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05/04/2013

Quelques questions à... Gilles Moraton

Tenir Le Monde par les couilles est désormais à portée de tout le monde. Le seul problème, ou pas, c'est que cette mainmise est de courte durée. Le temps de côtoyer, Kris, Manu, Aziz et le narrateur, cerveau de la bande, dans la carlingue d'une bagnole à l'approche du braquage d'une banque qu'ils sont sur le point de commettre. Enfin, si tout se passe bien... car les choses ne s'annoncent pas sous les meilleures auspices. Car ces braqueurs ont tout de véritables branques.

Tenir Le Monde par les couilles est désormais à portée de tout le monde, disais-je... mais il se pourrait aussi que le rire, qui ne manquera pas de se manifester à sa lecture, vous amène à le laisser tomber avant, bien sûr, de le reprendre et savourer les pépites langagières qu'il recèle.

Aussi, plutôt que de rentrer dans les détails de cette chronique d'une débâcle annoncée, je vous propose de suivre une courte interview de l'auteur, Gilles Moraton, que j'ai sous la main (ouais, je me sens tout puissant ces temps-ci !...)

BiblioMan(u) : Dans Le Monde par les couilles, tu mets en scène l'histoire d'un braquage... atypique, où l'humour est omniprésent, comme dans tes autres livres. Néanmoins cette fois, tu joues aussi d'un ressort où le comique prend parfois le pas sur l'humour...

Gilles Moraton : Il faut dire que la frontière est subtile, disons que parfois le comique de situation prend le pas sur l'humour induit par le langage.

B: Est-ce que tu n'as pas eu peur à un instant de basculer dans la farce ?

G. M. : Non, jamais, ce n'est pas mon genre, je n'aime pas le comique grossier (si c'est bien le sens commun qu'on donne aujourd'hui au mot farce), on tombe facilement dans la vulgarité, et je ne pense pas être allé jusque là.

B : Le narrateur de l'histoire, le pilote, le chef, le cerveau du groupe porte en lui un caractère désabusé. Il est d'emblée en proie au doute quant à l'issue du casse – et on comprend aisément pourquoi au regard du comportement de ses acolytes, mais aussi de sa propre histoire. L'occasion rêvée d'aborder la spirale de l'échec, non ?

G. M. : Oui, c'était un des objectifs du roman, essayer de comprendre ce qui pousse parfois des individus, (presque tous les individus à vrai dire), à se voir comme incompétents, ou inaptes à réaliser tel ou tel projet. J'ai essayé de décomposer le mécanisme mental qui amène à cette déconsidération de soi. C'est un élément clé du livre : pourquoi lorsqu'on a toutes les clés en main et un plan pour réussir une entreprise, pourquoi va-t-on créer les conditions qui conduisent à l'échec ?

B : A l'inverse, les autres membres du groupe paraissent insouciants et même inconscients des dangers qu'ils courent. Qu'est-ce qu'ils représentent eux, dans ce schéma de l'échec ?

G. M. : Ils en sont la pierre angulaire, c'est d'ailleurs le texte de la 4e de couverture, le narrateur se demande ce qu'il a fait au bon dieu pour se trimbaler des mecs pareils. Son problème, c'est qu'il est lié d'amitié avec eux et qu'ils s'entraînent les uns les autres dans la spirale descendante.
Eux ne se posent pas les questions du narrateur, ils sont dans l'action, ce sont des êtres instinctifs qui réagissent directement en fonction de leurs pulsions.

B : Cette « folie » qu'ils ont en eux s'en ressent jusque dans la forme – pas de tirets pour des dialogues syncopés... Pourquoi ce choix ?

G. M.: En dehors du narrateur, les autres personnages sont fondus en une sorte de nébuleuse, on ne sait jamais trop lequel parle, c'est voulu pour entretenir la confusion, une confusion qui se traduit ensuite jusque dans l'action. Et donc, effectivement il n'y a pas de tirets de dialogue pour renforcer cet effet.

B: Tu évoques aussi une entité dans ton livre, à savoir la Banque qui, elle, ne semble jamais vraiment connaître l'échec. Des envies de braquage ?

G. M. : [Rires]. Non, je suis plutôt du genre à gagner mon argent par des moyens honnêtes. Enfin, supposés tels. Cela dit je ne vais pas faire un dessin ni prendre de gants, les banques aujourd'hui ont pris le pas sur les politiques des états, elles écrasent et asphyxient les peuples pour des profits toujours plus grands ; le combat politique de ce siècle devra se faire contre les tenants de la finance.

