01/11/2012

Le Temps du rêve / Norman Spinrad

Si tant est qu'on en doute, on ne peut pas apprécier tous les livres d'un auteur. Alors autant ne pas y aller par quatre chemins, Le Temps du Rêve m'a terriblement ennuyé. La question est maintenant de savoir pourquoi et de ne pas se cacher derrière cette simple affirmation.


Le pitch était pourtant prometteur. J'ai pour habitude de résumer ici-même les histoires à ma sauce mais Le Temps du rêve est si particulier que je préfère, pour une fois, laisser la place à la quatrième de couverture :







BIENVENUE DANS LE TEMPS DE VOTRE RÊVE !

GRÂCE AU DREAMMASTERTM VIVEZ LA VIE DONT VOUS AVEZ TOUJOURS RÊVÉ...

>Sélectionnez le scénario de votre choix, fermez les yeux et laissez-vous guider.
>Une aventure dont vous êtes le héros, aux côtés de vos stars et icônes préférées !
>Le Temps de votre rêveTM vous offrira des sensations inédites. Vous vous changerez en aigle, en condor, en prince, en déesse, en explorateur, en virus...

>TARIF ATTRACTIF<
Contrôle parental exigé



Voilà de quoi donner envie de se plonger dans le livre, de savoir à quelle sauce Norman Spinrad va une fois de plus appuyer de manière bien sentie sur les dangers de notre société moderne, là ou ça fait mal, sans doute parce que nous sommes tous acteurs, de manière consciente ou non, d'une vérité pas toujours évidente à entendre.

"De nos jours, pour aller de n'importe où à n'importe où ailleurs, il faut traverser de longues étendues de nulle part, ce que quiconque croyant être quelqu'un fait tout pour éviter. La civilisation peut-être définie comme la distance entre ceux qui s'estiment civilisés et ceux qui doivent faire le sale boulot, mais elle ne paraît jamais assez grande, n'est-ce pas Princesse ?"

Et ,en l'occurrence, Norman Spinrad, pour mettre en garde – à moins qu'il ne soit trop tard – sur le contrôle des masses, passe donc par la voie des Rêves, impliquant directement le lecteur en utilisant le « tu ». Là encore, pourquoi pas, mais c'est dans le traitement du récit onirique que je n'ai pas pu adhérer à ce texte, relativement court, et pourtant trop long. Trop long parce que trop descriptif et chargé de séquences abruptes, parfois délirantes, presque toujours sans queue ni tête. Comme peuvent l'être les rêves, j'en conviens et je serais même enclin à dire que Norman Spinrad a réussi un tour de force en les rendant si... réels.

"Ce qui est réel, est réel..."

Mais de la même manière que je suis réfractaire au théâtre de l'absurde, je ne suis pas parvenu ici à coller aux expressions oniriques auxquelles j'étais pourtant invité à être le héros, avant d'en être le spectateur critique. Et de fait, tout ce sur quoi ce texte invitait à la réflexion (l'évolution, le sens du réel, l'uniformisation...) m'est un peu passé au-dessus de la tête, et je ne manque pas de le regretter.

Qu'à cela ne tienne, ça ne m'empêchera pas de lire ou de relire Norman Spinrad dont LePrintemps russe, Jack Barron et l'éternité, Les Années fléaux et Il est parmi nous, font partie des œuvres qui comptent indéniablement... en attendant le prochain.

D'autres avisplus éclairés que le mien par ci chez Le Traqueur Stellaire et chez Bad Chili

CITRIQ

Le Temps du Rêve, de Norman Spinrad, traduit de l'américain par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, Fayard, 2012, 222p.

31/10/2012

Haka / Caryl Férey

Les personnages torturés, rongés, écorchés par l'existence, violents, alcooliques, morts avant de l'être, ne manquent pas dans le polar. Impossible de les compter sur les doigts d'... de bien des mains. Si les clichés ont la peau dure, à l'image de ces héros accablés par le sort, bon nombre d'auteurs ont pourtant su les déjouer ou se les approprier pour mieux les contourner. Ils arrivent à emporter le lecteur sur des sentiers non balisés à la seule force de l'histoire, de l'intrigue, du style, de cet univers, aussi noir soit-il, dans lequel évoluent les personnages. Et, avec Haka, Caryl Férey a démontré combien il savait y faire pour déjouer les pièges de la clich'attitude.

Le pari n'était pourtant pas gagné si l'on en juge l'état dans lequel l'auteur balance son personnage dans les cordes dès les premières pages, avant de le blackbouler sur le ring de l'histoire, avec le lecteur en guise de caméra embarquée.

Nouvelle-Zélande. Jack Fitzgerald est un flic métisse. Désabusé, violent, dépressif, alcoolique. Depuis 25 ans, depuis la disparition de sa femme et de sa fille, il voit dans chaque affaire la possibilité de remonter à la source de ce drame personnel. Il met donc du cœur à l'ouvrage dans chacune d'entre elles quitte, parfois, à dépasser les bornes, franchir la ligne jaune. Jack nourrit des certitudes contradictoires quant au sort réservé à ses chères disparues : vivantes, mortes, vivantes, mortes... L'absence de corps et du moindre indice l'ont toujours fait vaciller entre l'assurance de leur trépas et l'espoir, même si le temps a eu la fâcheuse tendance à y aller de son travail de sape.
Lorsqu'on découvre sur une plage le corps d'une jeune fille le sexe scalpé, Jack s'investit une fois de plus dans cette enquête avec la conviction qu'il connaîtra le fin mot de son histoire après toutes ces années. Seule ombre au tableau, ses supérieurs, peut-être pour le canaliser, lui ont adjoint une jeune criminologue diablement efficace...

Par bien des aspects, Haka n'est pas sans rappeler Les Soldats de l'aube d'un certain Deon Meyer. Il faut sans doute imputer cette impression à la nature du personnage à sa propension à la violence, à sa déchéance morale, ainsi qu'au dépaysement suscité par le lieu, la Nouvelle-Zélande pour l'un, l'Afrique du Sud pour l'autre, chacun identifiable par sa culture et son milieu sociétal respectifs.

La comparaison s'arrête là car Haka possède son identité propre, servie par une belle galerie de personnages évoluant en parallèle de la ligne narrative dévolue à Jack et à son enquête. Ceux-ci ne sont pas uniquement des faire-valoir, ne sont pas seulement des éléments constitutifs de la mécanique d'un récit servant – peut-être – à brouiller les pistes, ils s'avèrent aussi des êtres à part entière qui, dans leur marge émotionnelle, intérieure, se révèlent d'une fulgurance redoutable (entendez par là qu'ils sont foutrement beaux !).

Sombre, noir, glauque, oppressant - ne rayez aucune mention inutile - Haka ne manque pas de l'être. Le lyrisme dont fait preuve l'auteur dans l'utilisation de ses métaphores n'atténue en rien la sensation de fuite  en avant, de déliquescence généralisée.

Et si la quatrième de couverture promet que « Jack Fitzgerald  mènera l'enquête jusqu'au chaos final », on ne peut que se réjouir, d'une certaine façon, qu'elle dise vrai. Ça dézingue à tous les étages. Caryl Férey tranche dans le vif et laisse la caméra embarquée dont je parlais plus haut, dans... dans un triste état. Forcément. 

Haka de Caryl Férey, Baleine (Instantanés de polar), 1998, 448 p. / Folio policier, 448 p., 2003

26/10/2012

Dans l'oeil du Gabian / Françoise Laurent

Si Gérard, dit Gégé pour les intimes, comptait couler des jours paisibles pour sa retraite, c'est... disons... plutôt raté. Ça ne s'annonçait déjà pas forcément évident avec les triplées que son fils Arthur et sa belle-fille Capucine ont eu l'immense bonheur d'accueillir en ce bas-monde. Non pas que ça l'impressionne les batteries de couches, les batteries de cuisine ni même les batteries de pleurs. Tout ça, après tout, n'est qu'une question d'organisation. Et puis en ce week-end pascal au Grau Roi, on se laisserait facilement aller à l'indolence : beau temps, barbecue en marche, petit vin frais, la famille, l'ami Jean-Baptiste qui accueille tout ce beau monde chez lui.

