03/08/2013

Ciels de foudre / C.J. Box


Oui je sais. Dans la dernière chronique, je vous avais fait miroiter un billet sur L'Arbre à bouteilles et En attendant la vague. J'avais juste oublié que C.J. Box était passé avant et je voulais en parler avant que ma mémoire ne l'égare complètement. Parce que, à mon humble avis, ce Ciels de foudre ne fera pas date.
  
Tandis qu'il ramène chez elle l'amie de sa fille Sheridan, Joe Pickett, garde-chasse du Wyoming, est témoin d'une violente rixe impliquant le père de la jeune fille et ses deux frères. Leur mère Opal Scarlett à peine disparue dans la rivière, les voilà qui se déchirent pour la succession du ranch dont l'étendue et le potentiel en font l'un des plus prestigieux de la région. Alors que la rivalité qui oppose les trois hommes bouleverse l'équilibre de Saddlestring et de ses environs, un homme, John Wayne Keeley, prépare sa vengeance à l'encontre de Joe. Il ne compte faire aucun quartier...

Il fallait bien que ça arrive à un moment ou à un autre. A force de dire là, et là que C.J.Box montait à chaque fois d'un cran dans ses enquêtes consacrées à l'inspecteur Joe Pickett, je me doutais bien que ça ne pouvait pas durer. Je n'espérais pas un essoufflement, j'avais juste dans un coin de la tête l'idée qu'il pourrait survenir à un moment ou à un autre. C'est parfois le cas avec les héros récurrents. Ils nous deviennnent tellement familiers qu'ils ont parfois du mal à nous surprendre. Les schémas se répètent, de même, semble-t-il, que les scènes de leur vie quotidienne, par lesquelles nous sommes aussi venus à les apprécier. C'est le cas ici, que ce soit dans l'opposition entre Joe et sa hiérarchie ou dans les déboires familiaux qu'il rencontre, notamment avec sa belle-mère, revêche parmi les revêches.


Esoufflement aussi, peut-être, parce que C.J. Box, avec l'apparition de John Wayne Keeley, va puiser dans une précédente enquête pour en constituer une nouvelle. Comme s'il n'avait pas pu trouver le moyen de se renouveler autrement, le temps de ce roman. Une petite facilité bien utile en tout cas pour relever une intrigue peu enthousiasmante. L'opposition des frères Scarlett et le mystère planant autour de leur mère, de ce qu'elle est devenue, ne sont en effet pas des plus palpitants. Si C.J. Box maîtrise son cadre, le Wyoming et ses grands espaces, s'il maîtrise aussi ses personnages clés, il ne parvient pour autant jamais à surprendre. Ciels de foudre, malgré son titre est un livre qui ronronne, d'une absence évidente de nuances. Et c'est d'autant plus surprenant que C.J. Box, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, ne nous avait pas habitué à ça. Qu'à cela ne tienne, ça ne m'empêchera pas de juger sur pièces avec le prochain...

Ciels de foudre, C.J.Box, traduit de l'américain par Etienne Menanteau, Seuil (Points), 2010, 340 p.

19/07/2013

Une Fiat rouge, un livre qu'a fait Tropper, des QR-Code étranges et Miséricorde

Une fois n'est pas coutume, les lectures s'enchaînent sans que je prenne le temps de coucher mes impressions sur le clavier au fur et à mesure. Alors voici un nouveau petit diaporama des livres lus ou écoutés dernièrement. Au programme : un peu de tout.

En travaillant en médiathèque, vous vous doutez bien que la tentation est grande d'emprunter les bouquins. D'autant plus lorsque ladite médiathèque est imposante et que le budget suit. Je ne dis pas ça pour enfoncer le clou auprès de certains de mes consœurs (spéciale dédicace à Blop) ou confrères qui savent que mon budget d'acquisitions de polars est équivalent à celui dévolu à leur établissement dans sa globalité. Non, il s'agit pour moi d'illustrer la difficulté que l'on peut avoir à résister devant tant de livres vous appelant du dos ou de la couverture quand on les remet en rayon. Néanmoins, en ce qui me concerne, il y a deux moments où cette tentation est particulièrement difficile à juguler : au retour de l'équipement et le samedi, bizarrement, où quelque chose doit planer dans l'air, la décontraction communicative des lecteurs, qui sait...

L'autre jour, un samedi où l'empruntomètre était à son maximum, j'ai donc jeté mon dévolu sur Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage de L.C. Tyler. Un roman présenté comme un petit bijou d'humour anglais sur fond de polar. Le livre est effectivement plutôt drôle au début mais... seulement au début. L'ennui pointe vite le bout de son nez et l'humour n'est pas aussi ravageur que le laissaient entendre la quatrième de couverture et les rabats, lesquels revêtent de plus en plus les fards du marketing. Il y a bien quelques petites saillies assez croustillantes dans le livre, des clins d'yeux relatifs à l'écriture du polar, une mise en abyme de circonstance, mais voilà, ça ne casse finalement pas trois pattes à un canard. Je suis pourtant assez friand d'humour britannique en général, mais apparemment pas à celui de L.C. Tyler qui, pour info, frappera à nouveau dès septembre avec les mêmes personnages dans Homicides multiples dans un hôtel miteux des bords de Loire. Je ne pense pas tendre l'autre joue.

 



Il y a d'autres fois où l'empruntomètre auquel je faisais allusion n'a pas le temps de se manifester. Vous rentrez de congès ou de week-end. Frais. Dispo. Et là,vous avez la surprise, teintée de joie et d'appréhension de découvrir la pile de bouquins que vous aviez réservés dans une fièvre n'ayant pu être assouvie, tout ça parce que quelqu'un s'est mis en tête de lire avant vous les titres que vous recherchiez. Si ce n'est pas la pile de livres réservés, c'est un ouvrage laissé par votre collègue avec écrit sur le post-it posé dessus : « Il faut que tu le lises ! ». C'était vraiment bien vu la dernière fois avec L'art du jeu de Chad Harbach, ça l'a été tout autant avec Une dernière chose avant departir de Jonathan Tropper. Bon, elle n'a pas pris de grands risques la collègue, nous affectionnons tous deux cet auteur. A vrai dire, lui non plus n'a pas pris de grands risques. Tropper connaît toutes les ficelles de la comédie et il n'hésite pas à les utiliser. Mais à si bien les utiliser que le livre se lit avec une avidité certaine : des personnages hauts en couleur, des dialogues qui font mouche et suscitent le rire, des situations cocasses. Pas étonnant tout compte fait que le nom de Jonathan Tropper apparaisse au générique d'une série, Banshee, même si en l'occurrence le ton est un peu plus grave. Personnellement, j'ai trouvé Une dernière chose avant de partir un peu en deçà de C'est ici que l'on se quitte (lui-même bientôt adapté au cinéma) mais il serait tout de même dommage de bouder son plaisir...un plaisir idéal pour la période estivale, qu'on se le dise.


