15/07/2009

Le Vent du boulet / Fabrice Nicolino

Ça commence par un prologue aux allures d'épilogue. L'affaire est faite, pliée. Enfin... Des noms, des événements, des morts. Beaucoup de morts sur une période somme toute assez courte. Des informations brutes sur lesquelles il est difficile de s'appuyer, de comprendre ce qui s'est noué. Seule certitude, le narrateur Frédéric Tran s'en est sorti. Il est là pour raconter. Et il raconte, avec son cœur, ses tripes, sa douleur, son amertume et sa colère.

Si son ami d'avocat Antoine de Bei n'était pas venu le tirer de son cercueil urbain où il se laissait croupir, Frédéric Tran aurait sans nul doute continué sa lente mais sûre descente vers l'oubli et le néant, vers un vrai caveau cette fois. Ça ne l'aurait pas dérangé outre mesure. Il semblait s'être fait à cette idée. Elle s'imposait comme une évidence, peut-être même se révélait-elle comme une attente à peine formulée.

« Oh merdouille, quelle vie, quand on ne meurt pas pour de vrai. »

Mais le bienveillant entourage de Frédéric voit ça d'un autre œil, en tentant de lui redonner le goût de l'investigation avec laquelle, en tant qu'ancien journaliste, il s'est déjà frotté. Antoine lui demande en effet de reprendre l'enquête concernant l'explosion d'un immeuble à Toulon dont les conclusions ont toujours parues hâtives et suspectes aux familles des victimes, bien décidées à faire en sorte que la vérité éclate au grand jour. Très vite, Tran s'aperçoit que son investigation dérange et les avertissements ne tardent pas à pleuvoir.

« J'avais envie de la chaleur du café en bouche, mais celui de la cafetière devait être froid, et je me suis contenté de regarder deux morts très malheureux de vivre. »


La mort est bien évidemment présente dans cet ouvrage. La mort et les magouilles de tout poil où le poids des victimes collatérales ne pèse pas bien lourd aux yeux de certains. Il est question de violence aussi, brute, sans concession. Elle ne passe pas forcément par le style lui-même, mais plutôt par la description d'un milieu où elle fait office de normalité.

Avec ces éléments on pourrait naturellement penser que Le vent du boulet est un ouvrage sombre de plus dans le paysage du roman noir. Mais ce serait alors ne pas prendre en compte l'humanité qui sourd de ce livre. En écrivant ces mots, je me rends compte que j'utilise régulièrement ce terme « d'humanité » dans mes chroniques. Peut-être parce que, plus que jamais, elle me semble importante d'être rapportée, soulignée, mise en avant. Parce que la littérature, qu'elle soit blanche, noire ou tout ce qu'on voudra, doit aussi s'en faire le relais, histoire de nous rappeler qu'elle existe. Serait-ce que l'on se serait pris à en douter quand on baguenaude en début d'été sur les bords de rivières déjà pollués par toutes sortes de déchets plus dégueulasses les uns que les autres, de quoi vous rendre écœuré et hargneux ? Mais je digresse, je digresse...

Dans Le Vent du boulet, cette humanité passe donc par le narrateur lui-même, emporté par l'alcool et sa soif de se raccrocher à l'amour et à la vérité. Elle passe aussi par des personnages formidables gravitant autour de lui, prêts à l'épauler dans les moments les plus difficiles, même quand leur propre intégrité physique se trouve menacée. Des amitiés franches et sincères que Tran apprécie à leur juste valeur, des amitiés ou des sympathies, des liens affectifs inexplicables, où la simplicité se joue de toutes les barrières, même politiques.

Et, quand en réponse à ce vent du boulet, souffle celui du désir de vengeance, on se dit que Fabrice Nicolino a su conjuguer l'humanité sous toutes ses facettes, des plus sombres aux plus reluisantes. Et, qui sait, il se pourrait bien qu'il récidive...

Le Vent du boulet, Fabrice Nicolino, Fayard (Fayard noir), 416 p.

08/07/2009

Détonations rapprochées / C.J. Box, texte lu par Jacques Frantz

Joe Pickett n'est pas détective privé. Il n'est pas inspecteur de police, ni médecin légiste, pas même avocat. Non, il est garde-chasse dans le Wyoming. Alors normalement, les seuls cadavres qu'il est susceptible de rencontrer, ce sont ceux d'animaux abattus en pleine période de chasse, ou lors de braconnages. Mais par un matin d'hiver, voici qu'il découvre le cadavre d'Ote Kelley derrière le tas de bois de son jardin. Certainement pas un inconnu car Ote était parvenu à le désarmer en début d'année après que Joe l'eût pris en flagrant délit de braconnage. Une scène sans lendemain, si ce n'est qu'Ote s'était empressé de vanter son exploit à qui voulait bien l'entendre, décrédibilisant ainsi le garde-chasse dans ses fonctions. Pour autant les soupçons ne se portent pas sur Joe, qui semble de son côté bien décidé à éclairicir ce mystère, même s'il doit pour cela aller bien au-delà de ses missions initiales.

