01/07/2011

Le Silence pour preuve / Gianrico Carofiglio

S'il y a bien un personnage pour lequel je suis prêt à arrêter toute lecture en cours, c'est bien Guido Guerrieri. J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que je pensais de lui lors de ses premières apparitions dans Témoin involontaire et Les Yeux fermés. Naviguant sur d'autres eaux que la seule blogosphère, je n'avais pas évoqué Les Raisons du doute, roman tout aussi saisissant et touchant que les précédents, tout aussi enthousiasmant que ce dernier titre, paru il y a peu, Le Silence pour preuve.
Cette fois-ci, Guido Guerrieri, avocat pénaliste à Bari, est contacté par l'un de ses confrères. Celui-ci se trouve dans une impasse et ses clients sont désespérés. Leur fille, Manuela, a disparu corps et bien depuis bientôt six mois. Sans de nouveaux éléments concluants, la police est prête à clore définitivement l'enquête. Leur seul espoir réside donc dans Guido Guerrieri qui, à sa propre surprise, accepte de les aider en jouant de ses différents contacts et en interrogeant tour à tour les différents amis de la jeune femme, les dernières personnes à l'avoir vue vivante.
Si Guido quitte sa robe de prétoire pour endosser un habit de détective dans lequel il ne sent pas très à l'aise, il ne perd cependant rien de son attrait, de son humanité qui le rend si authentique, fort et fragile à la fois. Dans le Silence pour preuve, on suit l'enquête pas tant pour avoir le fin mot de l'histoire que pour toucher du doigt les tourments qu'elle génère en Guido, les incertitudes et les troubles qu'elle réveille en lui. Vous l'aurez compris, ce n'est pas l'action qui prime ici mais plutôt une forme d'introspection. Une introspection qui se matérialise contre le sac de boxe de Guido, sac auquel il a pris l'habitude de s'adresser dans ses joutes expiatoires, ou au cours de ses errances nocturnes dans Bari, voire même à travers les personnages qu'il côtoie : une ancienne prostituée qu'il a défendue des années plus tôt et avec laquelle il noue une réelle amitié, un inspecteur de police avec qui il a déjà eu l'occasion de travailler, ou bien même ce trafiquant et néanmoins client que Guido sait apprécier pour la franchise et l'honnêteté dont les éminents protagonistes de l'univers judiciaire dans lequel il évolue sont loin de toujours faire preuve.
Rien n'est tout blanc ou tout noir dans l'univers de Guido. Tout s'y conjugue en nuances et la nostalgie ne manque pas de s'y inviter de la plus désarmante des manières. Mais le plus impressionnant, avec cette série consacrée à Guido Guerrieri, c'est sans doute la déconcertante facilité avec laquelle Gianrico Carofiglio nous délivre la complexité de son personnage, un être en perpétuelle construction.
Vous ne me croyez pas ? Allez donc faire un tour par ici, par , ou même encore par ...
Le Silence pour preuve, Gianrico Carofiglio, traduit de l'italien par Nathalie Bauer, éditions du Seuil, 247 p.

24/06/2011

La Fraternité du Panca. Tome 4, Soeur Onden / Pierre Bordage

Pour inaugurer le nouveau et bienvenu challenge de Mr et Mme Lhisbei, le Summer StarWars, consacré au psace opera et au Planet opera, je pensais commencer avec une valeur sûre, à savoir le quatrième tome de la Fraternité du Panca de Pierre Bordage. Conquis par les trois premiers tomes (avec quelques réserves pour le second tome tout de même), j'étais tout disposé à me laisser emporter par une nouvelle course folle dans les étoiles.
Malheureusement, cela n'a pas été le cas. En partie d'ailleurs pour les même raisons que j'avais évoquées concernant Soeur Ynolde. Si le souffle et l'écriture sont toujours au rendez-vous avec Pierre Bordage (on se demande même comment il pourrait en être autrement), j'ai plus que jamais eu l'impression de relire les mêmes scènes sous un autre habillage et d'y trouver certains mécanismes – oserais-je dire des automatismes ? - dans la description des personnages et de leurs intentions. Cela n'aura sans doute échappé à personne, les femmes tombent très souvent sur des hommes qui n'ont qu'une idée en tête : les besogner tant et plus et tant pis si elles ne sont pas d'accord.
Autre récurrence, l'apparition systématique des frères du Sât qui, à force, font plus office de pauvres pantins inutiles et bien démunis qu'autre chose. A l'occasion de l'une d'entre elles, l'image de X-Or, le fameux Shérif de l'espace que certains d'entre vous ont peut-être connu, m'a traversé l'esprit, presque malgré moi. A la fin des épisodes, après moult coups de pieds et pirouettes accessoires, X-OR débinait toujours ses adversaires de la même façon, d'un coup de sabre laser pourfendant l'air, action par laquelle il aurait pu s'épargner bien des plaies et des bosses en y recourant plus tôt. Aucun effet de surprise. Comme dans Soeur Onden, où c'est l'impression de redite qui prévaut.
Je regrette vraiment d'avoir été contraint de mettre un terme à ce voyage avant son terme. Je me console en me disant que je trouverai bien une navette pour une autre escale, quitte à retrouver plus tard une autre histoire de Pierre Bordage. Je n'ai pas de doute là-dessus.

La Fraternité du Panca. Tome 4, Soeur Onden, Pierre Bordage, L'Atalante, 448 p.

CITRIQ

22/06/2011

Les Visages / Jesse Kellerman

Ethan Muller dirige une galerie d'art. Entre l'installation des expositions, les catalogues à réaliser, les artistes à gérer, le temps libre est une denrée rare. Aussi, quand Tony, le bras droit et ami de son père avec lequel il n'entretient plus aucune relation, lui demande de le rejoindre d'urgence pour évaluer des œuvres dont il est entré en possession, Ethan est tout disposé à refuser. Mais la curiosité finit par l'emporter. Qui plus est, le résultat va bien au-delà de ses attentes. L'œuvre est magistrale, colossale, unique : des milliers de dessins et croquis qui, mis bout à bout sur leurs quatre faces - si tant est qu'il soit possible de les exposer en un même lieu - se combinent au point de révéler leur essence, tourmentée et exaltée. Sur certains d'entre eux figurent des visages d'enfants, enlevés et tués des années auparavant. Et Ethan ne peut même pas compter sur l'auteur de ces dessins pour en savoir plus à ce sujet. Il s'est tout simplement évaporé dans la nature et personne, pas même ses voisins, ne semble à même d'en donner une description concordante.

Il faut croire que le phénomène se répand. Une fois n'est donc plus coutume, on nous sert du thriller là où il n'y en a pas. Ce n'est même pas moi qui le dit mais Ethan Muller, le narrateur de cette histoire. Il a au moins le mérite d'être clair. Alors que s'annonce la fin du livre, il avertit même le lecteur de ne pas s'attendre à un énorme rebondissement ni à une quelconque scène d'action époustouflante. Par là même, il s'affranchit des codes, les détourne à souhait. On peut y voir là une volonté d'ancrer son personnage et son histoire dans une réalité, de rendre l'un et l'autre aussi crédibles et véridique que possible. Après tout, dans la vie, la vraie vie, les choses ne se passent jamais tout à fait comme dans un roman.
Ce genre de démarche est loin de me déplaire d'autant que le formatage thrilleristique sur les scènes de fin – action, parlotte, action, fin, voire double fin avec retournement de situation de derrière les fagots – a de plus en plus tendance à m'éloigner du genre.
Seulement un tel parti pris n'est pas non plus synonyme de réussite. Il n'a en tout cas pas été un élément déterminant à mon adhésion au roman. Ou à mon manque d'adhésion, en l'occurrence. Car cette volonté de raconter, de nous raconter une histoire comme si elle s'était réellement passée, souffre d'une construction pour le moins hasardeuse. La narration est en effet coupée d'interludes, visant à retracer les origines des Muller sur le territoire des Etats-Unis, au 19ème siècle. C'est d'abord intrigant, prenant aussi, même si on se demande ce que ça vient faire ici. A chacune de ces coupures on avance dans le temps. Puis les liens qui unissent tous ces personnages les uns aux autres s'éclairent.
Le problème en fait, c'est que dans ces évocations, Jesse Kellerman procède là encore à des flashbacks, certains n'étant d'ailleurs d'aucun intérêt et s'avérant du même coup assez poussifs. Lors des derniers interludes, il va même jusqu'à remonter à nouveau le cours du temps pour se consacrer à un personnage central de l'histoire. Ça ressemble un peu à du je m'arrange comme je peux pour tout dire et tant pis si c'est un peu cahin caha. Ça l'est.
On le devine, sans que l'on sache trop comment, l'ensemble des éléments qui sont rapportés dans ce contexte narratif sont connus de Ethan Muller. Aussi on s'étonne que les révélations qu'ils véhiculent ne transpirent pas dans ses réflexions ni ne sèment jamais vraiment le trouble en lui. Ce garçon là est insipide, les autres personnages aussi. La description de l'art contemporain qui est faite dans le roman l'est tout autant. Quant aux relations conflictuelles entre le père et son fils, peu explicitées, elles ont un arrière-goût d'artifice. Comme si elles n'existaient que pour les besoins d'un histoire, où tout arrive plus ou moins comme un cheveu sur la soupe. Alors je n'ai rien contre les cheveux, je n'ai rien contre la soupe mais quand ils entravent mes lectures, ça me navre.
Les Visages, Jesse Kellerman, traduit de l'anglais par Julie Sibony, Sonatine, 471 p.