Ensuite. Ensuite, un peu de lecture ado, de bonne lecture ado, signée Claire Gratias. A croire que je fais dans la récurrence des auteurs mais après Opération Maurice et le Signe de K1, lire le premier tome d'Orphans, la double disparition, a sonné comme une évidence. Marin, à 17 ans, est à un âge où il manifeste ses désappointements de manière un peu vive. Notamment auprès de sa famille. Peu de temps après une altercation avec sa mère, le jeune homme reçoit un texto énigmatique : « Il y a des jours où tu rêverais d'être orphelin ? Tu ne supportes plus tes parents ? Deviens acteur de ta vie. Rejoins-nous sur www.project.orphans.com ». Une chasse au QR Code en pleine ville et le voilà tout à coup transporté dans ce qui semble être une réalité parallèle. Car là où il a atterri, ses parents sont morts, sa sœur n'a jamais existé. Qui plus est son oncle et sa tante semblent être rassurés de le revoir après sa disparition... Dans ce premier tome, Claire Gratias pose toutes les bases de son histoire, lève plus de mystères qu'elle n'en dévoile, sans que cela se révèle gênant. Au contraire. Le contrat est plus que rempli, l'attente est là. La suite est prévue en octobre.



On continue ? On change de registre et de support avec Miséricorde de Jussi Adler Olsen. Le texte est lu par Eric Herson Macarel, lequel a prêté sa voix à plusieurs ouvrages, tous genres confondus et, à l'entendre, on comprend pourquoi. Sa voix capte immédiatement l'auditeur, favorise la concentration, et révèle toutes les subtilités d'un texte. Pour autant, ce n'est pas à son style que Miséricorde doit son intérêt, ni à son intrigue dont on devine assez vite les tenants et les aboutissants. Alors si ce n'est ni le style ni l'intrigue que reste-t-il donc à ce livre qui mérite qu'on s'y attarde, me direz-vous ? Les personnages sans doute, et les relations qu'ils entretiennent les uns avec les autres : l'inspecteur Mørck, désabusé après avoir perdu un de ses coéquipiers dans une affaire tandis qu'un autre se retrouve paralysé à vie. Lui s'en est finalement plutôt bien sorti mais il n'a plus goût à rien. Même ses supérieurs veulent le mettre au placard - le sous-sol de la préfecture de police - en saisissant l'opportunité de la création d'une nouvelle cellule dévolue aux enquêtes inabouties, le Département V. Pour lui servir d'homme à tout faire, on lui attribue les services d'Assad, un réfugié politique syrien, dont le sens de l'observation, la bienveillance et la perspicacité vont l'amener à devenir l'assistant direct de Mørck. Comme je le disais, l'intrigue ne laisse pas la place à beaucoup de surprises. Néanmoins, pour le lecteur, le jeu consistera plus à se demander comment l'histoire sera résolue, par quels biais et quels sacrifices les personnages en viendront à bout. Et si l'on regarde Miséricorde sous cet angle là, c'est vraiment très bien fait. Qui plus est, on ne rechignera pas à retrouver Mørck, Assad, et bien d'autres encore, dont on sent que l'importance s'étoffera dans les prochains ouvrages. A suivre donc avec Profanation et Délivrance.

Voilà, voilà, voilà, c'est fini pour aujourd'hui. Il y a de fortes chances que je revienne bientôt vous causer de L'Arbre à bouteilles de Joe.R. Lansdale et de En attendantla vague de Gianrico Carofiglio. Du lourd, du très lourd. Du très très très très très lourd. Dernièrement on m'a conseillé d'adopter l'attitude « less is more ». C'est pas toujours facile. Mais bon, on n'a pas idée non plus d'écrire de tels chefs-d'oeuvre !

Etrange suicide dans une Fiat rouge à faible kilométrage, de L.C. Tyler, traduit de l'anglais par Julie Sibony, Sonatine, 2012, 231 p.
Une dernière chose avant de partir, de Jonathan Tropper, traduit de l'américain par Christine Barbaste, Fleuve noir, 2013, 336 p.
Orphans, tome 1, Double disparition, de Claire Gratias, Rageot, 2013, 288 p.
Miséricorde, de Juri Adler Olsen, traduit du danois par Monique Christiansen, lu par Eric Herson-Macarel, Audiolib, 2 CD MP3, 14 h 34 et aux éditions Albin Michel, 496 p.

22/06/2013

Qui ? / Jacques Expert

Qui ? La question est posée. J'allais dire qu'elle ne quitterait pas le lecteur de la première à la dernière ligne mais en réalité ça peut ne pas être le cas. Car personnellement, cette interrogation m'a assez vite parue superflue. Pourquoi ? On va se pencher sur cette autre question.

Qui ? C'est l'histoire d'un meurtre survenu en 1994 à Carpentras, dans le lotissement du Grand Chêne. Le meurtre d'une enfant, assassinée et violée. Jamais résolue, l'affaire a beaucoup fait parler d'elle. Dix-neuf ans plus tard, une émission télévisée revient sur les faits, remet en perspective le déroulement de l'enquête, ses rebondissements. Le soir de sa diffusion, quatre hommes la regardent, en compagnie de leur épouse. Quatre hommes parmi lesquels figure l'assassin.

Ceux d'entre vous qui auront déjà lu Jacques Expert savent l'attention toute particulière qu'il apporte à la construction de ses histoires. Il les peaufine, les soigne dans le seul but de surprendre le lecteur, de déjouer les certitudes qu'il peut avoir. Adieu en est sans doute l'exemple le plus révélateur. Le problème avec Qui ? vient paradoxalement de cette attention portée à la construction du récit. En invitant ouvertement le lecteur à devenir l'enquêteur de l'histoire, Jacques Expert a trop verrouillé son récit. Derrière chaque indice disséminé à travers la voix d'un des suspects, on devine sa volonté d'ouvrir des pistes, lesquelles se referment presque aussitôt lorsque la focalisation se fait sur un autre assassin potentiel.

La faute en incombe peut-être à l'approche du récit. On prend en effet connaissance de l'environnement de l'assassin dès sa prise de parole dès le prologue : marié, père de deux enfants, fille et garçon, il trouve une certaines quiétude dans le jardinage. Les quatre hommes auront les mêmes caractéristiques. Au fil des pages, le profil du tueur va s'étoffer et chaque fois, chaque fois, les éléments qui le constituent pourront s'appliquer à chacun des suspects. Ceux-ci semblent tous identiques, presque indissociables. Si bien qu'au final, l'identité du meurtrier enfin révélée ne surprend guère, quand bien même toute la construction du récit s'articulait autour de sa divulgation. L'intérêt s'est émoussé au fil de la lecture. Dommage, mais que ça ne vous empêche pas pour autant de lire les autres livres de l'auteur.

Qui ?, de Jacques Expert, Sonatine, 2013, 350 p.

11/06/2013

Tir groupé


Beaucoup de lectures en ce moment sans pourvoir trouver un moment pour en parler. On répare tout ça dans la minute. Vous verrez il y en aura pour tous les goûts, du récent au moins récent – le mot d'ordre dans ce petit coin de web étant toujours de suivre les envies de lecture, et si celles-ci s'avèrent fluctuantes, tant mieux ! Dans tous les cas, j'espère que cela donnera un éclairage suffisant pour vous donner envie de les lire.

On commence avec Gurvan, de Paul-Jean Hérault. Ma lecture de Cal de Ter, du même auteur n'est certainement pas étrangère au fait que je me suis plongé dans ce livre. Le Space Opera reste l'un de mes genres de prédilection de la Science-Fiction – avec les histoires de voyage dans le temps, comme je le soulignais il y a peu et avec Gurvan, le moins que l'on puisse dire, c'est qu'en matière de batailles spatiales et de réflexion subséquente aux guerres, on est servi.