Bon, il est pas en grande forme l'ami Jean-Bapt. L'Education Nationale vient de le mettre à pied parce qu'il aurait giflé un marmot tout disposé à le faire sortir de ses gonds, histoire que les copains immortalisent l'instant avec leur téléphone portable. Mais qu'à cela ne tienne, tout ce beau monde est prêt à passer un bon petit moment, loin des remous du quotidien.

Et cela aurait pu être le cas si... si les gabians évoluant à proximité n'y étaient pas allé eux aussi de leurs concerts de cris, des cris motivés par un morceau de viande qu'ils se disputent. Tant et si bien que la pitance en question tombe dans le plat comme un cheveu sur la soupe. Mais voilà, en guise de cheveu, c'est d'une oreille humaine qu'il s'agit, ornée d'un anneau. Arthur le reconnaît aussitôt. Il appartient à Denis qu'il a, en médecin qu'il est, ausculté pas plus tard que la semaine dernière. L'appétit n'est plus de mise, sauf peut-être pour Gégé, prompt à écouter son estomac en toutes circonstances...

Quelle belle surprise que cet œil du Gabian Dès les premières pages, le ton est donné, on est clairement dans le registre de la comédie policière. Le lecteur pénètre dans la tête de Gégé, suit l'évolution de ses tracas, des ses embarras, de ses envies, de ses doutes. Ça part dans un sens, ça s'arrête brusquement à l'amont d'une pensée, emprunte d'autres directions. Et quelles directions, serait-on tenté de dire... C'est drôle, enlevé, nourri de personnages hauts en couleur dont on savoure le verbe et la gouaille.

Cependant on aurait tort de penser que la tonalité du récit et la légèreté apparente de celui-ci lui enlèvent toute cohérence, toute profondeur. La comédie, est-il encore besoin de le prouver, fait partie de ces ressorts à même de révéler les multiples facettes de l'humanité, des plus cruelles aux plus futiles, des plus émouvantes aux plus déstabilisantes. Françoise Laurent s'inscrit dans cette optique. Ses personnages sont entiers, mais révèlent aussi des failles insoupçonnées au regard de l'Histoire et de leur(s) histoire(s). Celles-ci, imbriquées les unes aux autres, portées par les mensonges, les trahisons, mais aussi par le regard tronqué de nos semblables ainsi que par le jugement qui en découle, démontrent combien nos existences peuvent s'avérer tumultueuses, au point d'amener aux actes les plus absurdes ou les plus tragiques.

A Gégé, cette fois-ci d'en être l'un des témoins. A nous, l'envie de le retrouver en espérant qu'il ne prenne pas trop de... plomb dans l'aile.

Ils l'ont aussi apprécié : Passion Polar, Actu du noir

Dans l'oeil du gabian, de Françoise Laurent, Krakoën, 2012; 284 p.

18/10/2012

L'Homme délaissé / C.J. Box

En ce moment, je fais dans les héros récurrents. Que voulez-vous, quand on se prend d'affection pour un personnage, on aspire toujours à le retrouver à un moment ou à un autre... Même si, pour cela, il est parfois possible d'éprouver une sorte de lassitude à son égard. Cela n'a pas encore été le cas avec Joe Pickett, garde-chasse du Wyoming. Et, à peu de choses près, je pourrais répéter ce que j'ai déjà dit en guise d'introduction à la lecture de l'ouvrage précédent, Sanglants trophées. Oui, l'engouement est toujours là, bien là et rien ne laisse supposer qu'il va s'arrêter à cet épisode. Quelques indics m'ont assuré que ce ne serait pas le cas. Si leurs informations venaient à être fausses, j'ai les moyens de leur en faire voir de toutes les couleurs, en leur faisant lire mes premiers romans d'amour.... et même les derniers. La punition suprême aura lieu en cas de récidive, avec mes polars. Ils le savent. Alors je leur fais un peu confiance.

Cette fois-ci, point de phénomènes étranges ou mystiques. L'Office des forêts demande à Joe de remplacer au pied-levé le garde chasse du Comté de Jackson. Will Jensen, son collègue et ami, s'y est en effet donné la mort. Trop de pression professionnelle, un divorce récent, l'attitude de l'homme avait changé du tout au tout ces derniers temps. De nature calme et raisonnable, attentif aux autres, l'homme ne se contrôlait plus. Il buvait, troublait l'ordre public, cédait à la paranoïa. Son suicide est survenu à un moment où les autorités n'auraient plus été en mesure de dissimuler ses frasques. Naturellement, Joe accepte sa nouvelle mission, il y voit peut-être là l'occasion de quitter à terme son propre Comté, où sa situation est de plus en plus précaire. Il sait cependant que le contexte à Jackson est particulier, qu'il sera attendu au tournant par pas mal de monde. Il le sait mais il est bien déterminé, comme d'habitude, à accomplir sa mission et à tenter de comprendre ce qui a pu pousser Will à se donner la mort.

On prend les mêmes et on... ne recommence pas. C'est sans doute là l'une des clés de la réussite de cette série. Il y a bien sûr des constantes, comme cette représentation presque systématique de lutte de David contre Goliath que C.J. Box met en place. Joe Pickett doit sans cesse faire ses preuves face à une hiérarchie récalcitrante et à des hommes d'affaires puissants, prêts à l'écraser à la moindre occasion, n'hésitant pas non plus à tenter de l'amadouer ni à s'efforcer de briser la carapace de son intégrité. La restitution de cette lutte est telle que personnellement je ne peux qu'y adhérer, et j'avoue qu'il y a bien des fois où j'aimerais me glisser dans sa peau à Joe, me planter devant la tête de buse en face de lui [moi] et y aller de mon impressionnante carrure – ne vous méprenez pas, je faisais ça gamin en sortant des westerns [ou du film Starfighter ; ou Indiana Jones; ou... liste non exhaustive], je revivais les scènes à renfort de bruitage ; quant à la carrure, je repasserai, cela va de soi.

Ceci dit, il est pénible le Joe, il a des valeurs qu'on voudrait bien voir un peu moins tranchées parfois, qu'il se laisse un peu aller, qu'il lâche un peu du lest mais, comment dire, on ne peut pas le changer comme ça non plus, d'une simple volonté de lecteur. Et puis si Joe n'était pas Joe, peut-être cette série n'aurait-elle pas le même attrait ? Allez savoir... Au fil des tomes pourtant, le garde-chasse prend quand même du poil de la bête... sans vouloir faire de jeu de mots. Sa naïveté semble s'étioler au fur et à mesure, et il n'hésite pas à faire front lorsque cela s'avère nécessaire. Au regard des aventures qu'il a traversées, on comprend aisément qu'il rechigne encore à se laisser marcher sur les pieds.

Les grands espaces sont encore une fois au cœur de l'intrigue, au cœur des luttes qu'ils suscitent inévitablement : préservation de la nature, prospection immobilière, enjeux politiques, rancoeurs... quand ces éléments se croisent, il y a fort à parier que les remous ne manqueront pas. Et à C.J. Box de nous surprendre une fois de plus quand tout laisserait supposer une fois encore qu'on avance en terrain connu. Oui, on prend vraiment les mêmes et... on ne recommence pas !

Les enquêtes de Joe Pickett à ce jour (parus en France) :
 

L'Homme délaissé, de C.J. Box, traduit de l'américain par Anick Hausman, Points Seuil (Policier), 350 p. 