14/06/2011

Homo erectus / Tonino Benacquista

Qu'on ne s'y méprenne pas. Avec son livre, Tonino Benacquista ne vient pas marcher sur les plates-bandes de J.M. Auel et de ses romans préhistoriques, même si dans son cas il est aussi question de l'évolution de l'homme avec, vous l'aurez remarqué, un petit "h". Raison pour laquelle sans doute, ce titre, Homo erectus, sonne comme un écho aux mutations successives que l'Homme a pu connaître depuis qu'il s'est dressé pour aller de l'avant, vivre et s'adapter à un environnement soumis lui aussi à de perpétuels remous.

Tonino Benacquista s'est arrêté sur notre époque, comme pour dresser une photographie de la complexité de la condition masculine aujourd'hui, de l'essence de ses aspirations, de ses doutes, de ses faiblesses et des moyens dont il dispose pour y faire face.

Dans ce livre, l'auteur est parti du postulat selon lequel il existerait une confrérie, une congrégation, un cercle – à chacun son terme – dans lequel des hommes se réunissent pour parler de leurs expériences sentimentales, de leurs échecs amoureux. Bizarrement, sans qu'il y ait d'explication rationnelle au phénomène, le nombre de participants à ces réunions reste toujours le même, à peu de choses près. Les hommes vont, viennent. Une fois, deux fois, sans cesse. Tour à tour ils prennent la parole, se livrent, exposent leurs cicatrices existentielles marquées au fer d'une palette d'émotions dont ils ne peuvent se départir : rancœur, jalousie, nostalgie, soif de vengeance... Et quand bien même chaque histoire se nourrit au fond du même matériau, l'amour, toutes trouvent leur déclinaison dans la personnalité des intervenants qui s'en font le relais ainsi que dans la disparité de la réception et de l'interprétation faite par les auditeurs. De sorte que dans tous les cas, chaque histoire revêt un caractère unique.

Tonino Benacquista nous propose de suivre trois hommes, trois témoins représentatifs de la diversité de la condition masculine. Denis travaille dans une brasserie. Il pense avoir subitement perdu tout attrait auprès des femmes. Yves est poseur de fenêtres. Sa femme l'a trompé et depuis, il consume son capital dans les bras de prostituées dont on lui a vanté les mérites. Quant à Philippe, c'est un philosophe bien connu du milieu intellectuel. Il porte encore sur ses épaules le poids d'une immense déception sentimentale que même l'aura d'une célèbre top model avec qui il entame une relation ne semble vouloir le délester.

Il y certains journaux qui dans leur cahier littéraire s'amusent au jeu des « en hausse » « en baisse » où, en l'espace de quelques lignes, des journalistes encensent ou descendent un bouquin. Il faut se méfier de ces petites bestioles dans lesquelles leur auteur s'essaye – ô malheur - à l'humour, histoire qu'on revienne y jeter un coup d'œil la semaine suivante. Car, si j'ai vu Homo erectus dézingué ici ou là, j'estime pour ma part avoir bien fait de ne pas succomber à ces sirènes répulsives. Non, Tonino Benacquista n'a pas écrit un nouveau Saga, ni un nouveau Quelqu'un d'autre. Non, il ne nous embarque pas dans le milieu de l'art contemporain ni ne nous invite à suivre les tribulations de mafieux. Il explore de nouvelles pistes. Avec toujours la belle inventivité et la fluidité sans faille qui le caractérisent. Au point même de nous faire regretter de quitter un personnage pour un autre, avant de nous happer aussi sec pour une nouvelle exploration des sentiments, et nous emporter finalement dans une ronde réjouissante.

La corde de l'émotion ? Oui. Mais qui oserait se plaindre de la voir ainsi se mouvoir sous l'impulsion de tels accents de vérité ?

03/06/2011

La Vie comme elle va / Alexander McCall Smith

Avant d'être bibliothécaire, j'ai été libraire, et avant ça encore, bibliothécaire. Si je vous dis ceci, ce n'est pas uniquement pour me péter les bretelles – mais quel super-héros qui s'est autoproclamé comme tel ne le fait pas, hein, dites ? - ni entretenir le gonflement de mes chevilles sous prétexte que sans ledit gonflement, mes chaussettes finiraient par retomber sur mon pied, mollassonnes et pathétiques. Non, si je vous le dis, vous pensez bien que cela a, aussi, un rapport avec le livre dont je vais parler aujourd'hui, à savoir La Vie comme elle va, 5ème tome des aventures de Mma Ramotswe signé Alexander McCall Smith.
Donc, si vous suivez toujours, après avoir été bibliothécaire et avant de le redevenir, j'ai été libraire. Dans un café-librairie. Anglais. En France. Un magnifique endroit, avec un plafond en pierres voûtées, ce genre de lieu où il fait bon lire en buvant un café, un thé – je ne faisais pas la bière -, ou un smoothie que je mettais huit plombes à préparer. En tant que préparateur de jus de fruits, je n'étais pas très doué. Ni en tant que libraire d'ailleurs. Mais à cette occasion, j'ai tout de même connu de beaux moments. Comme l'organisation de concerts de musique ou la mise en place d'un club de lecture. C'est à travers l'un de ces derniers que j'ai fait la connaissance de Mma Ramotswe, première femme détective du Botswana. Il y avait eu une dizaine de personnes pour venir parler des Larmes de la girafe, dont certaines (les personnes , pas les larmes) avaient vécu dans ce pays d'Afrique. Elles n'avaient bien sûr pas manqué de faire le parallèle entre la fiction avec la réalité. Deux aspects qui ne manquaient pas de points de concordance.
On ne peut pas lire les aventures de Mma Ramotswe sans avoir envie à un moment ou un autre de se rendre au Botswana.
« En Afrique, on était bavard, on s'interpellait d'un côté de la rue à l'autre ou à travers une étendue de savane, et peu importait si les passants entendaient. Des conversations entières pouvaient ainsi se tenir alors que l'on continuait à avancer chacun dans sa direction, parlant jusqu'à ce que les voix deviennent trop faibles ou trop lointaines pour être intelligibles, jusqu'à ce que les mots soient happés par le ciel. »
Alors bien sûr, le roman est traité sur le mode de la comédie, voire même de la fable ou du conte, l'approche pouvant même paraître un peu naïve par moments, mais la réalité, les préoccupations, les interrogations sur le devenir de ce pays, sur la perte des traditions, sur une modernité galopante et étouffante sont bel et bien là d'un opus à l'autre.
« Le Botswana avait été un pays à part et il le restait, mais il l'était davantage du temps où chacun, ou presque, respectait les anciens usages. Le monde moderne était égoïste et peuplé d'individus indifférents et mal élevés. »
Pour autant on n'éprouve jamais une quelconque impression de redite entre chaque aventure, et le texte ne connaît jamais de perte de vitesse. Pour la simple raison qu'il n'y en a pas, de vitesse. La vitesse, ici, elle n'a pas sa place. Il est même étonnant de voir qu'à l'heure où pas mal d'intrigues policières vont à cent à l'heure, carburent aux rebondissements, Mma Ramotswe trouve quant à elle son rythme de croisière dans un certain éloge de la lenteur et de la contemplation. Avec brio.
« Observer les gens et se demander ce qu'ils faisaient constituait un passe-temps traditionnel au Botswana. La nouvelle mode, qui voulait que l'on se montrât indifférent aux autres, semblait difficilement acceptable. Regarder les gens n'était-il pas un signe que l'on s'y intéressait, que l'on refusait de les traiter comme de parfaits étrangers. »
L'enquête ici est inexistante. On pourrait le regretter. Là encore, il n'en est rien. L'impact... non pas l'impact, le mot est trop fort, trop percutant... disons alors l'enthousiasme dans La Vie comme elle va, provient encore et toujours des personnages. Ils sont si marqués et si authentiques qu'il se rappellent à nous avec une facilité déconcertante, quand bien même on les a perdus de vue depuis longtemps. Cependant, cette fois-ci, l'enthousiasme vient aussi des rapports hommes / femmes qui sont dépeints.
« Nous savons toutes que ce sont les femmes qui prennent les décisions, mais nous devons donner aux hommes l'impression que ces décisions sont les leurs. Il s'agit d'un acte de charité de notre part. »
Ah ça, vous pouvez prendre n'importe quel homme de cette histoire, aucun n'a le beau rôle : perfide, sournois, calculateur, timoré, obsédé, vénal... Dis comme ça, ça fait très caricatural, mais c'est traité d'une telle manière que c'est en réalité très drôle.
Je le disais, l'envie de découvrir le Botswana est là. Mais je me connais, une fois sur place je serai sans cesse à l'affût de LA camionnette blanche de Mma Ramotswe. C'est dur parfois de faire la distinction entre la fiction et la réalité d'autant qu'on peut se poser la question de savoir si elle existe vraiment, hein... mais je ne vais pas ouvrir ce débat là, j'ai un bain de bouquins à prendre.
Pas facile d'être un super-héros des livres, moi j'vous l'dis...