Je vais finir par croire qu'il suffira de me planter une brebis dans un décor campagnard pour me faire adhérer à n'importe quel roman. C'est vrai que depuis Dérive sanglante de William G. Tapply, les récits de natural writting, comme il semble courant de les appeler, ne finissent pas de m'enchanter. Ici, ce n'est pas tant l'intrigue qui est à mettre en avant. Très vite, le lecteur sait qui a fait quoi et dans quel but. Et C.J. Box ne cherche aucunement à noyer le poisson. Si vous voulez, c'est un peu comme du Columbo sans en être. On ne connaît pas l'identité du meurtrier au moment où débute le livre, mais c'est tout comme. Il suffit d'attendre un tout petit peu, que les quelques pièces du puzzle s'assemblent, et le tour est joué. En fait, le plaisir de la lecture de Détonations rapprochées réside plutôt dans le personnage du garde-chasse, amené à devenir un héros récurrent, et dans son entourage immédiat. Joe Pickett ne fait pas partie de ces héros à qui tout réussit du premier coup. Malgré sa corpulence et son savoir-faire, c'est son côté « je suis comme tout le monde, j'ai finalement les mêmes préoccupations que tout un chacun » qui le rend si sympathique. Ainsi que sa vulnérabilité, sa fragilité et ses moments de naïveté.

La nature est bien sûr au centre du récit. Le cadre est idyllique. Un aspect sur lequel C.J. Box met l'accent afin de démontrer, sans démagogie d'aucune sorte, que les grands espaces sont eux aussi menacés par un fléau qui est, comme chacun sait, assez contagieux et pervers : la recherche du profit, à coup de licenciements, de passe-droits et tout ce qui s'ensuit, quitte à tout emporter dans son sillage...

Ai-je besoin de préciser que je reviendrai faire un petit tour du côté de Saddelspring ? Sur support papier ou sur CD, la lecture ayant été admirablement interprétée par Jacques Frantz, comédien et « voix » de Robert de Niro.

Détonations rapprochées, C.J. Box, traduit de l'américain par William-Olivier Desmond, Livraphone, 1 CD Mp3, 8 h 40 min.

Douze / Jasper Kent

De l'art de faire long quand on peut faire court, ou comment plomber son livre par un manque d'intensité. Presque pas besoin d'en dire plus. Si ce n'est que le début de cette histoire semblait plutôt prometteur et original pour un récit de terreur. Jugez-vous même : l'armée napoléonienne est sur le point de prendre Moscou. L'issue semble en tout cas irrémédiable. C'est pour quoi un groupe d'homme décide de faire appel à un corps d'armée un peu spécial dont ils ne savent que peu de choses en réalité. Ce qui est sûr, en revanche, c'est que ces personnes, douze au total, aussi bizarre que cela puisse paraître, sont capables de faire vaciller l'armée française.

Alors si le début fonctionne assez bien dans sa mise en place, on ne peut pas en dire autant en ce qui concerne la suite. C'est lent, lent, mais d'un lent ! Si lent qu'on aurait vite fait de secouer le livre pour au moins avoir la satisfaction de lui donner un sursaut de vie. Bien sûr, vous m'objecterez que dans ce genre de bouquin, il est plutôt question de mort. Mais même le côté angoissant que l'on aurait été en droit d'attendre n'a pas de prise sur le lecteur. Les douze personnages n'ont pour ainsi dire aucune épaisseur, leur part de mystère est pratiquement nulle et ils ne foutraient même pas la trouille au plus peureux des peureux. Ce qui fait que l'intérêt porté au bouquin au début de la lecture se délite, s'effrite et ce n'est pas les quelques scènes de combats sans punch qui changent quoi que ce soit à la donne. D'où un abandon somme toute assez logique de la lecture. D'autres livres se bousculent au portillon.
Douze, Jasper Kent, traduit de l'anglais par Sandrine Burriel, Bragelonne, 480 p.

01/07/2009

La Pluie avant qu'elle tombe / Jonathan Coe

Magnifique ! Il n'y a pas d'autre mot pour qualifier le dernier livre de Jonathan Coe. Sortez vos mouchoirs, l'émotion est au rendez-vous. Mais attention, pas une émotion faite de pathos, pour lequel j'ai développé un bouclier répulsif à même de me faire tomber des mains tout bouquin qui aurait tendance à en user ou en abuser. Non, ici, l'émotion se distille en finesse, suit le cours de l'histoire sans jamais déborder de son lit.