Dans un conflit dont tous les protagonistes ont semble-t-il oublié l'origine, Gurvan officie comme pilote de vaisseau. Issu d'un Matérédu, sorte de centre d'élevage d'humains destinés à servir de chair à laser, il n'a rien connu d'autre que la guerre. Il sait ses jours comptés et il accepte docilement le sort inéluctable qui lui est réservé. Les statistiques parlent d'elles-mêmes : la durée moyenne de survie d'un soldat est de 61 missions.

Dans cette intégrale regroupant trois titres parus en 1987 et 1988 dans la célèbre collection « Anticipation » au Fleuve noir (Sergent-pilote Gurvan ; Gurvan : les premières victoires ; Officier-pilote Gurvan), j'ai donc effectivement retrouvé toutes les qualités – et quelques menus défauts - déjà soulevés dans Cal de Ter. On passe donc très vite sur l'historiette d'amour un tantinet mièvre ainsi que sur l'aspect un peu daté qui affleure parfois au détour d'une expression... pour nous attarder sur ce qui finalement, rend ce livre vraiment prenant, au point même qu'il sera bon de continuer l'aventure avec d'autres protagonistes évoluant dans le même univers dans le Bricolo. Le style de Paul-Jean Hérault est efficace, limpide, ça coule tout seul aurait-on envie de dire, et en bon amateur de Galactica, voire même Battlestar Galactica, on se plaît à suivre les scènes de batailles spatiales habilement décrites, à faire corps avec l'escadre de Gurvan. Et au-delà de cet aspect purement esthétique, on ne peut que reconnaître l'efficacité de l'approche de l'auteur vis à vis du conflit opposant les Terriens à... à qui d'abord ? Très longtemps, le lecteur ne sait effectivement rien de l'origine de la guerre et, hormis les vaisseaux ennemis, ne sait rien non plus de la nature des adversaires de Gurvan. La guerre apparaît alors dans toute son absurdité, quand l'escalade a fait son travail de sape, que méconnaissance de l'autre et aveuglement amènent à tuer pour ne pas être tué. Encore une fois, Paul-Jean Hérault signe du Space Op' comme on aimerait en lire plus souvent...


Autre temps, autre univers, autre bonne surprise (mais en est-ce réellement une ?) avec Bombe X de Ludo Sterman. Je savais que l'auteur travaillait sur un deuxième roman après le remarquable Dernier shoot pour l'enfer. En revanche, je ne savais pas que Julian Milner, son personnage, allait reprendre du service. Grand bien lui fasse même s'il en bave pas mal dans cette affaire baignant une fois de plus dans le sport et ses magouilles...des magouilles que Julian n'a de cesse de dévoiler.

A croire que l'investigation, les Milner ont ça dans le sang, dans les gênes. Le père d'abord, dont Julian sait pourtant si peu, puis son frère, retrouvé comateux sur une aire d'autoroute suite à une agression dont tout porterait à croire qu'elle était préméditée. Julian au fond du trou, pas encore remis du tumulte suscité par l'affaire Novella, en proie au doute, esseulé, décèle assez rapidement que son frère a dû toucher à quelque chose de gros, de très gros, pour qu'on cherche ainsi à le réduire au silence. Il ne se trompe pas. Il va en effet entrer de plein fouet dans les arcanes du dopage dans le cyclisme. Au péril de sa vie, il va dénouer un à un les fils de cet écheveau où petits et grands voyous, mafieux de tous poils, travestissent la beauté d'un sport et les espoirs de jeunes coureurs...

Plus sombre, plus noir que Dernier shoot pour l'enfer, plus incisif aussi, Bombe X fascine. Par l'éclairage apporté sur le dopage – la course ne se jouant plus sur une route mais dans des labos -, sur la complaisance d'un journalisme qui n'hésite pas à fermer les yeux, intérêts communs en jeu, par la tension qui s'en dégage irrémédiablement, mais aussi par l'attention toute particulière faite aux personnages de cette histoire, touchants et exaspérants à la fois, femmes et hommes, seconds rôles ou pas. Le background est là, laisse présager que Julian Milner n'a pas fini sa quête, que la tempête qui couve en lui n'a pas fini de s'exprimer. Je la suivrai de près...

On terminera, assez rapidement il faut dire, avec le dernier Philippe Djian, « Oh... ». Pourquoi rapidement ? Parce que tout a été dit à son propos, ou presque.

« Oh... mon Dieu » ? « Oh...putain » ? On laissera au lecteur le soin de découvrir ce qui se cache derrière ce titre énigmatique que Philippe Djian dévoile – mais le fait-il vraiment ? - en toute fin d'ouvrage. On retrouve ici tout ce qui fait la qualité de ses livres : la finesse de l'écriture et des personnages, faisant preuve une nouvelle fois d'une ambivalence avérée, ni tout blancs, ni tout noirs, pervers, sincères et faillibles. A la différence cette fois-ci que Philippe Djian abandonne le « je » masculin pour un « je » féminin. Il fallait oser s'immiscer ainsi dans la peau d'une femme, d'autant que celle-ci a été victime d'un viol dont elle gère l'impact avec un certain... détachement. Je n'en dirai pas plus, si ce n'est que Djian ne finit pas de surprendre... dans le bon sens du terme.


Gurvan, de Paul-Jean Hérault, Critic, 2012, 455 p.
Bombe X, de Ludo Sterman, Fayard (Fayard noir), 2013, 416 p.
"Oh...", Philippe Djian, Gallimard (Blanche), 2012, 240 p.


21/05/2013

La Quatrième théorie / Thierry Crouzet


Fichtre ! Quel livre !

En entamant la Quatrième Théorie de Thierry Crouzet, l'image d'un bâton de dynamite s'est imposée à moi. L'auteur allume la mèche dès les premières lignes. Très vite, c'est l'explosion. La déflagration est telle que les personnages sont propulsés, malgré eux, dans le maelström d'une réalité sidérante à laquelle ils doivent faire face. Il en va de leur survie, de celle de leurs proches aussi. Puis, au fil de la lecture, une autre image m'est venue. Celle d'un Big Bang.

Pleins phares, au son des Slash

Eclosion de la Quatrième théorie.

Idé revient de Paris. Il regagne sa maison de campagne dans le Lot-et-Garonne où l'attendent sa femme, Mitch, et ses deux enfants, Tom et Ana. Ce soir, il doit aussi revoir son ami Jos, perdu de vue depuis vingt ans. A l'époque, ils jouaient ensemble les pirates du Net. Mais les retrouvailles sont tout à coup compromises. La route est bloquée. Accident de voiture. Sur les lieux, Idé trouve un téléphone. Celui de Jos, qui sonne. Idé doit fuir. Lui et les siens doivent fuir. Ils sont en danger. Trois jours durant, ils seront tous au cœur de la guerre opposant les Croisés et le Freemen, se découvriront sous un jour insoupçonné, sans connaître de répit.

Avant d'être publiée en support papier, La Quatrième théorie a entièrement été écrite sur twitter, avec la contrainte de 140 caractères par phrase. Au début, celle-ci aura surtout permis à Thierry Crouzet de suivre l'impact de son histoire auprès de ses lecteurs, l'amenant parfois à la moduler en fonction de leurs réactions, de leurs retours. Bien plus que l'exercice en lui-même, c'est l'aspect expérimental de l'écriture qu'il semble important de souligner, pour la dynamique qu'il a engendré, que ce soit pour l'auteur lui-même ou pour ses followers : de l'état embryonnaire au tweet, du tweet au livre.