04/10/2012

Tsukushi / Aki Shimazaki


A l'occasion du treizième anniversaire de sa fille, Yûko trouve chez elle une boîte d'allumettes ornée d'une image de tsukushi. Sans y porter attention sur l'instant, cette simple découverte va pourtant ébranler les fondements même de la vision qu'elle s'était façonnée de son couple, faire vaciller les certitudes reposant sur un amour et une confiance bâtis au fil des ans.

Le Personnage de Yûko n'est pas étranger à ceux qui auront déjà entamé le deuxième cycle romanesque* de Aki Shimazaki. La jeune femme, pas encore mère, apparaissait en effet dans le premier tome de la série, Mitsuba**. Dans ce récit, un jeune cadre japonais, amoureux de Yûko se retrouvait confronté à la dureté des codes du travail ainsi qu'aux lois sociales de son pays, tiraillés entre tradition et modernité.

On pourrait se contenter de lire Tsukushi et en rester à cette histoire pour ce qu'elle révèle à elle seule de douceur, d'émotion et d'impact aussi. Avec la fiévreuse délicatesse qui lui est propre, Aki Shimazaki se penche ici de manière plus sensible que dans ses autres romans sur la notion de couple et sur la dichotomie qu'elle suppose avec le sentiment amoureux lui-même : jalousie, non-dits, doubles vies, secrets qui sont autant d'entrave au bonheur, un bonheur bien plus fragile quand il s'est construit presque malgré soi.

Chaque roman composant ce cycle est plus qu'une variation autour d'une même histoire. Bien que pouvant se lire indépendamment les uns des autres, ils revêtent un caractère tout à fait singulier dans leur interconnexion. Ils se prolongent, se complètent, se répondent à travers plusieurs voix. En écouter une, son histoire, c'est déjà dénicher une pépite. Les entendre toutes, c'est découvrir la mine qui va avec. Bien qu'à l'aune du récit de chacun des personnages on serait plutôt tenté de dire que d'une tempête, Aki Shimazaki a su générer un ouragan. De ceux qu'on n'oublie pas.
 

* Le Poids des secrets étant le premier.
** Dans l'ordre de parution : Mitsuba ; Zakuro ; Tonbo


Tsukushi, de Aki Shimazaki, Leméac / Actes Sud, 137 p.

29/09/2012

Les Voleurs de Manhattan / Adam Langer

Ian Minot aspire à devenir écrivain. A être publié. La mince affaire... Ian essuie refus sur refus pour des nouvelles qu'on lui reproche d'être sans surprises, sans saveur, désincarnées. Anya, sa petite amie roumaine dont il doute qu'elle restera longtemps avec lui, écrit aussi. Remarquablement. Au point de se faire repérer par un agent lors d'une soirée-lecture réputée pour dénicher les talents de la littérature contemporaine.

Chaque jour qui passe renvoie Ian à son échec, à la vacuité de son existence, alors que partout s'affiche la nouvelle coqueluche très tendance de la littérature nord-américaine, Blade Markham. L'homme s'invite partout : des plateaux télé aux affiches dans le métro jusqu'au Morningside Coffee, lieu de travail de Ian. C'est là, que Jed Roth, un homme au pourboire généreux, lui met tous les jours l'ouvrage de Markham l'usurpateur sous le nez. Car il ne fait aucun doute pour Ian que le bonhomme n'est pas un vrai écrivain, qu'on ne peut qualifier ainsi une personne mettant des «yo » en début et en fin de chaque phrase. Ce sentiment, Jed Roth le partage. Et la venue de cet ancien éditeur au Morningside Coffee, avec le livre tant plébiscité toujours en évidence, n'est pas innocente.

Il a un marché à proposer à Ian : s'approprier un roman que Jed a rédigé des années auparavant, le réécrire, faire croire qu'il s'agit de mémoires pour ensuite annoncer la supercherie. Ian pourrait faire ainsi une entrée fracassante dans le monde de l'édition et vendre alors ses nouvelles comme jamais il n'aurait osé l'imaginer. Sur le papier, l'affaire paraît simple. Dans la réalité, les choses seront un tantinet plus compliquées. Reste à savoir sur quel pan de la réalité Ian se situe, de quelle vérité il se fait l'intermédiaire.

Les Voleurs de Manhattan est une œuvre dans l'œuvre d'une œuvre. Adam Langer fait dans la mise en abyme et celle-ci lui réussit, comme elle réussit à son lecteur. Première petite touche, la page de titre avec la mention « mémoires » biffée à la main, remplacée par « roman ». Lui succède une dédicace un peu obscure qui ne prendra sa signification qu'après la page 191, aussi bien pour la personne initialement nommée que, une fois encore, pour le lecteur. Si ces éléments surprennent et intriguent à l'entame du roman, ils contribuent néanmoins à donner une dimension réellement surprenante, vertigineusement fascinante, une fois le livre refermé. Chaque chapitre correspond à un titre ou à la référence d'une œuvre ayant défrayé la chronique pour la supercherie dont elle a fait l'objet. La liste n'est pas exhaustive...

La mise en abyme se révèle aussi dans le format du livre. Les Voleurs de Mahnattan fait près de 260 pages. Tout comme le roman de Jed Roth, au titre similaire, dont Ian Minot sera finalement l'auteur. Adam Langer sème faussement le trouble. Personne n'est dupe mais cela se révèle bien habile pour aborder le mensonge, la supercherie, qu'elle soit littéraire ou humaine. Et de remettre en cause la sincérité, l'authenticité d'un certain milieu éditorial américain où le succès importe plus que la qualité d'un ouvrage, d'une société où il devient primordial d'être connu, reconnu pour avoir la sensation d'exister vraiment. A l'image d'un Ian Minot, personnage ô combien attachant, ou de ses comparses du Morningside Cofee, l'une exerçant la peinture, l'autre la comédie. Créer pour exister. Mentir, parfois, omettre, pour créer.

Adam Langer conclut son livre en beauté dans un pastiche de polar où les rebondissements savamment orchestrées se succèdent, où l'humour transpire de chaque paragraphe, où les personnages éclatent dans leur transgression à exister entre les lignes et bien plus encore, dénués de toute superficialité. Des êtres qui ne sonnent pas faux au service d'un roman authentique !

Les Voleurs de Manhattan, de Adam Langer, traduit de l'américain par Laura Derajinsky, Gallmeister (Americana), 264 p.

19/09/2012

Les Faucheurs sont les anges / Alden Bell

Pour tout roman post-apocalyptique – post apo pour les intimes - où les zombies ont pignon sur rue, il ne suffit pas de charger la mule pour emporter l'adhésion du lectorat. Comprenez par là que la surenchère de scènes sanglantes avec tripatouillages de viscères en veux-tu en voilà, agrémentés d'explosions de cervelles en bonne et due forme (sinon, ces chers défunts conservent la dent dure...) ne garantit en rien la qualité de l'œuvre. Si World War Z de Max Brooks est devenu, à juste titre, une référence du genre, et si Un Horizon de cendres de Jean-Pierre Andrevon ne démérite pas non plus, à l'inverse, la novélisation de la bande dessinée Walking Dead visant à mettre le projecteur sur l'un de ses personnages énigmatiques est un navet du genre : je marche, je fracasse, je marche, je dépèce avant qu'on ne me dépèce, je prends une voiture parce que sinon ça va traîner en longueur, et vas-y que l'autre bouffon il est passé à deux centimètres de m'arracher le nez, mais heureusement je suis plein de ressources et je vais en faire baver à tout le monde, zombies et humains compris... à tout le moins, on peut concéder un bénéfice au livre, un seul, le style a des airs de berceuse et pourrait même vous faire économiser une prise de somnifère...