17/05/2011

Imprésario du troisième type / John Scalzi

Dans Martiens Go Home ! de Fredric Brown, Luc Devereaux écrivain de science-fiction en panne d'inspiration donnerait cher, très cher, pour se débarrasser de ces petits martiens verts qui ont pris le parti de s'attaquer à l'humanité en lui rendant la vie impossible : farces, blagues, immiscions impromptues dans la vie de tous les jours, divulgation de vérités pas toujours bonnes à entendre... et j'en passe. Un chef-d'oeuvre de science-fiction humoristique dont l'impact ne se dément pas avec le temps, le rire étant toujours au rendez-vous.

John Scalzi, l'auteur très remarqué du Vieil homme et la guerre, a quant à lui opté pour une approche inverse. Dans sa propre version d'une rencontre humains / extra-terrestres ou la veine humoristique est ici aussi hautement revendiquée, c'est par la discrétion que les Yherajks – c'est leur nom – entendent bien entrer en contact avec les Terriens. Car après avoir capté capté les ondes radio et télévisuelles provenant de notre planète - autant d'informations parcellaires, contradictoires et, il faut bien le dire, déroutantes sur notre façon de vivre et de nous comporter - leur intérêt à notre égard a est allé en grandissant. Pour autant, la chose est loin d'être aisée, même si leurs intentions n'ont rien de belliqueuses. Car les Yherajks ne sont – comment dire ? - pas d'un abord très... enfin... bon, pour faire simple, disons qu'ils sont moches, très moches et qu'ils puent à un point inimaginable. Pour être approximatif, ils ressemblent à ces blobs gélatineux apparus dans les films d'horreur dans le but de distribuer leur dose de frisson aux spectateurs en quête de sensations fortes. C'est là en tout cas une raison suffisante, vous en conviendrez, pour qu'ils décident de passer par l'un des plus gros cabinets d'imprésarios d'Hollywood afin que le premier contact se fasse en douceur. Et c'est à Tom Stein, agent plein de ressources, de finesse et de bagoût qu'échoue cette mission des plus périlleuse et délicate.

John Scalzi n'a rien, mais alors vraiment rien à envier à un Fredric Brown ou un Douglas Adams pour ce qui est de faire rire. L'exercice est assez difficile en lui-même et John Scalzi a donc d'autant plus de mérite qu'il tient sur la longueur. Il y a en tout cas des indices qui ne trompent pas. Et j'avoue que ça faisait bien longtemps que de tels éclats d'hilarité n'avaient pas jailli ainsi au cours de mes lectures depuis bien longtemps... depuis les enquêtes de Mma Ramotswe si je me souviens bien.

- Tu dis ça, tu dis ça, y'a pas si longtemps je t'ai entendu dire que t'en lirais un par an, ça fait presque trois ans...

- Tiens, la petite voix, tu tombes bien toi.

- Ah bon ?

- Oui, figure-toi que Tom Stein, tu sais le héros de Imprésario du troisième type, eh bien il en a une lui aussi, de petite voix, mais il appelle ça un lutin. J'ai pensé à toi en le lisant.

- C'est bien, et alors ? Quel est le rapport ?

- Oh, il est tout vu. Si je ne me trompe pas, à un moment donné Tom Stein manifeste le désir de l'étouffer une bonne fois pour toutes. A moins que ce ne soit moi qui ait transposé mon envie dans le livre, je ne sais pas...

- Hé ho, moi je disais juste...

- Tu ne sais pas où est le coton par hasard ?

- ...

Désolé pour cette petite interruption, vraiment. Cela nous arrive de plus en plus souvent, vous l'aurez peut-être remarqué.

Où en étais-je ? Ah oui, l'aspect comique. Qu'il s'agisse des répliques entre Tom et le Yherajk, Joshua, dont il a la charge, des péripéties qui jalonnent forcément leur aventure, des comédiens ( il faut voir les comédiens !) et de leur entourage avec qui l'agent doit composer (et il faut voir de quelle manière !), ou même des journalistes en quête de scoop, le cocktail est détonnant. Qui plus est, John Sclazi n'hésite pas non plus à mettre du poil à gratter dans le dos du show-biz, de la presse, voire même de notre chère humanité.

« Mais ici, à Hollywood, on n'a pas l'habitude des hétéros cultivés. »

« Il semble que l'homme à la caméra démolie ait l'intention de rembourser la casse en s'appropriant tout ce qui lui paraît monnayable chez le preneur de son, ses lunettes, ses dents, sa chemise et même sa peau. Une paire de bonnes âmes essaient de les séparer tandis que le reste de la clique, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, se lance dans une rixe géante. Je trouve assez jubilatoire de voir ces journalistes, probablement les plus incompétents et les mieux payés de Californie, s'empoigner par les cheveux, s'exploser les lèvres et s'aplatir les génitoires à coups de genou. »

« - Le temps c'est de l'argent. Voilà le leitmotiv des temps modernes. On essaie d'en perdre le moins possible.

-J'ai du mal à suivre cette forme de pensée, me confie Gwedif. Quand je retournerai sur Terre – pas pour un aller-retour express comme celui qui m'a permis de rencontrer Carl mais pour visiter réellement votre planète -, j'aimerais m'offrir un séjour dans un monastère. Là les hommes prennent le temps de vivre, de méditer, de se livrer à la contemplation.

- Ne vous faites pas trop d'illusions, Gwedif. Dans de nombreux monastères, la visite se termine par un passage à la boutique souvenirs où l'on peut acheter des cantiques gravés sur CD, du fromage, des vins et des objets religieux fabriqués en série. »

Et là où Sclazi est vraiment très fort, en plus de sa faculté à se renouveler, c'est qu'il ne bascule jamais dans un absurde débordant. Il donne à son univers une cohérence folle, lui permettant ainsi de faire preuve d'une authentique sensibilité aux moments clés de l'histoire.

Allez, ne traînez plus ! Les Yherajks vous attendent... Je vous souhaite en tout cas un aussi bon contact que le mien, et surtout ne vous étonnez pas si dans le train, à la sécu, à la préfecture où bien ailleurs, on vous regarde bizarrement après un gros éclat de rire. Au mieux on vous demandera ce que vous lisez...

Pardon ? Pour trouver les Yherajks ? Oh, rien de plus simple, laissez votre flair agir.

Imprésario du troisième type, John Scalzi, traduit de l'anglais par René Baldy, L'Atalante (La Dentelle du cygne), 411 p.

CITRIQ

09/05/2011

Les Neuf dragons / Michael Connelly

Les auteurs ressentent parfois le besoin ou l'envie de confronter leur héros récurrent à un nouvel environnement géographique. Outre le dépaysement, qu'ils quittent leur campagne, leur ville ou leur pays pour aller ainsi à la rencontre d'autres cultures, d'autres codes, peut susciter un regain d'intérêt pour le lecteur qui a plaisir à suivre les aventures des personnages auxquels il s'est attaché. A titre d'exemple et pour bien illustrer que le phénomène est loin d'être isolé, on peut par exemple citer Donald Harstad avec 6 heures plus tard (Carl Houseman quitte sa petite ville des Etats-Unis pour Londres, rien que ça), Henning Mankell avec Les Chiens de Riga (Kurt Wallander s'en va pour un voyage des moins réjouissants pour la Lettonie ; ambiance à couper au couteau), Charles Exbrayat avec Chewing-gum et Spaghetti (l’inénarrable inspecteur Tarchinini s'en va aux States), Craig Johnson avec L'indien Blanc (Walt Longmire quitte momentanément le Wyoming et ses grands espaces pour Philadelphie), sans oublier Jo Nesbo qui, avec L'Homme Chauve-souris, a fait voyager Harry Hole de la Norvège à l'Australie dès sa première enquête. La liste n'est bien sûr pas exhaustive, sans compter qu'on peut donc dès aujourd'hui lui rajouter la dernière enquête en date de Harry Bosch, intitulée Les Neuf dragons, dont une partie de l'action se déroule à Hong-Kong.

Pour être très franc, le célèbre personnage inventé par Michael Connelly, ne fait pas partie de ceux que j'ai toujours plaisir à retrouver. Je n'attends pas ses apparitions avec une fébrile impatience comme c'est par exemple le cas pour les romans de Jonathan Coe ou Dennis Lehane (cette année a décidément été très bonne!). Je crois d'ailleurs savoir pourquoi. Si l'auteur américain m'a souvent ébloui par sa force narrative, par la manière dont il trousse ses intrigues et nous les sert sur un plateau avec un art consommé de la surprise et du rebondissement, Harry Bosch, lui, m'a plus d'une fois agacé ou énervé par son attitude systématique de chien blessé, par son aspect désabusé quelque peu stéréotypé. Vous me direz, avec son histoire personnelle, il y a de quoi... mais bon, si j'ai frémi avec lui, il me semble que c'est surtout en raison des situations auxquelles il a été confronté que pour une quelconque histoire d'empathie à son égard.