Le résultat est là, dans une alliance parfaite du fond et de la forme. Le style mitraillé, le staccato des mots restitue de manière immersive la frénésie du monde dans lequel Idé, Mitch, les Croisés, les Freemen, la société, évoluent. Notre monde. Derrière l'action, derrière cet emballement généralisé, dynamité par les nouvelles technologies, dont chacun essaie de se dépêtrer, se dévoile le territoire des idées. Croisés contre Fremmen. Les premiers accrochés au pouvoir, à la vision pyramidale, hiérarchisée de la société. Les seconds totalement démarqués de cette approche et prônant la mise en place d'un réseau décentralisé, par lequel l'individu n'aurait pas à subir la pression impulsée par les Croisés. Dire les choses ainsi pourrait laisser croire que Thierry Crouzet impose une vision très manichéenne. Or à la lecture de la Quatrième théorie, on voit très bien, très vite, qu'il n'en est rien.

-Les Freemen ne sont-ils pas ceux qui n'appartiennent à aucun parti ?
-Ils s'opposent à des partis. En conséquence, ils sont dans le parti d'en dehors, dans un non-parti.
-Est-ce possible de n'être ni dedans ni dehors, ni contre ni avec ? Demanda Idé.
-Je n'en suis pas sûr, j'essaie.

L'auteur ne se place jamais en position de donneur de leçon, de chantre de la révolution. Il ne cède pas non plus au renoncement. Son credo serait, une fois de plus, celui de l'expérimentation. Dans le sens où il serait possible de s'affranchir des codes sociétaux tels que nous les connaissons. En proposant, en testant de nouvelles voies, sans que ce soit au détriment de l'individu. Bien au contraire celui-ci devrait avoir toute latitude à s'exprimer, à devenir acteur de sa vie et responsable de sa place dans la société.

Joseph m'a souvent parlé de toi. De ton aspiration à une existence ordinaire. C'est tout à ton honneur. Mais arrive un moment où même l'ermite ne peut plus se tenir à l'écart des égarements de hommes.

On perçoit très clairement la portée humaniste d'une telle perspective, celle-ci se révélant jusque dans l'expression de la Liberté et de l'importance du lien social, de notre rapport au monde.

Roman d'action et roman d'idées, on ressort de la Quatrième théorie avec 1) l'impression d'avoir lu un livre insolite qui vaut sacrément le détour - voyez-y l'image un peu éculée de l'OLNI si vous voulez, 2) l'envie de le faire lire à pas mal de monde – faudra que je le file à mon banquier tiens... 3) les cellules en ébullition... d'autant que pas mal de faits relatés sont issus de notre réalité et laissent plus que perplexe... stupéfait.

Ne jamais interdire, toujours comprendre.

CITRIQ  

La Quatrième théorie, de Thierry Crouzet, Fayard (Fayard noir), 2013, 541 p.

11/05/2013

Le Projet Morgenstern / David S. Khara

Lorsque je m'étais fait l'écho du Projet Bleiberg, le livre avait pris son envol depuis un moment déjà, relayé par la presse, les libraires, les bibliothécaires mais surtout, par les lecteurs eux-mêmes. Le phénomène était à peu de choses près similaire à celui rencontré avec La Chambre des morts de Frank Thilliez. Un éditeur qui gagnait à être découvert, un auteur qui le méritait tout autant. Le genre d'histoire qui plaît encore, celle de ces écrivains qui sortent d'un peloton compact, resserré, pour faire une belle échappée inattendue et surprenante. On ne sait pas s'ils tiendront sur le même rythme tout le long de la course mais après tout, peu importe : ce qu'ils ont entrepris est déjà remarquable. Et quand un bouche-à-oreille fonctionne ainsi, rien ne coûte d'aller voir de plus près de quoi il retourne ni de céder à une saine curiosité. Une curiosité pouvant finalement mener jusqu'au Projet Morgenstern qui clôt la trilogie impulsée – et bien impulsée – par David S. Khara.

Jacqueline Walls et Jérémy Corbin sont parvenus à se poser, à mener ce qui ressemble de loin à une vie relativement paisible après les événements auxquels ils ont été confrontés avec Eytan Morgenstern depuis le Projet Bleiberg. Jacqueline est devenue flic dans la ville du New Jersey qu'ils habitent. Jérémy a rejeté son ancienne vie de trader pour devenir libraire. Ils ont eu une petite fille. Rien a priori ne devrait bousculer cet équilibre acquis de haute lutte mais d'autres personnes en ont décidé autrement. De sorte qu'Eytan, qui ne veut s'attacher à personne, va tout mettre en œuvre pour les protéger, quitte pour cela à renouer une fois de plus avec son passé. Car ce qui se trame aujourd'hui possède de sombres résonances avec l'objet de sa lutte et la racine de ses propres souffrances...

Pas facile, sans doute de continuer sur la lancée d'un Projet Bleiberg. Est-il possible de tenir ainsi sur la longueur, faire en sorte que l'intérêt ne s'émousse jamais ? Le Projet Shiro, deuxième volet des aventures d'Eytan Morgenstern avait à lui seul levé le doute, et si tant est qu'il soit réapparu, ce dernier tome le renvoie définitivement dans les limbes. Certes, la mécanique est identique, l'auteur alternant éléments du passé et temps présent. Certes, les personnages et leurs particularités nous sont connus. Mais cela n'enlève jamais, n'enlève en rien la faculté qu'a David S. Khara de raconter l'Aventure, de la poser, la décomposer, de l'étirer, de la rendre malléable au point d'en faire ce qu'il veut.

Cela tient parfois à peu de choses. Certains vous parleront de style cinématographique, de scènes très visuelles. Personnellement, je perçois dans cette série de livres – et je peux me tromper naturellement - la somme des influences que peut avoir l'auteur, que ce soit en matière de livres ou même de films, et qui sonnent comme un écho incroyable aux références que je colporte dans ma propre caboche. Cela s'avère saisissant dans les scènes se passant pendant la seconde guerre mondiale, en Pologne, lorsque Eytan rejoint les rangs d'un groupe de résistants, qu'il lutte avec eux pour déjouer les plans des occupants. Et pourtant il ne s'agit pas non plus d'un simple copier / coller de références, car l'auteur a son style propre, un style efficace, vif et... oui, imagé. Il a sa manière bien à lui de poser son histoire, de dépeindre actions et situations. Mais surtout, il connaît ses personnages, aime - cela se voit, se sent - les faire évoluer selon des caractéristiques qui leur sont propres sans pour autant les faire réagir de façon trop systématique à tel ou tel événement donné. Ce sont à la fois des personnages de fiction répondant aux codes du roman d'Aventure, avec ce qu'il faut d'humour, de sérieux, de réfléchi et de faculté à réagir aux embûches semées sur leur parcours, mais ce sont avant tout des personnes en questionnement sur le monde qui les entoure.

Côté questionnements, justement, on n'est pas en reste avec le Projet Morgenstern. De ce point de vue, l'alternance passé / présent, revêt toute son importance. Parallèle miroir, elle renvoie la quête de l'Übermensch, dont Eytan a été l'une des victimes, au transhumanisme, mouvement qui tendrait à améliorer les capacités humaines grâce à la science. Pas question en l'occurrence de jeter le progrès ou les innovations à la trappe mais de mettre en garde contre les dérives qu'elles ne manquent pas d'engendrer...