Aussi pour ne pas rester sur cette impression négative sur ce genre de romans, il convient parfois d'aller voir ailleurs, et pourquoi pas du côté de Les Faucheurs sont les anges, un très bon roman signé Alden Bell. Ici, contrairement à L'Ascension du gouverneur auquel je faisais allusion, c'est bien le style qui fait toute la différence. Le style au service de l'histoire, bien entendu.

Temple a quinze ans et pour elle, le monde d'avant n'existe que par ce qu'on a pu lui en dire et les vestiges d'une civilisation à jamais révolue. On sait très peu de choses sur elle. Tout au plus qu'elle a eu un temps deux compagnons de route et de survie : l'oncle Jackson, pas vraiment son oncle, et le petit Malcolm, peut-être son frère mais rien n'est moins sûr, elle-même ne le sait plus très bien. S'ils ne sont plus avec elle aujourd'hui, on devine néanmoins très vite les raisons de leur disparition, à défaut d'en connaître les circonstances. Temple évolue dans son monde avec une relative assurance, elle en connait les codes, les dangers. Elle ne s'en laisse pas compter. Elle a quinze ans, peut-être, mais les événements ont forgé son caractère, favorisé une maturité d'un autre âge. Armée de sa machette, elle vient facilement à bout des morts-vivants, les limaces comme elle les appelle. Elle doit parfois faire face aux survivants, nombreux, qui sillonnent les routes ou vivent en reclus dans des forteresses érigées sur les décombres des villes ou des villages. A l'occasion d'une halte dans l'une d'elles, elle se défend contre un homme qui tente de la violer. Elle tue l'homme sans l'avoir prémédité avant de sciemment l'empêcher de se transformer en zombie. Son geste la renvoie sur les routes, pourchassée par le frère de sa victime. 
 
D'emblée, Alden Bell écarte toutes les craintes que l'on aurait pu avoir eu égard à toutes les héroïnes bêtifiantes de Bit-Lit qui pullulent ici ou là. Pas de côté gnagnan, pas de mélo ni de mièvrerie. L'histoire et le monde décrits dans ces pages ne le permettent pas. Les Faucheurs sont les anges séduit donc avant tout par la crédibilité que l'auteur a su donner à une Terre dévastée par un fléau qui la dépasse.. Les descriptions ne s'apesantissent jamais sur les aspects les plus gore ni les plus scabreux. Ils ont le mérite de la simplicité et de l'efficacité, ce qui leur donne paradoxalement un impact bien plus retentissant.

Qui plus est, et n'en déplaise à ceux qui dénigrent le genre, la poésie n'est pas absente de ce livre. Elle se révèle dans le regard que portent les protagonistes sur leur monde, leur environnement, leur devenir aussi, aussi sombre soit-il... En parcourant ces pages, je n'ai pu m'empêcher de penser à Des souris dt des hommes de John Steinbeck, notamment dans le lien tissé entre Temple et Maury, l'idiot qu'elle a croisé sur sa route et pris sous son aile.

Les raisons de se plonger dans la lecture de Les Faucheurs sont les anges ne manquent pas. Il y a là du style, je l'ai dit, des personnages forts et intrigants, de très bonnes idées qui éclairent le genre d'un jour nouveau, une ambiance saisissante... et encore, tout ceci ne donne qu'un maigre aperçu de l'ouvrage, celui-ci ne se révélant entièrement qu'en suivant Temple pas à pas. Pour le meilleur et peut-être pour le pire... 
 
Et l'espoir dans tout ça, me direz-vous ? Voilà une question que l'on serait en droit de se poser en refermant le livre. La réponse réside peut-être dans les instants volés où la beauté s'offre de manière inopinée, pépites aux allures de bouffées d'air, dans la continuité d'une quête, différente pour tout un chacun, et néanmoins synonyme de sens.

Ils m'ont donné envie de le lire : Quoi de neuf sur ma pile ?, From the avenue

Les Faucheurs sont les anges, de Alden Bell, traduit de l'américain par Tristan Lathière, Bragelonne, 2012, 288 p.
CITRIQ

15/09/2012

Cal de Ter, intégrale 1 / Paul-Jean Hérault


La rencontre avec Cal de Ter aurait pu se produire plus tôt. Je veux dire, en 1975, quand le premier titre de la série est paru dans la mythique collection Anticipation chez Fleuve noir. Seulement voilà, en 1975, je baignais encore dans mes langes...

Malgré le travail remarquable de La Rivière Blanche où figurent plusieurs titres de Paul-Jean Hérault à leur catalogue et malgré aussi une tentative ratée avec Millecrabe (paru aux éditions Interkeltia), titre pour lequel le manque de relecture éditoriale et une typographie calamiteuse avaient eu raison de ma patience, malgré tout ceci, donc, il m'aura fallu attendre 2012 pour succomber à la curiosité. Le début d'année a en effet vu refleurir un peu partout le nom de l'auteur en librairie, à travers plusieurs rééditions dignes d'intérêts : Gurvan aux éditions Critic et Cal de Ter, donc, chez Milady, qui regroupe pas moins de trois romans : Le Rescapé de la Terre, Les Bâtisseurs du monde et La planète folle.

Après que les humains ont finalement trouvé le moyen de mettre définitivement la Terre en péril, un certain Guise installe Cal en état d'hibernation dans la capsule d'un vaisseau spatial, lequel Cal se réveille quelques milliers d'années plus tard aux abords d'une planète s'avérant habitable. Il s'installe, planque ses affaires – mieux vaut être prudent – et commence son exploration. Assez rapidement, il découvre un peuple pacifique fascinant, les Vahussis. Bien décidé à s'intégrer auprès de ces personnes qu'il prend en affection, Cal ne peut néanmoins s'empêcher de contribuer à leur bien-être en leur délivrant le fruit de ses connaissances terriennes. Mais à trop vouloir jouer les bons samaritains, cela peut entraîner quelques... menus problèmes, surtout quand s'offre à vous la possibilité de mesurer l'ampleur d'une évolution à l'échelle de plusieurs siècles.

L'histoire de Cal est du genre tumultueuse, exotique, aventureuse... multiple. Et ça ne fait pas de mal de goûter à de la Science-fiction de cette trempe là. Il y a bien là-dedans un petit côté suranné – ça sent bon la SF à papa – mais cela n'enlève en rien le plaisir que l'on en retire à la lecture, bien au contraire. C'est d'ailleurs en lisant cet ouvrage que j'ai d'une certaine façon pu imaginer la passion qui anime Laurent Genefort autour de cette science-fiction d'une autre époque, dont il n'a de cesse de favoriser à nouveau la lecture en travaillant à sa réédition auprès de différents éditeurs.

Peu importe ici la véracité scientifique – j'imagine que les dents de certains doivent grincer –, ce qui retient surtout l'attention, ce sont les situations rencontrées par Cal dès son entrée en piste sur cette planète sensiblement proche de la nôtre. Ce personnage livré à lui-même – un peu à la manière de Adam Reith dans le cycle de Tschaï de Jack Vance – confronté à toutes sortes d'aventures dont il se fera le fer de lance, impose la figure d'un Héros fort, inébranlable, intrépide et armé de bonnes intentions, qu'on croirait tout droit sorti d'un pulp.

De fait, si cette image est intéressante et donne sa tonalité au livre, Cal n'est pas sans agacer parfois, notamment dans son manie de vouloir jouer au Dieu (avis aux nostalgiques, le récit, allez savoir comment, m'a rappelé le jeu Populous sur Amiga) : je sais ce qui est bon pour vous, je m'institue maître de votre destin, je connais la voie de la sagesse même si mes frères terriens et moi avons contribué à notre perte, mais après tout peu importe. Première leçon pour favoriser l'esprit d'équipe et aller ensemble de l'avant, je vais vous apprendre à jouer au football (!).