Et voilà qu'au moment où dans les Neuf dragons, je me mets à le considérer d'un autre œil, c'est cette fois-ci l'intrigue qui fait cruellement défaut. J'ai régulièrement eu le mot « remplissage » à l'esprit à mesure que j'avançais dans la lecture. Peut-être n'aurais-je pas dû lire la quatrième de couverture, je ne sais pas. Quoiqu'il en soit, il faut un peu plus d'une centaine de pages pour arriver au début de l'intrigue présentée par le résumé. On y trouve des scènes sans grand intérêt et des perspectives très à la mode relatives aux expertises en laboratoire, du type qu'on ne présente même plus et dont la télévision se fait la plus navrante représentante avec ses séries consacrées aux brigades scientifiques. Ici aussi, on a droit aux toutes dernières trouvailles en balistique et à leur présentation dans le détail pour les besoins de l'enquête. Une enquête qui s'enlise dans les descriptions et les invraisemblances. C'est d'ailleurs le plus gros reproche que l'on puisse faire à ces Neuf dragons, où le voyage de Bosch à Hong-Kong relève plus du prétexte que d'une réelle nécessité. Ce constat saute d'autant plus aux yeux une fois l'affaire complètement éclaircie. Difficile alors de ne pas la trouver complètement tirée par les cheveux.

Pour tout dire, j'ai nettement eu l'impression que Michael Connelly, le temps d'un roman, avait troqué les ficelles qu'il utilisait jusqu'à présent avec une réelle virtuosité contre celles, plus grosses, qui empêchent la magie d'opérer.

N.B. : C'est assez rare pour que ça me saute autant aux yeux mais du coup je n'ai pas pu m'empêcher non plus de m'interroger sur la traduction. Des phrases à la structure étrange et des répétitions qui, pour la peine, m'ont semblé bien malvenues et parfaitement évitables.









Les Neuf dragons, Michael Connelly,traduit de l'américain par Robert Pépin, Se
uil (Seuil Policiers)

29/04/2011

Janus / Alastair Reynolds

Enfin ! Enfin un mastodonte de space opera dont on ne veut rien retirer ! Mieux, on serait même prêt à jouer les prolongations en ce qui le concerne. Depuis Spin de Robert Charles Wilson, je n'avais pas éprouvé autant de jubilation, oui, de jubilation, à lire un roman de sience-fiction. Si La Guerre tranquille de Paul J. McAuley ne manquait pas de qualités ni d'intérêt, Janus joue quant à lui dans une catégorie supérieure. Là, n'ayons pas peur des mots on a affaire à un véritable chef-d'oeuvre.

J'aurais très bien pu passer à côté du livre. A deux reprises, j'ai tenté de lire l'Espace de la révélation d'Alastair Reynolds. Sans succès. Je m'en suis d'ailleurs expliqué ici. Puis, après avoir raccroché du costume, alors très éloigné de la blogosphère pour m'adonner à d'autres aventures qui n'ont pas fini de titiller mes neurones au point de hisser la patience au rang de seconde nature, j'ai aussi lu et apprécié la Pluie du siècle, le considérant comme un bon divertissement, mais sans plus. Un pavé idéal à lire pendant les vacances dans la chaise longue du jardin de la tante Prunille ou à la piscine tout en préservant une distance respectable des éclaboussures intempestives émanant des aficionados de la Bombe.

Avec Janus, Alastair Reynolds fait voler en éclat toutes les étiquettes. Peu importe qu'il s'agisse de SF, de Hard SF, de Speculative Fiction ou Toutcequevousvoudrez Fiction. Seule l'histoire importe ici. Et le lecteur que je suis s'est pris dans les mailles de celle-ci avec une délectation rare.

Des pousseurs de glace. C'est ainsi que s'appellent entre eux les membres de l'équipage du Rockhopper. Leur rôle consiste à exploiter la glace des comètes du système solaire. Pourtant, en 2057, alors qu'ils sont en pleine mission, leurs prérogatives se voient tout à coup chamboulées en raison d'un événement pour le moins singulier : Janus, l'un des satellites de Saturne a quitté l'orbite de sa planète et tout porte à croire qu'il s'apprête à quitter le système solaire de manière... intentionnelle. Janus ne serait en fait rien d'autre qu'un artefact extra-terrestre. A charge pour l'équipage du Rockhopper de se lancer à sa poursuite et de l'étudier autant que faire se peut avant de revenir sur Terre. Mais rien, rien ne se passe comme prévu...

Là où il y aurait pu n'y avoir que quelques lignes pour figurer le trajet vaisseau / Janus, répondant ainsi à l'avidité du lecteur d'en savoir plus, de s'attaquer tout de suite à la découverte de la nature du satellite de Saturne, Alastair Reynolds prend le temps de camper ses personnages, de creuser dans la matière première d'une aventure prenant ses racines dans la découverte, dans l'inconnu. A nous de faire corps avec cet équipage, de l'accompagner dans ses difficultés, ses doutes et ses drames. A nous de prendre parti, de nous indigner ou de fantasmer sur les révélations qui ne manqueront pas d'éclater au grand jour ou... dans le noir et le silence insondables de l'espace.

Voilà pour la première partie. Pour la suite, ne comptez pas sur moi pour vous la dévoiler. Sachez juste qu'elle va au-delà de toutes les attentes, même les plus folles. Pour cela, Alastair Reynolds combine de façon magistrale l'aspect scientifique, la psychologie des personnages et l'histoire sans jamais abandonner son lecteur en cours de route ni le noyer sous le feu de détails trop techniques et obscurs. Ici, le superflu n'a pas sa place. Rythmé, ponctué de temps forts, d'une imagination ô combien débordante et réjouissante, Janus est Le livre de science-fiction qu'il faut lire et faire lire cette année. A l'instar des plus marquantes des œuvres de Robert Charles Wilson que je citais au début de cette chronique, il fait la part belle à une délicate humanité, toujours en quête de sens.
CITRIQ

20/04/2011

Kolyma / Tom Rob Smith

Après avoir restitué d'une manière plus que saisissante l'oppression de la dictature stalinienne dans Enfant 44, Tom Rob Smith fait à nouveau virevolter une page marquante de l'Histoire russe. A l'heure où débute Kolyma, le petit père des peuples est mort. Krouchtchev lui succède en amorçant sa politique de déstanilisation, marquant ainsi une transition qui ne s'opère pas sans remous.

C'est dans ce contexte que l'on retrouve Leo Damidov et son épouse Raisa. Pas question pour eux de faire table rase du passé, quand bien même ils le souhaiteraient seulement. Ce passé, ils le vivent au jour le jour, par l'intermédiaire de leurs souvenirs, pas toujours reluisants, mais aussi par la présence des deux filles qu'ils ont adoptés. Leurs parents ont péri à la suite d'une arrestation orchestrée par Leo lui-même. Zoya, l'aînée, adolescente, n'oublie pas, se promet de ne pas oublier leur sort ni celui qui en est à l'origine. L'air d'une vengeance étouffée ne demande qu'à s'exhaler. A l'image de celui soufflant en Russie à l'heure où les goulags se vident et où les rancœurs se révèlent au grand jour. A l'image aussi des intimidations et des meurtres perpétrés sur d'anciens membres des services secrets qui ne manquent pas de projeter Leo au cœur d'une vengeance dont il pourrait être la cible principale.

Pour un deuxième ouvrage, une suite qui plus est, on n'échappe pas à la comparaison. Car après l'engouement suscité par Enfant 44, l'attente ainsi qu'un soupçon de crainte sont là ? Sera-t-il aussi bien ? Est-ce seulement possible à partir du moment où les personnages nous sont connus et qu'un des effets, la surprise de la découverte d'un univers, de sa mise en mots, ne sera de mise ? En ce qui me concerne, j'avoue avoir un peu moins apprécié Kolyma. Un peu seulement, c'est important. Et encore, pour des raisons que j'ai bien du mal à définir et que je veux bien imputer à la subjectivité.

- Pirouette
- Hein ?
- Tout ça, c'est de la pirouette pour ne pas avoir à argumenter tant et plus. Tout ça pour ne pas avoir à écrire un billet trop long, billet dont la taille pourrait repousser des lecteurs potentiels.
- Ben voyons, et donc pour raccourcir je rapporterais mon petit monologue avec ma petite voix intérieure, c'est ça ? Ah c'est sûr ça fait plus court, là, du coup.
- …
- …

Pour le reste, donc, si je puis me permettre, Kolyma est un roman réellement prenant, impressionnant où, une fois de plus Tom Rob Smith n'emprunte pas les voies de la facilité thrilleristique.

-T'invente des mots maintenant ?
-Ouste !

La force de Kolyma tient autant à la reconstitution historique – il faut lire les passages sur la vie en Russie à l'époque, sur le goulag, sur le soulèvement en Hongrie pour s'en persuader – qu'à son scénario et à la façon dont ses personnages s'y intègrent.

Tom Rob Smith livre une histoire dure, cruelle dans laquelle se posent des questions pertinentes sur le fondement de l'Histoire. Des questions où se croisent les notions de vengeance et de réparation des fautes, sur la force de l'engagement et des événements qui la mettent en branle.

Kolyma, Tom Rob Smith, traduit de l'anglais par France Camus-Pichon, Pocket, 512 p.