Vous l'aurez donc compris, si vous manquez de Projets en ce moment, vous savez vers où vous tourner... ils sont disponibles dans toute bonne librairie indépendante... ou en bibliothèque... enfin j'espère.


Le Projet Morgenstern, de David S. Khara, éditions Critic, 2013, 361 p.

07/05/2013

22 / 11 /63 / Stephen King

Avec Stephen King, on ne sait jamais trop à quoi s'attendre. Le monsieur alterne le bon, le mauvais, le très bon, voire aussi le très mauvais, et bien entendu, pas forcément dans cet ordre. Ce serait trop simple.

Malgré une amère déception avec Dôme, un livre bavard et long (si long...), je n'ai pourtant pas hésité à me plonger dans 22/11/63, dernier ouvrage en date (hum...) de celui que l'on qualifie de façon un peu systématique, de maître de l'horreur*. Ma décision n'était pas uniquement induite par le consensus que le livre semblait faire autour de lui mais bel et bien parce que je ne sais pas résister à une histoire de voyage dans le temps. C'est comme ça, je n'y peux rien et je ne cherche même pas à changer la donne. Je ne sais plus si ça remonte à Retour vers le futur, La Fin de l'éternité, au Voyageur imprudent, à Autant en emporte le temps ou même à la Bande Dessinée Vortex, mais le fait est là, je succombe. Même partager il y a peu la lecture avec le fiston du J'aime lire n°423, Rendez-vous chez tante Agathe, ne m'a pas tant déplu, c'est vous dire... même si, en l'occurrence, mon attention se portait plutôt sur l'impact du voyage sur le petit gars en question. Quoiqu'il en soit, si vous-même avez des suggestions ou si vous voulez signaler votre meilleur souvenir en matière de récits d'incursions dans le temps, n'hésitez pas, la porte des commentaires vous est grande ouverte.

22 / 11 / 63... la date est célèbre, ancrée dans les mémoires. Ceux qui ont vécu l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy se rappellent encore l'endroit où ils se trouvaient en cet instant fatidique. Jake Epping, lui, n'était pas né. Pour autant, cela ne va pas l'empêcher de vivre l'événement de près, de très très près. Professeur d'anglais à Lisbon Falls, rien ne le prédestine à jouer les héros en tentant de déjouer les plans de Lee Harvey Oswald. C'est pourtant compter sans un ami, Al Templeton, gérant du dinner le moins cher du coin, en pleine forme un jour et bizarrement atteint d'un cancer des poumons en phase terminale le lendemain. Afin que son secret ne tombe pas dans l'oubli, Al emmène Jake dans la réserve de son restaurant où se trouve une brèche temporelle emportant en 1958 toute personne qui la traversera. Quel que soit le nombre de voyages effectués, le point d'arrivée sera toujours le même, le 9 septembre à 11 h 58. Au retour, seulement deux minutes se seront écoulées. Deux minutes qui porteront peut-être en elles les stigmates des changements imposés par le périple en Terre d'Antan. En guise de dernière volonté, Al demande à Jake de parachever ce que lui même n'a pu accomplir : empêcher l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy. Il lui remet toutes les notes pouvant lui être utile dans sa mission, de l'argent, des résultats sportifs... mais attention, le Passé n'est pas du genre à se laisser moduler.

Si Jake a pour objectif la survie de JFK et d'en juger les répercussions lors de son retour en 2011, il va néanmoins passer cinq ans dans une époque où il devra veiller à ne pas trahir son origine. De fait, il ne s'agit pas pour Stephen King d'axer essentiellement son récit sur un événement historique, mais plutôt de revisiter une période riche socialement et culturellement. J'ai personnellement redouté qu'il ne tombe dans le « c'était mieux avant », plusieurs remarques allant dans ce sens. Avec ses yeux de 2011, Jake Epping a la crise en tête, et il ne manquera pas en effet de s'étonner du prix des différents produits de consommation, du mode de vie des uns et des autres, rendus parfois plus aisés par une administration relativement souple. Mais la fascination toute naturelle qu'il éprouve à l'égard de cette Terre d'Antan ne vire pas non plus à l'angélisme pur et simple, loin s'en faut. Le racisme est là, bien là, suinte par bien des pores, l'homophobie aussi, et la condition féminine n'est pas des plus aisées. Jake le sait, l'humanité n'était pas plus reluisante hier qu'aujourd'hui. Les curseurs se sont peut-être déplacés mais la félicité n'est pas à l'ordre du jour.

Si Dôme avait fait preuve, à mon sens, d'un manichéisme exaspérant, c'est bien le contraire ici, où les personnages se révèlent autant dans leur fragilité que dans leur volonté d'accéder à une forme de simplicité. Ce n'est pas pour rien si, comme le dit Jake Epping lui-même, c'est dans les moments de solitude, en retraite à la campagne ou dans sa vie bien rangée de professeur à Jodie, la bourgade où il a élu résidence, qu'il avoue avoir vécu ses meilleurs instants. Simplicité donc, en parallèle  à une Histoire grondante qu'il ne s'agit pas d'occulter, pour autant qu'on le puisse ou le veuille seulement...

Autant le savoir, l'uchronie pur jus où, à partir d'un et si, l'auteur se serait employé à exploiter le champ des possibles, est pratiquement inexistante ici. Stephen King a mis toutes ses billes dans l'évocation du passé et c'est bien la force de sa narration qui fait mouche. Il pimente en effet son récit de détails évocateurs, générateurs d'images et de sensations saisissantes, n'oubliant pas, comme il le fait parfois, de dresser des passerelles avec ses autres livres. Derry 1957, ÇA vous dit quelque chose ? Entre les phases contemplatives assez réjouissantes du livre bande musicale incluse Stephen King place de façon très adroite les éléments qui vont relancer l'histoire, la pimenter ce qu'il faut pour emporter l'adhésion du lecteur. La mienne en tout cas. Au point même que si on me demandait quel livre de Stephen King je conseillerais en premier, celui-ci serait sans nul doute en haut de la pile...

CITRIQ
*Jacques Baudou dans ses critiques du Monde des Livres a heureusement contribué à casser cette image réductrice.

22/11/63, de Stephen King, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Nadine Gassie, Albin Michel, 2013, 936 p.

05/04/2013

Quelques questions à... Gilles Moraton

Tenir Le Monde par les couilles est désormais à portée de tout le monde. Le seul problème, ou pas, c'est que cette mainmise est de courte durée. Le temps de côtoyer, Kris, Manu, Aziz et le narrateur, cerveau de la bande, dans la carlingue d'une bagnole à l'approche du braquage d'une banque qu'ils sont sur le point de commettre. Enfin, si tout se passe bien... car les choses ne s'annoncent pas sous les meilleures auspices. Car ces braqueurs ont tout de véritables branques.

Tenir Le Monde par les couilles est désormais à portée de tout le monde, disais-je... mais il se pourrait aussi que le rire, qui ne manquera pas de se manifester à sa lecture, vous amène à le laisser tomber avant, bien sûr, de le reprendre et savourer les pépites langagières qu'il recèle.

Aussi, plutôt que de rentrer dans les détails de cette chronique d'une débâcle annoncée, je vous propose de suivre une courte interview de l'auteur, Gilles Moraton, que j'ai sous la main (ouais, je me sens tout puissant ces temps-ci !...)