B : Derrière les mots, la fulgurance des dialogues et l'évocation de grands noms du banditisme, on devine l'influence de films dans ton livre. On pense à Audiard, Woody Allen, à des scènes entre Gabin et Delon... un hommage ?

G. M. : Oui et non. Je reprends à mon compte les gens que tu cites, mais plus comme une nourriture de ce que je suis. Je suis nourri de Audiard et Allen, oui, de Melville, du cinéma italien des années soixante, mais tout autant de Duras, Dostoëvsky ou Perec. Je réfute le mot d'influence, ou alors tout est influence, je n'ai pas cherché à copier qui que ce soit, c'est la situation de départ qui induit les dialogues et le niveau de langage populaire.

B : SemiPrivatejokequestion : Le Monde par les couilles, ça ferait une belle pièce de théâtre, non ? A quand une adaptation ?

G. M. : Difficile, une adaptation, difficile, j'y pense pour les alentours de 2024, le temps de bien peaufiner.

Le Monde par les couilles, de Gilles Moraton, Elytis, 2013, 208 p.

14/02/2011

Nager sans se mouiller / Carlos Salem

Juanito Perez Perez, le narrateur ne s'est jamais posé de question ni n'a vraiment ressenti d'états d'âme quant à son métier de tueur à gages. Il est pourtant le n°3 d'une très efficace organisation secrète du crime agissant sur tous les continents. Officiellement il est un employé d'une multinationale qui prend un mois congés avec ses deux enfants dans un camping du sud de l'Espagne.

Arrivé sur place il va retrouver, comme par hasard, son ex-femme et son nouveau compagnon, un juge médiatisé bien connu pour son incorruptibilité, ainsi qu'un ancien camarade d'enfance avec lequel il a, disons, certaines dettes morales...Et la morale, il en sera beaucoup question lorsque Juanito va commencer à s'interroger sur son métier et la façon dont il va pouvoir sauver sa famille du désastre annoncé.

Dans un style très différent de son premier roman publié en français (Aller simple), Carlos Salem, joue ici avec les codes du polar pour nous entraîner sur les chemins parfois sinueux de la morale individuelle ; il pousse loin la réflexion sur la condition humaine et sur la condition de tueur qui, bien entendu ne doit pas être considérée comme une condition ordinaire.

On sent poindre des regrets chez le narrateur, certes tardifs, mais tout de même des regrets, même s'ils ne sont pas forcément formulés en tant que tel, sur un choix de vie dont la motivation première était d'échapper à la banalité.

Toute vie étant préférable à une vie ordinaire, Carlos Salem ne nous rend pas pour autant son tueur sympathique – un tueur reste tout de même un tueur –, mais il nous le rend compréhensible, ce qui n'excuse en rien l'immoralité de sa profession. Un polar mené de main de maître, remarquablement traduit, et qui tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre.

Gilles Moraton

Nager sans se mouiller, Carlos Salem, traduit de l'espagnol par Danielle Schramm, Actes Sud (actes noirs), 230 p.

29/12/2010

Un Aller simple / Carlos Salem

Faire un résumé de ce livre se révèle un exercice impossible. Il faut y plonger et se laisser porter par la loufoquerie et l'absurdité régnantes. Si l'on voulait pourtant se rompre à l'exercice, il faudrait parler en premier lieu de la mort de la femme d'Ottavio, un décès brutal qui provoque chez lui un immense sentiment de soulagement et de liberté. Il s'ensuit alors une fuite en avant, une sorte de road movie hilarant en compagnie d'un vendeur de glaces dans le désert, et surtout, surtout, en compagnie de Carlos Gardel (ressuscité) dont le but ultime est d'assassiner Julio Iglesias, coupable à ses yeux d'avoir lui-même assassiné ses tangos en les interprétant de façon excessivement mièvre.

Ce trio entraîne le lecteur de rebondissements en coups de théâtre, tâchant de faire de cet Aller simple qu'est la vie, une véritable destinée, car « être malheureux c'est aussi un choix mais un choix de merde ». Alors autant tout faire pour être heureux. Pour résumer le résumé, citons enfin un des dialogues du livre : C'est un historie de dingues et personne n'y croira, mais c'est génial!

Gilles Moraton

Un aller simple, Carlos Salem, traduit de l'espagnol (Argentine) par Danielle Schramm, Moisson rouge, 265 p.