13/04/2011

Losers-nés / Elvin Post

Les histoires de drogue, de gangs et tutti quanti, ce ne sont pas celles que j'affectionne particulièrement. Pour autant, ça ne veut pas dire que je n'en lis jamais, d'autant que certaines personnes ont le chic pour m'emmener explorer des pistes sur lesquelles je n'aurais jamais imaginé m'aventurer. C'est un peu comme au ski, si vous voulez. Vous voulez rester sur une verte, allez une bleue à la rigueur, et il y a toujours quelqu'un pour vous faire emprunter une rouge.

Si, si, tu verras, c'est une bleue, y'a peut-être un petit tronçon en rouge mais rien de bien méchant.

Et là, patatras, une fois arrivé sur ledit tronçon qui s'avère être une autoroute inclinée dont vous ne voyez pas le bout, plus question de reculer. S'offrent alors quatre solutions, dont une ne relève pas de votre seule volonté :

1. Vous dévalez la piste complètement crispé.
2. Vous dévalez la piste complètement crispé dans un nuage de neige.
3. Vous déchaussez de votre propre chef.
4. Vous prenez sur vous et descendez la piste avec aisance, en proie à des sensations inouïes qui vous donneront envie de recommencer.

Pour ce qui est de Losers-nés, loin d'être un livre vertigineux, j'ai opté pour la troisième solution. Principalement parce qu'on est dans le registre de la comédie policière et que je n'ai pas trouvé ça très drôle – mon manque d'humour me perdra, je le sais -, et que ça m'a semblé bien mal fagoté.

Qu'est-ce qu'on a là-dedans au juste ? Une ville, Manhattan où Roméo Easley a lâché son activité de guetteur au service du caïd du coin, Sean Withers, pour finalement se mettre à vendre des magazines d'occasion en pleine rue. Quand on découvre le personnage, on se dit qu'il a bien fait. Doté d'une naïveté sans commune mesure, on se doute bien qu'il n'aurait pas fait long feu dans le milieu. Roméo vit dans un appartement minable avec sa mère et son frère, lequel vient tout juste de sortir de prison pour replonger presque aussitôt dans le trafic. Pour ce faire, il est guidé par Sean Withers, très soucieux des retombées que pourrait avoir l'arrestation de l'un de ses transporteurs sur la pérennité des ses affaires.

Le découpage de Losers-nés m'a plus d'une fois laissé perplexe. Il y a beaucoup de personnages en très peu de temps. On en perd certains de vue pendant un moment pour les retrouver ensuite sans qu'on s'y attende vraiment alors qu'on les a presque oubliés. Le tout est d'une lenteur incroyable et l'histoire, pas passionnante pour deux sous, ne décolle jamais. Comme je n'ai pas su non plus déceler l'humour prêté à cet ouvrage, je préfère oublier et passer à autre chose.

J'ai déjà la minerve, là, à l'instant où j'écris ces lignes. Au cas où...











Losers-nés, Elvin Post, traduit du néerlandais par Hubert Galle, Seuil (Seuil Policiers), 304 p.

06/04/2011

Dôme / Stephen King




















Ça aurait pu être pire. Entendez par là que le roman aurait pu être beaucoup plus long. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Stephen King lui-même, dans la note qu'il a pris l'habitude de laisser en fin d'ouvrage à l'attention de ses lecteurs. En évoquant sa directrice littéraire, il écrit en effet qu'elle a « transformé le livre, du dinosaure qu'il était à l'origine, en un animal d'une taille légèrement plus acceptable. »

Cette remarque n'a pas manqué de m'interroger au regard du principal défaut dont souffre le dernier opus du maître de l'angoisse : sa longueur. Un tel livre aurait-il été édité en l'état si un auteur débutant l'avait soumis à un éditeur ? Je ne suis pas sûr.

Cette longueur est ici imputable à des détails incessants et malheureusement dispensables qui cassent régulièrement le rythme de l'histoire. Et pourtant, je fais partie de ceux qui pensent en général que c'est justement le souci de ces détails qui participent du plaisir que l'on peut avoir à lire Stephen King. Avec un rien, l'ambiance est campée, les personnages deviennent vivants, accessibles et... proches, en quelque sorte. Mais trop, c'est trop, et dans Dôme, il n'y a que la première partie qui convainc, celle où King plante le décor avec l'efficacité qui le caractérise et où le phénomène ne se fait pas, encore, trop sentir.

L'idée, celle d'un dôme (1) coupant subitement les habitants d'une petite ville du Maine du reste du monde, n'est pas nouvelle. Ella a cependant le mérite d'intriguer, ne serait-ce que pour savoir comment elle va être abordée. En ce qui me concerne, elle a donc rempli toutes mes attentes dans la première partie, mais le bavardage a eu raison de ma patience, au point de perdre toute empathie pour les personnages, de ne plus m'intéresser aux impacts engendrés par le Dôme sur la ville, prisme de notre planète soumise à la pollution et au réchauffement climatique. Et pour ceux qui se poseraient tout de même la question, oui, je suis allé jusqu'au bout – en m'octroyant quelques séances de lecture rapide - pour savoir. J'ai finalement lâché le livre sur un « tout ça pour ça » qui en dit long...

(1) : la bande dessinée Girls de Joshua et Jonathan Luna ou même Mystérium pour l'idée d'une ville coupée du reste du monde.


Dôme 1 et 2, Stephen King, traduit de l'américain par Olivier Desmond, Albin Michel, 640 et 565 p.
CITRIQ

27/03/2011

Faux raccords - 5 -

Attention, ceci n'est pas un manga mais ne commence tout de même pas par le texte qui suit (vous pourrez bientôt retrouver l'intégralité de cette histoire dans la page Nouvelles / Créations dans la barre de navigation du blog.). Pour en connaître le début, descendez un peu plus bas sur cette page jusqu'à trouver Faux raccords - 1 -. Sur ce, bonne lecture...

Un regard émergeant sur l'inconnu n'a pas que la frayeur ou l'effroi comme seules forces de loi. Un rire accompagnant des mains dévoilant un paysage de rêve sur des yeux crispés par l'attente, le désir, des bandeaux qui tombent devant une assemblée réunie pour vous, rien que pour vous, des immersions en territoires inexplorés où les saveurs affleurent en guise de première fois, ceci et tant d'autres occasions au devant desquelles mystères et nouveautés ne demandent qu'à être explorés, tout cela existe.

Existait.

Au moment où Gaël émergea d'un nouveau sommeil artificiel, il sut que rien ne serait jamais plus comme avant. Que le monde avait changé à un point qu'il n'osait pas imaginer.

Il cria, gueula, rugit, hurla jusqu'à épuiser l'air qu'il avait dans sa poitrine. Il tendit ses muscles jusqu'à faire saillir les terminaisons nerveuses sous sa peau, tenta de ruer en avant, de fuir. Sans résultat. Il était maintenu par des liens invisibles au niveau du crâne, de la taille, des poignets, des cuisses et des chevilles, sur une table en métal, inclinée de sorte qu'il était presque debout.

Il était nu. Sous l'assaut de ses ruades désespérées, il laissa échapper de la morve de ses narines, de la salive de sa bouche. Le liquide chaud de sa pisse s'écoula le long de ses cuisses mais il ne s'en rendit pas compte. Seul le refus emplissait son esprit, qui avait trouvé dans la rage ses seuls arguments de défense.

Devant lui, des robots faisant penser à des mini-ptérodactyls, avec des aiguilles à la place des ailes et des pattes, gravitaient autour de son corps comme des satellites. Certains étaient immobiles et émettaient de petites lumières à travers une tête mécanique. D'autres tournaient selon des ellipses connues d'eux-mêmes, ne percutant jamais ceux qui allaient et venaient aussi, de haut en bas et de bas en haut, en émettant des cliquètements feutrés.

La soudaine agitation de Gaël au moment de son réveil n'ébranla en rien leur mécanique interne.

Dans cette pièce, immaculée elle aussi, il n'y avait que lui et ces machines avec, en arrière-plan, une baie vitrée derrière laquelle Gaël aperçut un visage aux contours difformes. Une tête sans pilosité, pâle, parsemée de tâches brunâtres ou verdâtres – difficile à juger avec le reflet –, un œil plus gros que l'autre et une bouche inexistante ou bien camouflée par un appareil.

Sans transition apparente, le corps de l'homme passa à travers la vitre, qui s'estompa sur son passage jusqu'à s'effacer complètement et prendre l'apparence des autres murs.

La Chose/l'Homme s'approcha de Gaël. D'autres difformités, des bosses mouvantes, se devinaient sous sa tunique écarlate. Il avait effectivement une machine devant sa bouche, une sorte d'harmonica dont Gaël aurait pu deviner la fonction s'il n'avait pas été dans un tel état de fureur et de désespoir.

La Chose/l'Homme, esquissa un cercle rapide de la main. L'effet fut immédiat. Un robot immobile en orbite autour de Gaël déploya l'une de ses aiguilles et vint la planter dans l'une de ses veines saillantes. A l'instar du gaz inoculé un temps indéfini plus tôt, le résultat ne se fit pas attendre. Gaël se calma. Il lui sembla alors être réceptif à son nouvel environnement. Toute trace de crainte l'avait quitté. Ne restait que l'incompréhension.