BiblioMan(u) : Dans Le Monde par les couilles, tu mets en scène l'histoire d'un braquage... atypique, où l'humour est omniprésent, comme dans tes autres livres. Néanmoins cette fois, tu joues aussi d'un ressort où le comique prend parfois le pas sur l'humour...

Gilles Moraton : Il faut dire que la frontière est subtile, disons que parfois le comique de situation prend le pas sur l'humour induit par le langage.

B: Est-ce que tu n'as pas eu peur à un instant de basculer dans la farce ?

G. M. : Non, jamais, ce n'est pas mon genre, je n'aime pas le comique grossier (si c'est bien le sens commun qu'on donne aujourd'hui au mot farce), on tombe facilement dans la vulgarité, et je ne pense pas être allé jusque là.

B : Le narrateur de l'histoire, le pilote, le chef, le cerveau du groupe porte en lui un caractère désabusé. Il est d'emblée en proie au doute quant à l'issue du casse – et on comprend aisément pourquoi au regard du comportement de ses acolytes, mais aussi de sa propre histoire. L'occasion rêvée d'aborder la spirale de l'échec, non ?

G. M. : Oui, c'était un des objectifs du roman, essayer de comprendre ce qui pousse parfois des individus, (presque tous les individus à vrai dire), à se voir comme incompétents, ou inaptes à réaliser tel ou tel projet. J'ai essayé de décomposer le mécanisme mental qui amène à cette déconsidération de soi. C'est un élément clé du livre : pourquoi lorsqu'on a toutes les clés en main et un plan pour réussir une entreprise, pourquoi va-t-on créer les conditions qui conduisent à l'échec ?

B : A l'inverse, les autres membres du groupe paraissent insouciants et même inconscients des dangers qu'ils courent. Qu'est-ce qu'ils représentent eux, dans ce schéma de l'échec ?

G. M. : Ils en sont la pierre angulaire, c'est d'ailleurs le texte de la 4e de couverture, le narrateur se demande ce qu'il a fait au bon dieu pour se trimbaler des mecs pareils. Son problème, c'est qu'il est lié d'amitié avec eux et qu'ils s'entraînent les uns les autres dans la spirale descendante.
Eux ne se posent pas les questions du narrateur, ils sont dans l'action, ce sont des êtres instinctifs qui réagissent directement en fonction de leurs pulsions.

B : Cette « folie » qu'ils ont en eux s'en ressent jusque dans la forme – pas de tirets pour des dialogues syncopés... Pourquoi ce choix ?

G. M.: En dehors du narrateur, les autres personnages sont fondus en une sorte de nébuleuse, on ne sait jamais trop lequel parle, c'est voulu pour entretenir la confusion, une confusion qui se traduit ensuite jusque dans l'action. Et donc, effectivement il n'y a pas de tirets de dialogue pour renforcer cet effet.

B: Tu évoques aussi une entité dans ton livre, à savoir la Banque qui, elle, ne semble jamais vraiment connaître l'échec. Des envies de braquage ?

G. M. : [Rires]. Non, je suis plutôt du genre à gagner mon argent par des moyens honnêtes. Enfin, supposés tels. Cela dit je ne vais pas faire un dessin ni prendre de gants, les banques aujourd'hui ont pris le pas sur les politiques des états, elles écrasent et asphyxient les peuples pour des profits toujours plus grands ; le combat politique de ce siècle devra se faire contre les tenants de la finance.

B : Derrière les mots, la fulgurance des dialogues et l'évocation de grands noms du banditisme, on devine l'influence de films dans ton livre. On pense à Audiard, Woody Allen, à des scènes entre Gabin et Delon... un hommage ?

G. M. : Oui et non. Je reprends à mon compte les gens que tu cites, mais plus comme une nourriture de ce que je suis. Je suis nourri de Audiard et Allen, oui, de Melville, du cinéma italien des années soixante, mais tout autant de Duras, Dostoëvsky ou Perec. Je réfute le mot d'influence, ou alors tout est influence, je n'ai pas cherché à copier qui que ce soit, c'est la situation de départ qui induit les dialogues et le niveau de langage populaire.

B : SemiPrivatejokequestion : Le Monde par les couilles, ça ferait une belle pièce de théâtre, non ? A quand une adaptation ?

G. M. : Difficile, une adaptation, difficile, j'y pense pour les alentours de 2024, le temps de bien peaufiner.

Le Monde par les couilles, de Gilles Moraton, Elytis, 2013, 208 p.

19/03/2013

La Mort n'a pas d'amis / Gilles Schlesser

Les histoires de tueurs en série ne manquent pas à l'appel. Certains pourraient même penser qu'on en mange à la pelle. D'ailleurs, en ce moment - vous l'aurez peut-être remarqué- la mode est aux serial-killers sympathiques et drôles, ceux avec qui, pour un peu, on irait manger le bout de gras. 

Bien loin de toute surenchère thrilleristique, Gilles Schlesser, dans La Mort n'a pas d'amis, a choisi une toute autre approche, sans doute parce que son propos n'est pas de s'inscrire dans une veine spécifique de la littérature policière. On sent plutôt à travers les 237 pages de ce roman tout le plaisir – communicatif - qu'il a eu à l'écrire, à partager avec nous sa passion des quartiers parisiens et du courant surréaliste, sans jamais se révéler pontifiant.

1925. Camille Baulay, plus connue sous le pseudonyme de Oxy B pour ses lecteurs, reporter spécialisée dans les faits divers et autres affaires de mœurs, est contactée par le commissaire Gardel. Ce dernier, qui semble éprouver une réelle affection pour la jeune femme, lui offre sur un plateau la primeur d'une scène de crime pour le moins inhabituelle et énigmatique. Un homme a été poignardé et la mise en scène entourant ce meurtre laisse perplexe. L'assassin a cousu une cape rouge sur la veste de sa victime, laissé une pomme dans sa main et peint son sexe à la peinture noire. Un meurtre plus tard, Camille réalise que les cadavres semés selon un ordre et des endroits bien précis dans Paris auraient un lien avec un tableau de Max Ernst, le Rendez-vous des amis, et par extension, avec les surréalistes. Elle aura tôt fait d'aller à la rencontre d'André Breton, de Robert Desnos et autres acteurs de ce mouvement pour tenter de comprendre l'origine des meurtres.

Les pages de La Mort n'a pas d'amis filent, filent, filent. Gilles Schlesser, en s'accommodant des codes du polar et en livrant une enquête s'avérant finalement assez classique, parvient à capter le lecteur de bout en bout. Par l'époque qu'il a choisie d'abord, un 1925 où l'on devine les stigmates d'une guerre mondiale sans encore sentir les prémices d'une autre à venir, par ses personnages d'une vitalité, d'une hardiesse ou d'une folie irrésistibles et, sans aucun doute, par cette immersion en terre surréaliste. Avec Camille, frondeuse épatante et enthousiasmante, on se fond dans le décor et la mécanique souvent entropique impulsée par André Breton. Qu'il s'agisse des jeux et exercices littéraires mais aussi des rivalités qui opposèrent les surréalistes entre eux ou envers ceux qui, à travers le temps, s'étaient inscrits dans une vision de la réalité incompatible avec la leur, on suit tout cela avec un vif intérêt.

Au final, on ressort même de cette lecture avec l'envie d'en savoir plus, la curiosité vissée au cerveau, et enchanté d'avoir côtoyé un temps les personnages qui jalonnent ce récit, dans lequel Gilles Schlesser a su combiner à merveille érudition, humour et enquête. Loin des modes, donc, tout à la passion de son histoire, de l'Histoire et de ceux qui l'ont écrite... à leur façon.