Cal comme facteur d'évolution ? Cela prête à sourire mais cet aspect des choses, face à la richesse du livre et des péripéties dont il se fait l'écho dans ce premier tome, ne représente pas un frein à la lecture.

Entre Planet opera, Ethno-fiction, Aventure et Fantasy, le mélange aurait facilement pu s'avérer indigeste, il ne fait que mettre en appétit. Ça tombe bien, l'intégrale tome 2 est déjà parue. Quant à la troisième, elle devrait voir le jour au premier trimestre 2013. Dans l'intervalle, les lectures ne manqueront pas pour patienter...

Les premières lignes, celles qui, en librairie, ont motivé mon acquisition :

Dans l'espèce de tube transparent où il repose, nu, le corps de l'homme est impressionnant de blancheur. Celle des cadavres. Ses cheveux, châtain très clair, presque blonds, ont poussé, mais leur éclat est tout de même encore trop vif pour être ceux d'un mort.
Le bruit d'un déclic vient rompre le silence pesant. Pas un bruit sec de machine bien entretenue, plutôt celui, hésitant, d'un appareillage qui fonctionne toujours, certes, mais avec un poil de retard. Dans une armoire murale un bourdonnement naît et, peu à peu, une horlogerie étonnante met en œuvre une multitude de cadrans qui s'éclairent.
Une sorte de gelée verdâtre glisse dans le tube transparent et vient recouvrir les pieds de l'homme, montant peu à peu vers son visage d'où s'échappent des dizaines de fils collés à la peau par une goutte d'un liquide durci. Insensiblement, comme la marée d'un océan, la gelée s'anime d'un mouvement de flux et de reflux qui s'accélère jusqu'à devenir nettement perceptible à l'œil.
Les heures passent...

Cal de Ter. Intégrale 1, de Paul-Jean Hérault, Milady, 2012, 593 p.
CITRIQ

11/09/2012

Désaccords imparfaits / Jonathan Coe


Certains, en apprenant que la dernière parution française de Jonathan Coe n'était autre qu'un receuil de nouvelles, auront peut-être éprouvé un soupçon de déception. Les short stories n'ont pas toujours bonne presse auprès du public. On reproche à cet exercice littéraire de pêcher par sa brièveté, de générer une frustration quant à l'impossibilité de suivre sur le long terme des personnages auxquels on s'est attachés, quand on ne lui reproche pas non plus de n'être, justement, qu'un exercice.

Si on aurait apprécié sans peine de voir évoluer les différents protagonistes des nouvelles qui composent ces Désaccords imparfaits, de les voir s'étoffer dans un cadre romanesque, le recueil s'avère réussi, comme si la double négation induite par le titre avait révélé la positivité du texte. Mais, bien plus que dans une règle mathématique, c'est dans la musicalité si chère à Jonathan Coe que celle-ci s'affirme plutôt. Musicalité des textes – aucune fausse note dans la traduction –, musicalité des êtres, pris dans la ronde de l'existence, soumis à ces temps morts où tout est encore possible.

Souvenirs et nostalgie dans Ivy et ses bêtises où un frère et une sœur reviennent sur la tombe de leurs-grands-parents avant de faire un crochet par leur ancienne demeure. Une belle histoire tout en délicatesse où Jonathan Coe, comme il l'indique dans l'introduction à l'œuvre, rend hommage à son grand-père...

9e et 13e, angle de deux rues où réside le narrateur, mais aussi deux notes de musique, des étapes dans la marche du temps. Que se serait-il passé si ? C'est la question explorée ici par cet artiste auquel une jeune femme demande s'il sait où est-ce qu'il y aurait un coin pour dormir dans les parages... Une histoire séduisante où la passivité le dispute à l'indécision, où le champ des possibles se révèle dans la suspension des évènements, entre deux battements.

Version originale raconte la dérive sentimentale d'un membre du jury d'un festival de films d'horreur et de fantasy. L'un d'entre eux a été écrit par une de ses anciennes amies, amoureuse de lui. Le rire n'est jamais loin dans cette nouvelle, aussi bien dans sa description du petit monde du cinéma de genre que dans l'évocation des regrets et, là encore, dans l'indécision...

Journal d'une obsession, pour finir, récit autobiographique, retrace la fascination de Jonathan Coe pour le film méconnu, ou peu reconnu, La Vie privée de Sherlock Holmes avec Billy Wilder. Ici, outre l'hommage évident à l'acteur pour lequel Coe voue une certaine fascination, ce sont la quête et le mystère, la préservation de ce dernier, qui tissent la trame de cette histoire. Comme si tout savoir de tout faisait perdre de la saveur aux choses. Comme si les désaccords imparfaits éparpillés au cœur de ces nouvelles étaient à laisser à l'appréciation de chacun, dans la part intime des sentiments qu'elles recèlent...

Nouvelles, romans, peu importe donc en ce qui concerne Jonathan Coe, la magie des mots et des sensations opère toujours.


Désaccords imparfaits, de Jonathan Coe, traduit de l'anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 2012, 104p.

Chronique initialement parue dans Blabla

04/09/2012

La Cité des jarres / Arnaldur Indridason

Pour prendre la mesure d'une œuvre et de son évolution, voire de sa maturation, il convient parfois de revenir aux sources de celle-ci. En règle générale, je commence toujours un cycle romanesque par le premier tome qui le constitue. Cependant, ma première rencontre avec le sombre inspecteur Erlendur ne s'étant pas pas faite avec son enquête initiale mais avec Hiver Arctique (avant de continuer avec l'écoute de Hypothermie, puis avec La Rivière noire, même si Erlendur en est absent), il me semblait important de combler les trous, tant pour les enquêtes en elles-mêmes que pour l'histoire personnelle tourmentée du personnage, pour laquelle l'auteur use d'un saupoudrage méticuleux dans la succession des ouvrages.

L'hiver est aux portes de l'Islande. La pluie s'invite, la température baisse. C'est dans ce climat pas encore franchement hostile qu'un homme est retrouvé mort dans son appartement. N'était ce message laissé sur le corps du défunt, la police aurait pu conclure à un accident domestique. Erlendur, accompagné des inspecteurs Elinborg et Sigurdur Oli entament l'enquête selon les procédures classiques. Très vite, la nature de l'homme qu'ils ont découvert se révèle et oriente les investigations vers des faits perpétrés il y a plus de quarante ans. A cette époque, Holberg, la victime du meurtre, aurait violé une jeune femme. Celle-ci serait tombée enceinte, aurait mis au monde une petite fille qui devait périr quelques années plus tard à la suite d'une tumeur au cerveau.

Tout comme dans La Rivière noire, La Cité des Jarres soulève le problème du viol fait aux femmes, de la reconnaissance d'un tel acte aux yeux de la justice et de la société. Si le premier roman fait état de l'utilisation du Rohypnol, la drogue du viol, les circonstances de ceux perpétrés dans La Cité des jarres – le cas n'étant pas isolé – remonte à bien plus longtemps, comme si d'une manière implicite, au fil de ses ouvrages, Arnaldur Indridason avait voulu montrer que la problématique n'avait pas changé, les femmes redoutant toujours d'être considérées comme coupables quand elles ne sont que victimes, au point de ne pas déclarer les violences qu'elles ont subies.

Autre point soulevé dans la Cité des Jarres, et pas des moindre, le programme de fichage génétique entrepris - et abandonné depuis 2003 - en raison d'une homogénéité ethnique issue de son Histoire. Entre Recherche et affaire de gros sous, Arnaldur Indridason frappe tout droit entre ces deux approches, avec l'éthique comme cœur de cible, quand bien même le fichage incriminé n'est pas sans importance dans le résolution et l'explication de l'affaire.