Tous les robots s'étaient immobilisés. Ils restaient suspendus en l'air tels des mobiles soutenus par des fils invisibles.

― Je suis heureux de vous retrouver, Gaël, fit une voix métallique après que la Chose/l'Homme, eût bougé ses lèvres. Savez-vous qu'il n'y a qu'avec vous que je continue à tout répéter à chaque fois ? Ne me demandez pas pourquoi, je ne me l'explique pas. Vos réactions sont toujours si... surprenantes d'une fois sur l'autre. Tout compte fait, soyons clairs, je crois que j'ai fini par m'attacher à vous. J'en viendrais presque à regretter de devoir vous infliger ce supplice à chaque fois. Mais que voulez-vous... nous n'avons pas le choix. Il en va de notre survie à tous.

― Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que je fais ici ?

La Chose/l'Homme ne prit pas la peine de répondre à ses questions qui, de son point de vue, s'inscrivaient dans un rituel superflu.

― Récemment, nous avons commis des erreurs. Enfin, quand je dis nous, il convient d'incriminer les dissidents, les traîtres, ceux qui ne croient plus dans le bien fondé de notre Quête.

Gaël dodelina de la tête. Il était comme ivre, ne comprenait rien à rien.

― Oh, je crois que j'ai été un peu fort dans les doses. Tant pis, je profiterai de votre traits d'esprit une prochaine fois. Regardez plutôt, il vous faut bien prendre en compte les objectifs de votre mission avant de partir.

La Chose/l'Homme décrit une nouvelle fois un cercle dans le vide, aussitôt suivi par le déplacement de l'un des ptérodactyls métalliques et d'une autre infiltration.

Comme sur un grand écran, des volées d'images défilèrent devant les yeux de Gaël : un champignon nucléaire d'une taille ne laissant aucun doute quant à la portée de la bombe , une lumière aveuglante entraînant toute chose dans son sillage de radiations, dévastant tout sur son passage ; des nuages de cendres empêchant l'infiltration des rayons du soleil ; l'éclosion d'une ère glaciaire ; une surface plane, sans relief.

― Bon, on ne va pas faire dans le larmoyant, c'est inutile, tout ceci remonte à tellement longtemps que ça n'a plus vraiment d'importance. On ne va pas sans cesse revenir sur le passé, n'est-ce pas ? Non, ce qui importe, c'est notre futur. Vous m'entendez Gaël ? Figurez-vous que vous êtes l'une des pierres angulaire de ce futur, l'une des pièces maîtresses de son accomplissement.

― C'est... c'est impossible, voyons, parvint à dire Gaël, comme si la vision des images l'avait tout à coup ragaillardi. Tout ceci n'est pas arrivé. Je suis né en 2014 et je suis touj...

― Qui oserait prétendre le contraire ? Bien sûr que vous êtes né en 2014. Et vous êtes mort, ou plutôt, vous vous êtes donné la mort en 2058 quand vous avez vu que ça commençait sérieusement à sentir le roussi. Vous avez bien fait. Un peu plus tard et vous ne seriez pas ici à discuter avec moi.

― Je ne me serais jamais tué. J'avais trop peur de la...

― De la mort, oui. Ah là, là. Je sais tout cela. Vous me l'avez déjà dit. C'est le problème avec ces raccords successifs. Tout s'embrouille dans votre cerveau. C'est malheureusement inévitable. En fait, vous vous êtes fait cryogéniser dans le but de revenir une fois que les conditions le permettraient. Vous en aviez les moyens alors... Vous avez contacté les bonnes personnes, celles qui avaient prévu la catastrophe à venir et qui avaient agi en conséquence en bâtissant des villes sous terre.

― Je ne vous crois pas. C'est... c'est impossible, voyons !

― Vraiment ?

De nouvelles images s'imposèrent à Gaël. Des complexes de béton érigés dans la roche, des kilomètres de parois lumineuses, des chambres, des couloirs, des laboratoires, des bureaux, des caissons où reposaient des corps dans l'attente de leur réveil. Des corps cryogénisés.

La Chose/l'Homme, commentait chacune de ces images. L'avantage de la cryogénisation telle qu'elle a enfin réussi à émerger est qu'elle assure le maintien de l'activité des cellules sans qu'elles ne subissent une quelconque altération. Ce sont mes ancêtres qui vous ont maintenu dans ces caissons jusqu'à ce que nous ayons besoin de vous.

― Besoin de nous ?

― Il est venu un moment où le désespoir a gagné nos rangs. Le Conseil des Ultimes a donc décidé d'inventer une légende où il est dit, en gros, qu'un jour les Cryo découvriront la Terre Nouvelle, une ville sous Dôme ayant échappée à la catastrophe nucléaire. Nous n'avions pas le choix. Il fallait tempérer les ardeurs des nôtres, leur apporter l'espoir afin d'attendre que toute trace de radiations ait disparu et que nous puissions enfin regagner la surface. Parce que voyez-vous, nous avons beau être habitués à vivre ici, rien ne nous apparaît plus merveilleux que la vie sur Terre telle que nous l'ont laissé deviner nos ancêtres.

― Alors vous nous avez réveillés ? Mais pourquoi ne pas l'avoir fait avant ?

La Chose/l'Homme, releva une arcade dénuée de poils.

― Parce que vous croyez que nous n'avions que ça à faire, vous nourrir ? Vous savez combien de personnalités vous étiez dans ce cas ? Le savez-vous seulement ?

Des images, encore, pour illustrer ses propos : des immeubles alignés les uns à côté des autres. Aux fenêtres, des briques de béton. Au-dessus de chaque porte d'entrée, obturées par des sas métalliques, des chiffres, figurant une année.

― Une fois réveillés, il y a une quinzaine d'années...

― Vous voulez dire que vous répétez ce rituel depuis quinze ans ? Mais c'est...

― ...une fois réveillés il fallait bien vous entretenir dans une illusion de réalité. Et pour éviter tout risque de choc temporel, nous vous avons réunis en fonction de votre année de cryogénisation. C'était plus facile à gérer. Et nous vous envoyions ensuite à la surface, à la recherche de la ville sous dôme.

― Je ne comprends rien ! Nous devons mourir à la surface, alors pourquoi...

― Vous avez une combinaison qui vous indique une direction. Vous n'avez qu'à la suivre jusqu'à ce que vous succombiez à l'épuisement. Dès les premiers symptômes de mort imminente, le processus de cryogénisation de la combinaison se met en marche. Nous revenons ensuite vous récupérer et procédons à l'effacement de votre mémoire. Et ainsi de suite....

La Chose / l'Homme s'autorisa un rire discret. Gaël, quant à lui, ne voulait pas croire ce qu'il entendait.

― Mais c'est ridicule ! Si vous êtes à même de nous récupérer, cela veut dire que vous pouvez effectuer ces recherches vous-même !

― Voilà ce que j'adore chez vous, Gaël, ce besoin de tout rationaliser, de tout rendre vérifiable aux yeux de tous. N'oubliez pas ce que je vous ai dit. Il s'agit d'une légende. De La Légende. Il nous suffit de lui obéir à la lettre et d'envoyer les Cryos sur la route, tout simplement.

Gaël fut incapble de répondre. Quoi qu'il dise, il savait que la Chose/l'Homme qui abritait des organismes vivants et mouvants aurait réponse à tout.

― Vous n'imaginez pas ce que l'espérance engendre de crédulité. Enfin, dites vous que si c'était aussi évident que vous le pensez, vous ne seriez pas là. Oh, bien sûr, comme je vous l'ai dit, nous avons récemment connu quelques petits désagréments avec un groupe de dissidents, ceux-là même qui vous avaient remis dans l'un de vos plateaux-repas de quoi peindre votre fenêtre. Ceux-là même qui ont perturbé le rythme de départ des Cryos. En général, nous envoyons tous ceux d'un bâtiment en même temps. En avez-vous reconnu certains d'ailleurs ? Ils étaient très connus à votre époque... quoi ? Vous ne voulez plus me répondre... vous me décevez beaucoup. Vous n'en avez peut-être rien à faire, mais il se pourrait que je ne vous dévoile rien la prochaine fois. C'est ça que tu veux ? Pour ton prochain toi-même ? Alors ? Bon, très bien...

La Chose/l'Homme dessina cette fois-ci deux cercles dans les airs. Tous les robots se redéployèrent autour de lui en actionnant leurs aiguilles. Au bout d'un instant, Gaël vit une armure de métal se dessiner tout autour de son corps. Sa combinaison.

Avant de s'en aller, la Chose/l'Homme, eut une leur de plaisir sadique dans le regard.

― Et vous avez payé pour ça. Vous avez payé une fortune...

La Chose/l'Homme se retourna et s'en alla, ses épaules emportés par les soubresauts d'un rire.

Cette image fut altérée par la buée apparue sur la visière de la combinaison fabriquée par des robots insensibles à la plus fulgurante des douleurs.