La Mort n'a pas d'amis, de Gilles Schlesser, Parigramme, 2013, 237 p.

16/02/2013

Les Solidarités mystérieuses / Pascal Quignard



Chaque année, dans la masse de romans, je parviens à dénicher une perle. C'est l'occasion d'en parler, non? En 2012, j'ai eu le coup de foudre pour Mr Peanut de Adam Ross. En 2013, qui débute à peine, c'est sans conteste Les solidarités mystérieuses de Pascal Quignard qui sera mon coup de coeur.

Il y a des romans comme ça - très peu en fait ! - où je m'évade du début à la fin… tant de beauté passe par les mots, les mots mis bout à bout, dans le bon sens - du moins le sens que j'aime. Et je lis la dernière page, je lis le dernier mot, je ferme le livre, et je ne peux plus bouger… bouleversée par l'émotion, le sourire aux lèvres, la tête partie, loin, très très loin d'ici. Ca arrive encore et franchement ça fait du bien ! Vraiment !

Pascal Quignard est un formidable romancier. J'avais dévoré Villa Amalia et j'ai littéralement englouti Les solidarités mystérieuses. TOUT, je dis bien TOUT est enchantement dans ce roman : le récit, les personnages, le style et surtout, cette manière tellement particulière de décrire les failles et les fractures que nous portons tous et cette façon, radicale, qu'ont ses personnages de "composer" avec.

Côté récit, attendez vous à vous balader du côté de la Bretagne. A arpenter des petits villages cachés par les falaises pas loin de Saint-Malo. D'un point de vue météorologique, il y fait beau et moins beau. Ok. Mais la nature est là, présente, envahissante. Une sorte de personnage à elle seule. On y retrouve un peu ce qui a fait le succès des Déferlantes de Claudie Gallay.

Côté personnage, vous y découvrirez Claire. La femme en rupture. Celle qui quitte tout pour retrouver son amant… et sa Bretagne natale. Ici, rien d'introspectif : vous ne découvriez qui est Claire qu'à travers les personnes qu'elle aime et qui l'aiment. Ces personnages satellites, mais essentiels, qui gravitent autour d'elle, qui l'observent, sans forcément la comprendre, sans forcément tout comprendre, et qui prendront tour à tour les rennes du récit.
Il y a Simon, son amour de jeunesse, avec qui, vingt ans après, la flamme, jamais éteinte, renaît.
Il y a Paul, son frère, tellement différent d'elle, mais avec qui elle partage les mystères de l'enfance, la tolérance qu'impose le lien fraternel et le goût pour les balades sur la lande par tous les temps.
Il y a Juliette, sa fille, qui après tant d'années vient retrouver cette mère étrange qui l'a abandonnée.
Il y a aussi tous les autres, ami(e)s et voisin(e)s qui la côtoient, qui la connaissent… de près, de loin.
Et il y a surtout la mer, la lande, les falaises.
Alors que dire de Claire? C'est une personne angoissée, qui ruissèle de sueur dès que l'angoisse monte. Une mère qui a abandonné ses enfants. Une femme aliénée par son amour de jeunesse. Une sœur fidèle et protectrice. Une femme en rupture, en quête… mais, de quoi, finalement?
Claire n'est finalement qu'un prétexte pour Quignard. Il épingle et dissèque son personnage juste pour nous montrer que les êtres humains que nous sommes sont totalement en décalage avec les êtres humains que nous pourrions être. Pourquoi ne pas laisser la douleur ou la joie envahir nos corps, la nature faire symbiose avec nous, le temps reprendre le rythme de nos rythmes? Voilà, ce que j'ai lu dans ce roman là.

Côté style, Quignard frôle la perfection. Les phrases sont économes. Le vocabulaire d'une richesse infinie. Le style est précis, sobre, presque rigide… De cette rigueur naît une émotion "vraie". De ce style dépouillé naissent les images, les sensations, les émotions.
L'autre grande force de Quignard, c'est de construire son récit en négatif. Etrangement, malgré la précision du style, se dégage une part de mystère, d'ombre, de flou. L'écrivain a une façon de "tourner autour du pot", de raconter précisément des détails qui ne donnent pas forcément un éclairage éclairant sur ses personnages. Tout est en nuance, en décalage. Car finalement, qui connait Claire dans ce roman?
La structure du roman en témoigne : le personnage de Claire est "raconté" par ses proches. C'est un roman choral où tout et tous se resserrent vers elle… mais cette structure permet aussi de conserver ses zones d'ombres et de mystères… réalité de notre quotidien en quelque sorte… Peut-on vraiment comprendre les autres?
Quignard se situe à la bonne distance pour nous donner à lire l'histoire d'une femme, brisée par la vie, en rupture avec notre société, là où d'autres en aurait fait une marginale, voire une folle.

Comme dans Villa Amalia, Quignard choisit encore un personnage féminin, en rupture avec "le monde" et ses conventions, en exil, qui recherche, se perd, se retrouve, se reconstruit d'une manière hors norme. La nature est encore présente. Elle est aidante, calmante, salvatrice dans ce processus. Elle est un personnage en soi. Une symbiose s'instaure entre ses personnages et cette nature là, peu à peu. Le temps joue aussi un rôle déterminant dans cette union, puisqu'en s'en affranchissant il semble possible de se le réapproprier… différemment. Enfin, ce roman est un bel hymne à l'amour. A l'amour tout court. Et à l'amour fraternel surtout. Car c'est bel et bien avec son frère Paul que Claire entretient une sorte de "relation élastique", qui, quoi qu'il arrive, les unit et que rien ne peut ébranler. Voilà donc le canevas de ces «  solidarités mystérieuses  ».

Chronique signée Gentille Pestouille

 

 
 Les Solidarités mystérieuses, de Pascal Quignard, Gallimard, 2011, 272 p.

08/02/2013

Player One / Ernest Cline


Il est possible que vous vous trouviez un jour avec des personnes ayant vécu de plein fouet les années 80, que ces personnes aient baigné, enfants ou ados, dans cette culture qui a... comment dire... laissé des traces. Il est probable également que vous vous trouviez avec ces personnes le jour même où – cela arrive une fois l'an en moyenne – ils y vont de leur soirée revival, saupoudrée de références de films ou de séries, agrémentée de souvenirs de parties de jeux vidéos épiques, farcie jusqu'à l'indigestion de chansons de variétés et de dessins animés cultes. La soirée avançant, les classiques ayant suscité jusqu'à des sifflements bizarres dans vos oreilles, le jeu consiste alors à trouver des pépites oubliées, lesquelles une fois verbalisées arrachent des cris extatiques ou des onomatopées d'une autre planète aux personnes vous entourant. Se voir ainsi propulsé des années en arrière peut en effet provoquer des comportements pour le moins étranges. Là encore, vos oreilles en sont pour leur frais.

Ernest Cline, auteur du livre Player One, sorti en fin du mois de janvier, a dû vivre une de ces soirées. Plusieurs même. Ça ne fait aucun doute. Impossible, à la lecture du livre, d'imaginer qu'il ne s'y soit pas adonné avec une ferveur presque mystique. Son âge est à ce titre assez révélateur...