A la lecture de La Cité des Jarres, on comprend aisément pourquoi le livre a remporté le succès qui fut le sien à sa parution. Outre le « dépaysement » qu'il suscite, aussi bien par les lieux et les noms des personnages que par des codes comportementaux qui peuvent parfois sembler atypiques, notamment dans les dialogues, La Cité des jarres comblera le lecteur de polar par la qualité de son intrigue et la richesse de ses personnages. Ça fait un peu cliché de dire ça, mais rassurez-vous, le livre lui, en est dénué (de clichés!) et par les temps qui courent, par les livres qui paraissent, ça mérite d'être souligné.

Pour finir, une petite précision quand même, La Cité des Jarres pourrait très bien combler aussi ceux que le polar rend frileux...

La Cité des jarres, Arnaldur Indridason, traduit de l'islandais par Eric Boury, Seuil (Points), 330 p.

06/03/2012

Le Poulpe - Aztèque freaks / Stéphane Pajot


Voilà bien longtemps que je n'avais pas lu un petit Poulpe. Enfin, petit, c'est vite dit. Dans celui-ci, plus long que de coutume, vous aurez du petit, certes, mais aussi du minuscule, du grand, du très grand, des excroissances et... de l'insolite. Car Stéphane Pajot embraque le Poulpe dans une virée chez des freaks dont le cirque a fait une escale à Nantes.

Alors que les fragrances de l'affaire DSK soufflent même jusqu'au bar à la Sainte-Scolasse, attisent les discussions de comptoir, le Poulpe tombe sur un article mentionnant le suicide d'un lilliputien, retrouvé pendu au cœur de Nantes. Ni une, ni deux, comme à son habitude, le voici embarqué dans le premier train venu pour y voir plus clair dans cette singulière affaire, laquelle se complique avec la disparition de l'avaleur de grenouilles de la troupe. En octopode aguerri, il ne lui faudra pas bien longtemps pour pénétrer dans les arcanes du cirque freak, rencontrer les principaux protagonistes qui le font vivre (ah Wanda, la charmeuse de serpents !)... et même devenir le figurant d'une reconstitution du vingt mille lieux sous les mers de Jules Verne.

La matière est là, on le voit, et Stéphane Pajot l'explore à merveille. Il le fait peut-être au détriment de l'intrigue que l'on pourra trouver mince et un peu lente à démarrer, mais qu'importe. Qu'importe, car il ne noie jamais le poiss... le poulpe, même s'il l'emmène en os troubles. De cafés en bistrots, de bistrots en librairies, de librairies en musées, le lecteur part à la découverte de Nantes mais surtout à la rencontre d'hommes et femmes de foire, géants, homme-caoutchouc, liliputiens, femme à barbe, homme-tronc... auxquels on associe sans mal de vieilles photographies, de vieux souvenirs de spectacles de cirque, de films... à la différence que cela se passe ici et maintenant. Qui plus est, cette incursion en Poulpitude ne serait rien non plus sans l'écriture de Stéphane Pajot qui donne plaisir à retrouver le personnage dont on dit ici ou là qu'il pourrait revenir bientôt sur le grand écran. Sa langue est savoureuse, se joue des mots sans tomber dans l'excès (et il en est même d'ailleurs qui ravissent -  jugez plutôt de cet « Empailleur State Building »

On a pu reprocher au Poulpe de se suivre et de se ressembler. Celui-là n'a pas son pareil : il est freak style !

17/02/2012

Docteur Who. Apollo 23 / Justin Richards


Ne comptez pas sur moi pour vous dire si...

Je recommence. Ce n'est pas très accueillant de débuter une chronique ainsi.

Bonjour.

Si par hasard vous tombez sur cette bafouille consacrée au Docteur Who en pensant trouver un parallèle avec la série du même nom, je suis au regret de vous dire que vous faites fausse route.

De ce feuilleton, je savais bien peu de choses. Et après la lecture de Apollo 23... il en va sensiblement de même. Disons pour être exact que j'ai dorénavant un peu plus d'éléments en ma possession. Comme tout un chacun, sans doute, j'ai entendu parler de la série. J'ai aperçu quelques images d'un même épisode, à près d'un an d'intervalle, sans m'y intéresser pour autant. Il y avait là-dedans un côté volontairement kitsch, déroutant pour le non initié, et si je ne me suis pas plus appesanti sur ce qu'y s'est avéré être un véritable phénomène outre-Manche (ces informations sont tout de même parvenues jusqu'à moi), c'est tout simplement parce que je regarde rarement la télévision. Presque jamais, en fait.

Parmi les autres éléments en ma possession, je savais que le monsieur voyageait à travers le temps et l'espace en compagnie d'une jeune femme, Amy Pond, dans une cabine téléphonique typiquement anglaise (il s'agit en fait d'une cabine de police) ; que lorsqu'il passait de vie à trépas, il se régénérait dans un autre corps. La chose est d'autant plus utile pour une série perdurant comme celle-ci depuis cinquante ans et qu'il convient, pour une raison ou pour une autre, de changer d'acteur. S'agissant de science-fiction, c'est bien plus pratique en tout cas pour justifier le remplacement d'un comédien. N'est pas Ted Capwell qui peut ou qui veut (précision : il fut un temps où je regardais beaucoup la télévision, et peut-être pas les meilleurs programmes non plus...).

Je suis donc parti en vrai newbie à la découverte d'un ouvrage publié sous licence, le cœur plombé après Trash Circus de Jospeh Incardona et La Nuit sauvage de Terri Jentz, dont j'aurai l'occasion de parler dans une prochaine émission de Blabla.

Et pour une première vraie rencontre avec le docteur Who, ça fonctionne plutôt bien. Ce n'est certes pas le roman du siècle, la traduction paraît parfois un peu lourde, mais pour peu qu'on cherche du bon divertissement, du divertissement pop-corn, Apollo 23 remplit pleinement son office. Et ce dès les premières pages : on y voit mourir un homme, subitement asphyxié, alors qu'il se rend sur son lieu de travail. Dans le même temps, dans le fast-food où sa collègue fait la queue, apparaît un astronaute en combinaison spatiale. Pour le Docteur Who, aussitôt arrivé sur les lieux à bord du Tardis, accompagné d'Amy Pond, les événements seraient directement imputables à un déplacement quantique. Entendez là-dessous que les américains ont depuis des années mis en place un système leur permettant de relier en un battement de cils leur base sur Terre à celle se situant sur le côté obscur de la lune, et que ledit système a semble-t-il connu quelques petits problèmes. Reste à en connaître la cause et là, on n'est pas au bout de nos surprises.

C'est donc plutôt léger, souvent très drôle dans le décalage proposé entre les situations et les dialogues. On nage de temps à autre dans un absurde totalement réjouissant, très british et très pulp à la fois. On est là clairement dans un mélange de vieille science-fiction - avec ses codes, ses clichés, ses rebondissements un peu fantasques - et de perspectives contemporaines. C'est ce mélange là, ce décalage là, encore une fois, qui permet à l'histoire de fonctionner telle qu'elle est présentée, et de finalement se révéler savoureuse.

Il ne m'est donc pas possible de dire si cet ouvrage correspond bien à l'esprit de la série, mais en tout cas, pour le lecteur qui n'y a jamais trempé plus qu'un œil distrait, cela n'empêche en rien de l'apprécier. Reste à voir s'il en ira de même avec les autres plumes et les autres histoires qui composent ces romans inspirés de la série (et qui ne correspondent pas forcément d'ailleurs à des épisodes télévisuels). Je vérifierai ça lors de mon prochain périple à bord de la cabine de police bleue dans... La Nuit des humains.