Fin

26/03/2011

Faux raccords - 4 -

Depuis combien de temps n'avait-il pas dîné en tête-à-tête avec une femme ? Gaël n'aurait pas été capable de dire dans quelles circonstances il l'avait fait la dernière fois. Il avait bien des images en tête de repas au restaurant, de collations improvisées sur son lit, de pique-niques enrobés de folklore romantique mais ce n'était que ça, des images. Elles auraient aussi bien pu appartenir à un autre.

Il avait été surpris de la trouver dans son salon après son deuxième réveil ici. A peine émergé de son sommeil, les yeux clos, il s'était complu dans le soulagement ineffable du retour à la réalité après un cauchemar trop réaliste. Il s'était étiré, prêt à mordre dans cette journée... silencieuse.

Il s'était levé d'un bond, avait reconnu l'endroit, s'était précipité hors de la chambre et l'avait donc trouvé là, en train de disposer son plateau-repas sur la table basse. Le sien l'attendait déjà. De la vapeur s'échappait de boites en plastique trouées.

― Je n'ai pas faim, avait-il lancé.

― Peu importe. Vous devez manger. Prendre des forces. Une fois qu'elle a refroidi, cette bouffe est infecte et on ne sait jamais quand aura lieu le prochain service.

Elle avait ébauché un sourire difficile à interpréter derrière ses traits maigres et tirés. C'était une petite femme ― elle ne devait pas pointer au-delà du mètre cinquante ―, blonde, environ quarante ans, peut-être moins. Elle portait sur elle les stigmates de la maladie.

― Allons, mangeons. Je vous ferai visiter les lieux après. Nous aurons vite fait le tour, vous verrez.

Gaël avait hésité. Lui, ce qu'il voulait, c'était quitter cet endroit au plus vite, retrouver sa vie ou, à défaut, un semblant de vie. Au lieu de quoi, comme rassuré par le calme et l'assurance de sa voisine il s'était installé en face d'elle, paré à lui poser une myriade de questions.Elle le devança.

― Où sommes-nous ? Pourquoi sommes-nous là ? Pourquoi nous ? Qui nous retient ici ? Y-a-t-il un moyen de sortir d'ici ? Combien sommes-nous ? Les réponses à ces questions que vous vous apprêtez de me poser sont, dans l'ordre : je ne sais pas, je ne sais pas bis, je ne sais pas ter, je serais incapable de vous le dire, aucun à ma connaissance et, pour la dernière, la seule à laquelle je puisse répondre, nous étions 6 voici peu, et aujourd'hui nous ne sommes plus que deux, vous compris. Et je m'appelle Ludmilla.

Elle enfourchait et engouffrait sa nourriture entre deux morceaux de phrases, comme si sa vie en dépendait. Elle ne semblait pas vouloir lui laisser la parole.

― Je ne sais pas où les autres sont partis. L'alarme a sonné, comme chaque fois, chacun a regagné ses appartements et puis je me suis retrouvée seule. Toute trace de leur passage a été effacé. Leurs affaires ont disparu.

― Vous étiez tous là depuis longtemps ? parvint à formuler Gaël.

Elle lui adressa un regard où pointait un air de réprimande.

― Hum... c'est difficile à dire. Il n'y a pas de marquage du temps ici. Et nous ne pouvons pas nous fier à notre horloge interne. Elle finit toujours par se dérégler à un moment ou à un autre. Tout ce que je peux dire, c'est que nous avons connu pas mal de cycles rythmés par les alarmes, mais leurs manifestations sont complètement aléatoires alors... vous ne mangez pas ?

― Non, je vous l'ai dit, je n'ai pas faim.

Ludmilla haussa les épaules.

― Vous avez tort... je peux ?

De son index, la bouche encore pleine, elle indiqua le plateau de Gaël.

― Hein ? Oh, oui, oui, servez-vous.

Elle procéda à l'échange.

― Vous avez l'impression que cela fait longtemps qu'ils ont disparu ? Savez-vous pourquo...

Gaël s'interrompit tout à coup, prenant conscience d'une faille dans les propos de Ludmilla.Ou bien elle était folle, ou bien elle se moquait de lui. Dans les deux cas, il devait avancer prudemment, ne pas la brusquer. Qui sait quel rôle elle jouait dans cette histoire ?

― Ludmilla...

― Oui ?

― Y avait-il quelqu'un dans mon appartement avant que j'arrive ?

― Non. Personne, c'est sûr. Nous sommes arrivés tous en même temps, ça c'est une certitude, et nous avons tout de suite fait le tour du propriétaire (elle ricana). Les deux appartements du haut étaient vides. Ils le sont restés tout le temps, enfin, jusqu'à maintenant, puisque tu es là. On peut se tutoyer, hein ?

― C'est étrange, vous ne semblez pas avoir peur...

Ludmilla reposa lentement sa fourchette dans le plateau et planta son regard sur Gaël, des embryons de larmes apparurent au coin de ses yeux.

― Ce... ce n'est qu'une façade, crois-moi. Je meurs de trouille. Je me réfugie derrière toutes sortes de pensées, derrière la bouffe pour ne pas songer aux raisons qui m'ont conduite ici, ni à ce qui m'attend après. Et je suis tellement, tellement contente que tu sois là, tu ne peux pas imaginer à quel point ça fait du bien de parler à quelqu'un.

Elle porta l'index à ses yeux pour étancher ses larmes.

― Tu dois me trouver tellement pathétique, tellement stupide.

― Non, non, bien sûr que non. N'importe qui ser...

― Tu veux bien me prendre dans tes bras, dis ?

Gaël ne sut pas tout de suite quoi répondre. Lui aussi avait peur. Peur des raisons de sa présence en ces murs mais peur aussi de cette femme qui affirmait ne jamais l'avoir vu alors que la présence de sa peinture sur les briques de béton dans la chambre prouvait le contraire. Elle ne lui avait pas encore demandé son prénom, ni même son nom. Cela voulait-il seulement dire quelque chose ?

― Ludmilla, je voudrais vous montrer quelque chose, vous permettez ?

Elle fut aussitôt sur la défensive.

― Quoi donc ?

― Suivez-moi, voulez-vous ?

Il s'engouffra dans la chambre, Ludmilla à sa suite.Gaël tira les rideaux, découvrit les briques de béton. Blanches. Sa peinture avait été effacée pendant son sommeil à moins... à moins qu'elle n'ait jamais existée.Ses questions devraient rester sans réponse pour le moment.Un cri retentit des profondeurs de l'immeuble. Un cri de panique comme Gaël aurait pu en proférer s'il s'était laissé guider par la sienne en découvrant les lieux.

― On dirait la voix de..., fit Ludmilla en se ruant au dehors de l'appartement.

Gaël sortit à son tour, lui emboitant le pas. Sur le seuil de la porte, une lumière vive, provenant de néons accrochés au plafond à quelques mètres au dessus de lui, l'éblouit aussitôt. Il porta la main à son front pour se protéger et put ainsi s'habituer à la luminosité.

Il eut du mal à suivre Ludmilla. Il ne souhaitait pas se laisser distancer mais enregistrer la configuration des lieux lui semblait nécessaire.

A chaque niveau, deux passerelles, séparées en leur centre par un escalier en spirale rouillé, menaient chacune à un appartement dont la porte était close. Sauf une. Celle, en l'occurrence, devant laquelle se trouvait Ludmilla les mains levées en signe d'apaisement, devant un homme effrayé. Celui-ci portait un pyjama ajusté à sa forte corpulence. Des gouttes de transpirations coulaient le long de son crâne chauve. Il avait les yeux révulsés, la lèvre écumante. Et un poing, brandi haut, prêt à s'abattre. Pour la deuxième fois, après Ludmilla, Gaël eut la sensation d'avoir déjà aperçu ce visage quelque part et qu'en cherchant bien, si tant est que les conditions idéales pour l'introspection soient réunies un de ces jours prochains, il pourrait rattacher le personnage à un épisode de sa vie.

― Calme-toi, Seb, calme-toi, je t'en prie. C'est moi, Ludmilla. Tout va bien, tout va bien, je t'assure.

― Qu'est-ce que je fais là ? beugla le type. Qui êtes-vous ? Et comment connaissez-vous mon prénom, putain ?

Il n'y eut pas d'alarme. Ils eurent tous trois à peine le temps d'éprouver un sursaut de surprise devant la décharge de gaz qu'eût à subir leur organisme.

Ils sombrèrent et tombèrent comme des plumes lestées de plomb.

A suivre...

25/03/2011

Faux raccords - 3 -

La folie ou la perte de mémoire comme seules explications possibles. Il fallait bien s'y résoudre. Certes, quelqu'un aurait très bien pu s'amuser à apposer son nom au bas du dessin sur la brique en béton. Pour quelle raison ? Une blague idiote dans la perspective d'une célébration ou d'une vengeance quelconques ? Une machination afin de le faire passer pour fou, en récolter les preuves et faire main basse sur sa fortune ? Tout ceci aurait pu être envisageable, oui, si le dessin n'avait pas été de lui. Or, il l'était. Le doute n'était pas permis. La marque, infime, qu'il glissait dans chacune de ses toiles était là, incrustée à la base de l'un des arbres :une fourche à l'envers. Personne, absolument personne, ne savait qu'il possédait cette manie. Ce n'était certes pas très original. Pas mal d'artistes procédaient de la sorte pour authentifier leurs œuvres.