2044, rien ne va plus sur Terre. Une grande partie de la population mondiale a préféré se réfugier dans une réalité virtuelle, l'OASIS, plutôt que de subir les affres du quotidien, cumulant conditions climatiques désastreuses et inégalités sociales jamais atteintes. Dans l'OASIS, dans l'étendue presque sans limite qu'elle suppose, Je peut être un autre, et tout se révéler possible... ou facticement possible. Le créateur de cet univers à nul autre pareil, James Halliday, est décédé voici quelques années, sans héritier à qui léguer sa fortune colossale. Aussi a-t-il décidé de lancer une chasse singulière : celui qui saura trouver l'Oeuf caché dans l'OASIS remportera le gros lot, se montant à plusieurs milliards de dollars. Pour ce faire, il faudra résoudre bon nombre d'énigmes relatives aux années 80 dont il était fan (euphémisme quand tu nous tiens!), et dénicher trois clés ouvrant chacune un portail virtuel. Wade Watts alias Parzival est de la partie et n'en revient pas lui-même lorsque, à dix-huit ans, il est le premier à mettre la main sur l'une d'entre elles.

Ce n'est indiqué nulle part sur le livre mais il convient de le savoir, Player One s'adresse à un public de jeunes lecteurs ou aux nostalgiques des années 80. Le problème c'est que je doute que les jeunes lecteurs actuels s'intéressent vraiment aux nombreuses et vieilles références citées dans le livre, hormis dans un souci de curiosité. La plupart d'entre elles leur passeront au-dessus de la tête à moins de prendre constamment des notes et de les répercuter ensuite sur un moteur de recherche. Quant aux nostalgiques des années 80, qui auraient peut-être vu là une occasion de s'éviter une énième soirée revival où il auraient certes pu briller - pour avoir pris des notes la fois précédente -, tous ne seront certainement pas sensibles à la tonalité trop young adult du récit.

Qui plus est, on trouvera dans Player One des considérations malheureusement déjà vues et revues, mais surtout mieux vues et revues ailleurs. Ici, tout paraît bien gentillet et naïf dans la représentation de la Réalité opposée au monde virtuel (c'en est presque comique de voir le concepteur de l'OASIS affirmer que rien ne vaut la VRAIE vie quand lui-même a vécu comme un reclus dans son propre univers... pince-moi je rêve!), ou bien même dans l'approche de l'identité, de l'image que l'on renvoie aux autres et du souci que l'on peut y apporter, dans la crainte d'un rejet.

Personnellement, à part retrouver des références de films et de jeux vidéos (qui m'ont permis de bien rire en visionnant Le joueur du grenier), l'intérêt s'est émoussé au fil de cette histoire bizarrement trop linéaire et sans surprise, où les gentils sont bien gentils, les méchants bien méchants, et qui s'avère finalement assez décevante. 

Player One, de Ernest Cline, traduitn de l'américain par Arnaud Regnauld, Michel Lafon, 2013, 407 p.
CITRIQ

19/01/2013

La Femme en vert / Arnaldur Indridason

Il aura suffi de l'acuité d'un étudiant de médecine venu chercher son petit frère à un goûter d'anniversaire pour révéler un mystère remontant à plus de cinquante ans. Après avoir reconnu un os humain dans la bouche d'un bébé, il remonte jusqu'au terrain de jeu des enfants sur les hauteurs de Reykjavik, et découvre un squelette prisonnier de la terre. A charge ensuite pour l'inspecteur Erlendur et son équipe de remonter la trame du passé, identifier le cadavre et comprendre le ou les drames qui se sont noués ici-même durant la seconde guerre mondiale. Pas facile pourtant de mener l'enquête dans ces conditions, encore moins lorsque les drames personnels viennent entraver sa marche...

Deuxième enquête de l'inspecteur Erlendur et, une fois de plus, c'est dans un passé lointain qu'il va devoir plonger pour en dénouer tous les fils. Après avoir traité du viol et du silence qui l'entoure, la préoccupation d'Arnaldur Indridason se porte une nouvelle fois vers les femmes, victimes cette fois-ci de violences conjugales. Par extension, il aborde aussi l'impact psychologique redoutable que celles-ci peuvent engendrer sur une famille, sans oublier, non plus, de revenir sur le silence d'un entourage ou d'une autorité préférant ne pas voir plutôt que d'affronter une réalité abjecte.

On reste comme tétanisé par la force évocatrice du récit : la construction, le dosage des éléments de réponse fournis par l'auteur, alternant entre temps présent et temps passé, la psychologie des personnages (leur existence même, leur vulnérabilité - et leur force aussi) jouent pleinement en faveur de cette impression.

Arnaldur Indridason use également d'une certaine lenteur dans la progression de son intrigue. Impossible de le lui reprocher. Au contraire, celle-ci apparaît comme l'une des composantes essentielles de l'histoire.Elle entretient le lecteur dans la torpeur des événements qui lui sont dévoilés, du calvaire et de la douleur physique autant que morale, parfois faite d'abandon, que subissent les uns et les autres.

A n'en pas douter, il s'agit là de grand, grand art.

La Femme en vert, de Arnaldur Indridason, traduit de l'islandais par Eric Boury, Seuil (Points Policier), 2007, 352 p.

05/01/2013

Jusqu'à la folie / Jesse Kellerman

Certains pitchs vous font parfois aller au-delà d'une déception rencontrée à l'égard d'un auteur. Je n'avais pas du tout adhéré au si encensé Les Visages et je ne pensais donc pas forcément revenir vers Jesse Kellerman un jour. Cependant l'histoire de Jusqu'à la folie a eu ce qu'il fallait d'intrigant pour passer outre cette décision.

Après une journée harassante à l'hôpital où il est stagiaire, Jonas Stehm entend une femme crier à l'aide. Ni une ni deux, sans même réfléchir, il vole à son secours et tue l'agresseur qui a eu le temps d'infliger deux coups de couteau à sa victime. Celle-ci en sortira indemne mais ce n'est pas le cas de Jonas qui, en héros d'un jour, va vite voir sa vie devenir un véritable enfer...

« L'écrit ne peut jamais vous sauter au visage comme un film. »

Arriver à la fin du livre et trouver une telle phrase, ça laisse pantois. On aurait envie de dire à l'auteur qu'il aurait pu s'épargner bien du labeur, ou bien qu'il aurait gagné à passer directement à l'écriture du scénario. Au moins le lecteur se serait épargné l'attente d'une angoisse qui ne vient jamais vraiment. L'ensemble du bouquin est convenu, possède un goût prononcé de déjà-vu en matière cinématographique, ficelles comprises. C'est même stupéfiant par moments. On croirait voir un patchwork de scène de films sans que cela confine pour autant à l'hommage : un parfum de Coup de foudre à Nothing Hill avec le co-locataire complètement barré de Jonas, un bon morceau de Liaison fatale où le harcèlement sur lequel repose l'intrigue ne fait jamais tressaillir, malgré les vains efforts de Jesse Kellerman, un brin de La Main sur le berceau pour quelques ficelles, et enfin un soupçon de série télé, Urgences en tête ou, au choix, Grey's anatomy pour ce qui est des petites guerres intestines en milieu hospitalier.

Vous l'aurez compris, rien de bien terrible à se mettre sous la dent avec ce livre là si ce n'est, peut-être, de quoi se donner envie de revoir certains films ou séries. Rien n'est moins sûr.

Jusqu'à la folie, de Jesse Kellerman, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Julie Sibony, J'ai Lu, 2012, 343 p.