CITRIQ
Docteur Who, Apollo 23, Justin Richards, traduit de l'anglais par Rosalie Guillaume, Milady, 283 p.

08/02/2012

Trash Circus / Joseph Incardona

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Permettez-moi de vous présenter, Frédéric Haltier, l'un des personnages de roman que j'ai sans doute le plus détesté mais avec lequel, néanmoins, j'ai accepté de partager la proximité quelques heures durant. Et quelle proximité !

« Derrière la baie vitrée, je vois cette fille qui est un paquet de frime (maquillage excessif, cheveux blonds lissés au Rowenta, lèvres botoxées). Si jeune et déjà entamée. J'imagine aisément le reste : épilation définitive, seins refaits (éventuellement), l'empreinte étudiées du string sur son cul bronzé aux ultraviolets, Dim Up et tout le bordel des sous-vêtements en dentelle. Ils peuvent rabâcher, les défenseurs de l'authentique, mais l'artifice poussé à son extrême vaut largement la beauté naturelle. »

Frédéric Haltier travaille pour une émission de télé-réalité, Destins croisés, dont le concept est de réunir sur un même plateau de télévision les victimes et les bourreaux d'une tragédie. Le voyeurisme dans ce qu'il a de plus ignoble. Frédéric Haltier a deux filles dont il ne s'occupe guère. Depuis la mort de leur mère, il s'est empressé de les placer dans un internat prestigieux. Elles ne représentent rien pour lui. A leur égard, il ne témoigne que de l'indifférence. Pour Frédéric seul semble compter le nombre de nanas qu'il pourra s'envoyer, quitte pour cela à jouer de son statut, dévoiler le nom d'Auriol, le présentateur de l'émission à même d'ouvrir les portes de la célébrité. A la source de son plaisir : la violence. C'est d'ailleurs à travers l'expression de celle-ci, en participant aux rassemblements musclés des hooligans lors des matchs de football du PSG, qu'il pense favoriser le déclin de la société. Sans jamais se douter que lui-même pourrait flancher...

« Je ne me suffis pas à moi-même, de toute façon, incapable de rester seul trop longtemps, déficit pérenne de l'attention au-delà de quinze minutes, malédiction de l'hyperactif, au final, je suis le fruit de mon époque. Je sais trop bien que tout est déjà parti en couilles. Je suis là pour accélérer la chute. »

Il n'aura sans doute échappé à personne qu'il existe une mode (ne rien voir de négatif dans ce terme) dans le roman policier actuel : celle de nous faire entrer dans la peau de tueurs abjects lesquels nous livrent sans fards leurs pensées et leurs actes. Et, sous couvert d'un certain humour ou de leur parcours, leur histoire, leurs créateurs parviennent à susciter une certaine empathie, plus ou moins assumée, à leur égard. En tant que lecteur, j'ai eu l'occasion de renconter certains d'entre eux : Dexter de Jeff Lindsay, Joe Middleton de Paul Cleave, Kurtz de Jérôme Camut et Nathalie Hug, Ernesto Perez de Roger Jon Ellory... Tous ces personnages dont certains sont vraiment bien conçus, obéissent aux codes du genre, s'inscrivent dans une sorte de pacte passé avec le lecteur : vous voulez des sensations fortes, du divertissement, vous allez en avoir... De ce fait, il y a de part et d'autre, de l'auteur et du lecteur, une acceptation de l'artificialité mise en place.

« Eléonore mourra et tout ça, notamment ces parties fines que l'opinion généralement condamne, n'aura aucune espèce d'importance à l'échelle de l'univers. Comme les crimes, comme les horreurs les plus absolues qui peuvent être commises. »

En terme de sensations fortes, et comme son titre l'indique, vous ne serez pas en reste avec Trash Circus. En revanche, pas d'empathie et pour le côté artificiel, pas la peine de le chercher non plus, il n'y est pratiquement pas. Joseph Incardona a pris soin de le gommer le plus possible, de le réduire à sa plus simple expression pour coller au plus près à notre réalité. Le récit tire donc ses racines dans notre époque, dans la puanteur ambiante qui gangrène notre société. Pour ce faire, il passe par le prisme de la télé et du foot. Le malaise est là. Prégnant, intense, permanent.

J'ai bien été tenté de laisser tomber le livre en rapport à l'aversion que le personnage m'inspirait, à l'univers pétri de superficialité dans lequel il évoluait. Tout psychanalyste s'en donnerait à cœur joie avec le cas Frédéric Haltier, un homme guidé par son individualisme, par l'exercice et l'emprise du pouvoir sur les autres, par l'indifférence, par un sentiment d'invulnérabilité que rien ne semble jamais devoir remettre en cause, et pour finir, par le sexe – il n'y a presque pas de pages où les émotions de Frédéric Haltier ne soient pas décodées puis restituées par le biais du sexe. Cependant, pas besoin d'être psychanalyste pour apprécier l'œuvre malgré l'aversion qu'elle peut susciter. Et c'est bien cela qui m'a empêché d'abandonner le livre car le dégoût ne porte justement pas sur l'œuvre elle-même mais sur ce qu'elle révèle et dénonce à la fois, la décadence d'une société empêtrée dans ses contradictions. Et ça il fallait, il faut, le lire jusqu'au bout.

« Elle aurait pu demander à son tour comment se porte ma conscience. Bof, c'est le grand vide. Il y a un petit quelque chose qui me froisse, mais c'est une voix d'enfant perdue au milieu d'une conversation bruyante, télescopage des voix et, par instants, au hasard des moments de flottement où se manifeste le silence, les mots dépourvus de sens car isolés évoquent pour moi une formule mystérieuse oubliée dans mon pupitre d'écolier. Quelqu'un l'a jetée depuis longtemps, d'autres enfants se sont assis derrière ce bureau, les générations se succèdent. La petite voix m'emmerde, elle continuera à sa faufiler, parce que l'enfant est obstiné, mais elle ne fait plus écho. C'est trop tard. »

Faire vivre un tel personnage que Frédéric Haltier n'a pas dû être qu'une partie de plaisir, loin s'en faut, mais en se l'appropriant de la sorte, Joseph Incardona confirme la maîtrise dont il fait preuve et la place essentielle qu'il tient dans le roman noir actuel. Si le coeur vous en dit, allez faire un petit tour chez Claude, il a lui aussi beaucoup aimé le livre..

Trash Circus, Joseph Incardon, Parigramme (Polar noir 7.5), 220 p.

31/01/2012

Sanglants trophées / C.J. Box

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Sans rien enlever à la qualité des ouvrages précédents consacrés au garde-chasse Joe Pickett, Sanglants trophées apparaît cependant comme le plus abouti et le plus haletant d'entre eux. De quoi confirmer en tout cas que C.J. Box ne fléchit pas dans la qualité de ses intrigues, que le soin qu'il leur apporte ne s'altère en rien, bien au contraire.

Après une partie de pêche avec sa fille Sheridan, Joe tombe sur un orignal mutilé au niveau du visage et des parties génitales. Le fait est d'autant plus étrange que les blessures infligées à l'animal sont propres, trop propres en tout cas pour être d'origine animale. Peu de temps après cette découverte, ce sont des vaches que leur propriétaire cherchait en vain depuis plusieurs semaines, que l'on retrouve mutilées selon le même modus operandi. Mais le phénomène, aussi bizarre et inexplicable soit-il ne s'arrête pas là. Deux hommes subissent encore le même sort à quelques heures d'intervalles sur une distance de quatre vingt kilomètres seulement. Aussitôt dans le Comté, les rumeurs les plus folles commencent à circuler : grizzly – mais comment un grizzly pourrait-il être si précis dans ses incisions ? -, terroristes... extra-terrestres. Les animaux ne se comportent-ils pas d'ailleurs d'une étrange façon, ne semblent-ils pas par moments tenaillés par la peur?