Fou ou amnésique. Voilà pourquoi la chambre lui paraissait aussi insolite. Il n'avait jamais mis les pieds dans un asile pour riches, alors... Cette idée lui arracha un rire.

Quoi de plus normal pour un fou de s'esclaffer tout seul, hein mon ptit gars ? Te voilà rassuré. Tu connais une phase de rémission et avec un peu de bonne volonté tu sortiras bientôt d'ici. Si ça se trouve t'as juste traversé un gros coup de déprime, on t'a bourré de cachetons et tu viens à peine de rejoindre le plancher des vaches. Maintenant, il ne te reste plus qu'à attendre que quel...

Gaël chercha un bouton d'appel. Sans succès. Il s'avança vers la porte sans se préoccuper cette fois-ci de savoir si elle était verrouillée. La poignée céda sous la pression. Gaël déboucha dans un petit salon rectangulaire ne dépassant pas les 15 m2 et où, là encore, la décoration était réduite à sa plus simple expression. Une table basse - blanche comme apparemment l'ensemble du mobilier ici -, un canapé en cuir assorti de ses deux fauteuils, une télévision à écran plat accrochée au mur, et du carrelage pour habiller le sol.

Gaël s'avança dans la pièce, laissa traîner un doigt sur le haut de la télé pour déceler des traces de poussière. Rien. Tout ici était clean. Trop peut-être. Impersonnel, en tout cas. C'était ce qui gênait le plus Gaël, cette absence d'étincelle de vie.

Il trouva sur sa gauche une nouvelle porte qui donnait sur une salle de bains. Il y pénétra et son premier réflexe fut de se regarder dans le miroir au dessus du lavabo. Une connexion retranchée de son cerveau l'avertit qu'il ferait bien de se méfier. Qui sait si on ne s'était pas amusé à lui modifier son apparence ? Le mot complot allait et refluait dans son cerveau au rythme de sa pulsation sanguine.

Il s'observa, se palpa, s'étira la peau sans déceler quoi que ce soit d'anormal.

Tu vas arrêter ta parano deux secondes, oui, et te ressaisir une bonne fois pour toutes. Tout va bien, tu vas trouver quelqu'un et tout rentrera dans l'ordre, tu verras. Allez vire-moi cette sale tronche du miroir.

Gaël s'adressa un large sourire et, pour la deuxième fois depuis son réveil, il se surprit à rire. C'était mieux qu'une crise de panique, après tout.

Son hilarité éteinte, il distingua une armoire derrière lui dans le miroir. Ce qu'il y trouva fit sensiblement retomber son semblant de bonne humeur : des serviettes, normal, du savon, normal, des cotons-tige, normal, de la mousse à raser, pourquoi pas, un rasoir, là, ça commençait à se gâter, et pour finir, sur une étagère, toute une pile de pyjamas. Tous strictement identiques à celui qu'il portait actuellement. Or, il en était certain, il n'en possédait qu'un de la sorte et non pas, 1,2,3,4,5,6,7...8, 8 pyjamas de chez... Gaël voulut vérifier l'étiquette sur le premier de la pile mais il ne la trouva pas. Il porta alors la main à sa nuque, à la recherche de celle accrochée au sien. Elle n'y était pas non plus. Et, à tout bien considérer, le tissu n'était pas aussi soyeux que d'habitude. Ce n'était qu'une copie de son pyjama.

Gaël n'eut pas le temps de s'appesantir sur la question ni d'ailleurs de réfléchir sur la présence d'un rasoir dans les quartiers d'un patient interné dans un asile, fut-il riche ou pas. Une alarme retentit dans l'appartement, emplit tout l'espace de sa stridulence. Elle le fit sursauter, mais pas autant que la femme à l'allure décharnée qui venait d'apparaître sur le seuil de la salle de bains. Elle aussi était vêtue d'un pyjama. Sa tête lui rappelait vaguement quelque chose, mais il ne sut lui rattacher un nom ni même les circonstances d'une rencontre.

― Je suis la voisine du dessous, cria-t-elle d'emblée pour se faire entendre. Je vous ai entendu vous lever. Je pensais venir me présenter mais...Elle tendit ses mains en l'air pour incriminer l'alarme. Puis elle reprit :

― Vous devriez aller vous coucher. Ils vont envoyer les gaz pour nous endormir. C'est l'heure de la bouffe.

― Mais qui...

― Faites-vite, ils ne vous attendront pas. Vous risquez de vous faire mal en tombant. On parlera à notre réveil.

Puis elle s'éclipsa, aussi rapidement qu'elle était apparue.

A suivre...

24/03/2011

Faux raccords - 2 -

La litanie de 1 dura longtemps. Elle s'égrena dans sa tête avec la régularité du sillon rayé sur un disque. Puis, sans que Gaël eût l'impression de maîtriser quoi que ce soit, un 2 émergea enfin, aussitôt suivi d'un 3, puis d'un 4 et d'un 5. Ce fut là le signe d'une concentration recouvrée. D'une possibilité de retour à la normale, quand bien même celui-ci devrait s'avérer temporaire. Tout dépendrait des événements et des découvertes à venir. C'était là sa seule certitude. Car des circonstances qui l'avaient amené ici, Gaël ne conservait aucun souvenir.

La chambre n'avait rien d'ordinaire. Elle ne ressemblait à aucune de celle qu'il avait pu voir à ce jour. Celle-ci transpirait le vide. Pas le vide des chambres d'hôtel aseptisées à l'extrême où l'on parvenait toujours à deviner, à travers d'infimes détails, les traces d'un passage. Ici, hormis le lit qui gardait encore l'empreinte de son corps sur le matelas et de sa tête sur l'oreiller, il n'y avait aucun meuble, aucune étagère, aucun objet personnel, aucune décoration. Un rideau était bien suspendu mais Gaël le remarqua à peine tant il se fondait dans l'absence de décor. Les murs, la tringle, la moquette, le lit, les plinthes, tout était blanc. Jusqu'à la poignée de la porte.

La porte.

Gaël hésita à l'ouvrir, à tenter de l'ouvrir. Il redoutait de découvrir ce qui l'attendait derrière ou, en la trouvant close, d'être confronté à une détention dont il aurait été bien en peine d'imaginer les causes.

Lentement, sa main tendue en arrière et sans même regarder derrière lui, comme s'il avait déjà pris les marques de cet espace clos, il s'assit sur le lit.

Toutes ses pensées se tendirent dans le même but : fouiller dans sa mémoire les événements de la veille. Oui, il devait procéder ainsi. Revenir en arrière, repasser le film de sa journée. Il finirait bien par tomber sur l'instant où... Où quoi ? Où il s'était évanoui ? Où on l'avait drogué ou même assommé ? Où il s'était fait renverser par une voiture ? Dans ce cas, pourquoi n'était-il pas dans une chambre d'hôpital ?

Repasse ta journée, Gaël, repasse ta journée ou sinon tu n'arriveras à rien.

Sa journée, sa journée. C'était si facile à dire, ces deux petits mots. Sa journée.

Ma journée. Ma journée. Ma journée. Oui, ma journée. Mais merde, qu'est-ce que j'ai fait hier ? Où est-ce que j'étais, bon sang ? Pourquoi est-ce que je ne me rappelle rien ? Non, c'est faux. Je me rappelle mon appartement, mon prénom, mon nom, toute la thune familialle laissée en héritage. Je me souviens aussi de mes plus proches amis, Marco, Jean-Bapt, Lucie, Sylvie et les autres, des moments passés ensembles lors de soirées bien arrosées pour mes vernissages. Je connais par cœur les reliefs de la morsure sur mon épaule laissée par le chien des Trudel, les voisins des parents, alors que j'avais quoi ? Six, sept ans, à tout casser. Tout ceci est là, dans ma tête jusqu'à... Bordel ! Je n'arrive à pointer ma mémoire sur aucun dernier souvenir. Je n'ai en tête qu'un package global, un amalgame de vie. Je sais pourtant bien qu...

A cet instant, sans un regard opacifié par une larme naissante sur le rideau, Gaël aurait très bien pu être emporté par un nouvel élan de panique. Au lieu de quoi, il se leva, certain qu'en faisant coulisser d'un coup sec le morceau de tissu le long de la tringle, le paysage qu'il trouverait derrière la fenêtre suffirait à le rassurer une bonne fois pour toutes. Ou provoquerait en tout cas le déclic à même de le remettre sur les rails.

Il tira le rideau. Le spectacle qui s'offrit alors à sa vue l'émerveilla et le terrorisa à la fois. Les couleurs inondant sa rétine provoquèrent en lui une légère sensation de vertige. Elles contrastaient tellement avec l'aspect immaculé de la chambre !

Gaël laissa échapper une larme. L'océan de verdure battu par le vent où des chevaux galopaient, libres comme l'air, était si beau. Tout comme l'était le turquoise du ciel dans lequel des nuages embrasés par un soleil couchant s'effilochaient ici. Ou là. Oui, à n'en pas douter, le paysage était magnifique. Il parvenait presque à faire oublier la brique de béton sur laquelle lui, Gaël Jameno, l'avait dessiné.

Il l'avait signé.

A suivre...