et exercices littéraires mais aussi des rivalités qui opposèrent les surréalistes entre eux ou envers ceux qui, à travers le temps, s'étaient inscrits dans une vision de la réalité incompatible avec la leur, on suit tout cela avec un vif intérêt.

Au final, on ressort même de cette lecture avec l'envie d'en savoir plus, la curiosité vissée au cerveau, et enchanté d'avoir côtoyé un temps les personnages qui jalonnent ce récit, dans lequel Gilles Schlesser a su combiner à merveille érudition, humour et enquête. Loin des modes, donc, tout à la passion de son histoire, de l'Histoire et de ceux qui l'ont écrite... à leur façon.

La Mort n'a pas d'amis, de Gilles Schlesser, Parigramme, 2013, 237 p.