Sous la pression, une cellule de crise est aussitôt mise en place. Joe y est naturellement convié même s'il ne voit pas cette participation d'un très bon œil. Le shérif Barnum, rival de la première heure, est en effet aussi de la partie, ainsi que l'agent du FBI Portensen, avec qui il a déjà eu maille à partir dans Winterkill.

Si vous avez suivi les trois premières enquêtes du garde-chasse, vous serez ici en terrain connu. Pour un peu vous vous imagineriez presque vous installer à table avec la famille Pickett, boire le café, et prendre des nouvelles des petites, Sheridan et Lucy, du boulot de Joe, vous lui demanderiez si Marybeth et lui arrivent à joindre les deux bouts et si depuis la dernière fois il s'est entraîné au tir – parce que franchement, la précision, c'était pas trop ça, hein ?

En terrain connu aussi en ce qui concerne les thèmes chers à l'auteur, relatifs notamment à l'écologie dont il va ici se servir à merveille pour brouiller les cartes de son intrigue. C.J. Box est de ce point de vue plus roublard que son héros (c'est vrai il est parfois un peu trop intègre le Joe, trop honnête, et un brin naïf, au point que cela peut s'avérer agaçant par moments). Il pose les bases de son histoire, distribue les cartes une par une au lecteur, lui laisse la main. Un semblant de main, en fin de compte. Car le jeu n'emprunte pas le cours qu'on imagine. Et, tout fin limier que l'on soit, habitués à être balancés de ci de là par des auteurs heureusement retors, on ne voit rien venir. On est comme empêtrés dans la brume poisseuse des rêves récurrents de Sheridan. On avance à tâtons jusqu'à ce que le brouillard se dissipe enfin, laissant la place nette à une vérité surprenante.

Le tour est habile.

Si je disais en début de cette chronique que Sanglants trophées apparaissait comme le plus haletant des titres, il n'en demeure pas moins que c'est aussi l'un des plus étranges, ne serait-ce que dans son évocation pour le moins énigmatique des événements liés aux mutilations mais aussi à la crainte latente que manifestent les animaux à l'approche de certaines zones du Comté de Saddelspring. Je me suis sans cesse interrogé sur le sens à donner à ces comportements, sur la manière dont l'auteur allait les expliciter. Et pour tout dire, il ne le fait pas vraiment. Ses explications, qui ne détériorent en rien la qualité de l'intrigue ni le déroulement de celle-ci, relèvent plus d'une pirouette un peu étrange, là aussi, qui fleure bon l'inexplicable. Un autre plan de réalité... le côté un peu mystique de la chose n'est pas franchement à mon goût.

Pourtant, mis à part cet infime bémol, Sanglants trophées a tous les atouts des polars s'inscrivant dans les Grands Espaces, où Evasion et suspense font décidément bon ménage.

Une chose est sûre, je reviendrai à Saddelspring, cette fois-ci à la rencontre d'un Homme délaissé.

11/01/2012

Bienvenue à Oakland / Eric Miles Williamson

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Le noir est une vision « anti-angélique » du monde, une vision engagée ou désespérée qui explore les profondeurs de la souffrance sociale ou psychologique, en prise directe sur notre temps et sur la marche de l'Histoire. Le noir n'hésite pas à dénoncer, à mettre le doigt où ça fait mal.

 
Ainsi parle Romain Slocombe pour définir le roman noir dans ce qui le différencie du roman policier. Il n'est pas le premier à qualifier de la sorte le genre et je trouve cette approche assez juste. Appropriée en tout cas, notamment parce que cette définition colle à merveille au dernier livre de Eric Miles Williamson, Bienvenue à Oakland. N'allez pas chercher une intrigue policière dans ce livre, vous ne la trouverez pas. Vous plongerez en revanche, à travers le récit de T-Bird, dans un monde de misère, dans les bas-fonds d'un ghetto où la violence le dispute à l'indifférence. Mais pas seulement.

C'est beau des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d'une propriété privée ; c'est beau, le sang répandu sur le trottoir, les mares de vomi et les bouts de chair dans les ruelles, à l'arrière des bars. La beauté des merdes de chien qu'on dirait vivantes tant elles grouillent d'asticots, je la vois, ces paquets de merde couvent comme des gros tas d'intentions insondables qui se tortillent en quête d'une improbable raison primale. Je la vois, la beauté de ces adolescents lubriques dans la rue, qui se passent la langue sur les lèvres en jetant des regards perçants aux jeunes appelés du Midwest, ces pervers qui débarquent de leurs petites villes de merde, et la beauté des vieilles qui relèvent leur jupe pour pisser dans le caniveau, elles font ça avec le sourire, comme il faut. Y'a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu'on baigne dans le désespoir absolu. L'espoir, c'est pour les connards. Il n'y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.

L'épreuve suprême que tout homme digne de ce nom doit surmonter ne consiste pas à prouver combien il a réussi dans la vie, mais à quel point il assume de s'être fait baiser la tronche.

Je n'avais pas été sensible à Noir béton, le précédent ouvrage de Eric Miles Williamson paru en France. Je redoutais de ressentir cette même imperméabilité face au texte. Aussi, j'ai repoussé cette lecture jusqu'à par succomber aux sirènes d'autres blogueurs puis d'un détenu du centre pénitentiaire où j'ai eu l'occasion d'intervenir pour le travail.

Succomber aussi à la langue d'Eric Miles Williamson. T-Bird, son narrateur, percute, assène les coups pour, au final, nous raconter sa vérité : celle d'un monde de reclus où l'humanité n'en est pas moins présente. La force de Eric Miles Williamson réside dans sa manière de nous ouvrir les portes de son univers, dont il nous fait littéralement toucher du doigt les bas-fonds dans lesquels évoluent ses personnages. Que ce soit la puanteur de la décharge, la suie, le cambouis, la crasse d'une voiture/poubelle, la merde, la sueur, la fumée des clopes dans les bars, la brume, Williamson rend tous ces éléments extrêmement prégnants. Avec des accents de rage et de désespoir, oui, comme j'ai pu lire ici ou là, il a chargé son écriture avec les accus d'une poésie bouleversante que l'on retrouve même jusque dans le tempo des phrases, jusque dans leur rythme. Ce qui n'est d'ailleurs pas, comme le dit T-Bird lui même, sans rappeler la musique, évoquée avec une réelle beauté dans les lignes du livre. D'ordinaire, je ne suis pas sensible à de telles comparaisons et descriptions tirant sur de longues pages. Mais là, là, mes amis, c'est à vous démanger de prendre une trompette entre les mains, de jouer les virtuoses sur ses pistons. Sublime.

A mesure que les insultes fusent à la deuxième personne, comme pour prendre le lecteur à la gorge et ne plus le lâcher – opération réussie – T-Bird, de sa voix aux relents d'alcool vous crache toute sa détresse à la figure, dévoilant au final une chaleur humaine et une solidarité sidérante. Au passage aussi, il vomit sa ville, Oakland, autant qu'il la vénère.


On connaît chaque fissure des trottoirs. On sait qui vit où. On sait tout de nos sens […] ce que ressent le bitume quand on l'écrase. 

Il faut lire ce livre pour la magie de ses mots percutants, pour la beauté qui en émane indéniablement.

P.S : mention spéciale pour la couverture du livre. La photographie en noir et blanc de ce chien courbant l'échine et qui continue à avancer sur du sable, sans jamais rompre, imagine-t-on, illustre à merveille l'attitude de T-Bird dans le monde qui est le sien.

Ils en ont aussi parlé : Jean-MarcYan, Claude

Bienvenue à Oakland, Eric Miles Williamson, traduit de l'anglais par Alexandre Thiltges, Fayard, (Fayard noir), 414 p.