L'histoire, justement. Rosamond vient de mourir, et elle a chargé sa nièce, Gill, à qui elle a légué une partie de sa fortune, de retrouver une certaine Imogen. A charge alors pour elle de lui remettre l'héritage qui lui revient, de l'argent bien sûr, mais aussi des cassettes, sur lesquelles Rosamond s'est enregistrée. A travers vingt photographies, elle retrace en effet le parcours de sa vie, de sa famille, de ses amours. Mais surtout, elle révèle à Imogen les secrets de son origine et les causes de sa cécité.

Il ne manque plus que le son. On imagine sans mal cette vieille femme assise sur son fauteuil, son magnétophone à portée de bouche, en train de regarder ses photographies, celles jaunies et vieillies par le temps et celles plus récentes, puis de fermer les yeux et de se laisser emporter par ses souvenirs. On l'imagine mais surtout on l'écoute - tout comme Gill et ses filles - emportés par sa voix. Il souffle un air de nostalgie dans ses propos mais on ne doute pas un seul instant de la véracité des faits qu'elle relate. Le temps, cette fois-ci, n'a pas altéré sa mémoire. Pas à elle.

Emu et touché le BiblioMan(u), comme jamais Coe n'était encore parvenu à le faire malgré l'inénarrable Testament à l'anglaise, bijou de drôlerie et de cynisme. Peut-être est-ce parce que, pour la première fois, il a choisi de faire parler son personnage principal à la première personne ? Un « Je » féminin capable de faire oublier que c'est un auteur qui la fait parler.

On mesure les grands romans à la manière dont on parvient à s'immerger dans l'histoire, à la manière dont on se laisse emporter par la musique des mots, à la manière, enfin, dont les personnages nous habitent et nous deviennent si familiers, qu'ils nous accompagnent longtemps après avoir refermé le livre. A ce titre et sans en douter une seule seconde, La Pluie avant qu'elle tombe, est grand. Très grand.

La Pluie avant qu'elle tombe, Jonathan Coe, traduit de l'anglais par Jamila et Serge Chauvin, Gallimard (Du Monde Entier), 248p.

25/06/2009

Miserere / Jean-Christophe Grangé, texte lu par Jacques Chaussepied

Un chef de chorale assassiné, le tympan éclaté, dans une église arménienne. Puis, d'autres meurtres dans la foulée, tous liés les uns aux autres selon des mises en scènes macabres. Lionel Kasdan, un policier à la retraite et Cédric Volokine, un inspecteur en cure de désintoxication, sont invités presque malgré eux à faire cause commune dans cette enquête dont les premiers éléments laissent penser que des enfants seraient à l'origine des meurtres.

Y'a pas à tortiller. Maintenant, chaque fois que Jean-Christophe Grangé sort un bouquin, il est plus ou moins attendu au tournant. Son dernier sera-t-il à la hauteur des précédents ? Ou bien à la hauteur de celui qui, à nos yeux, tient le haut du pavé ? Pour certains la référence sera Le Vol des cigognes , pour d'autres La Ligne noire... Pour avoir un aperçu de ce phénomène, il suffit d'aller voir les discussions sur le forum dédié à l'auteur en particulier, et au roman policier en général, pour se faire une idée du phénomène.

Sans me considérer comme un fan de Grangé, j'ai régulièrement pris du plaisir à lire certains de ses livres, la plupart du temps pendant les vacances. Allez, balançons les mots, hein, après tout, quitte à me faire des ennemis, tout ça n'est ni plus ni moins que de la très bonne littérature de plage, bien faite, travaillée, efficace, avec ce qu'il faut de dépaysements, de rebondissements, et de noirceur aussi. Avec toutefois un petit bémol pour les fins, lesquelles sont parfois un peut tirées par les cheveux, voire complètement ridicules (mais je suis mauvais en disant cela car mes propos concernent exclusivement Le Concile de pierre où le dénouement m'a fait remettre en question l'intérêt que j'avais pu porter jusque là à l'histoire...). A mettre au crédit de Grangé, il n'était jusqu'à présent jamais tombé dans les travers de clôture des thrillers : scène d'action à rallonge amenant au dénouement de l'histoire, explication parce qu'il le faut bien quitte à donner des détails que l'on ne s'enquiquinerait pas à donner dans la réalité, et rapatoum, re-scène d'action à rerallonge, coups de poings, pieds, tirs échangés, mort ou capture du méchant mais attention, en fonction du choix adopté, il pourrait s'en tirer pour un tome à venir, épilogue, ouf !

Alors pour ceux que ça intéresserait et pour me prêter moi-même à ce jeu inévitable des comparaisons, Miserere n'est pas à la hauteur de La Ligne noire ou du Serment des limbes. Il y a malheureusement des défauts redondants et parfois irritants qui viennent à l'occasion plomber l'ambiance. Grangé l'a prouvé, il sait écrire ses histoires, mais ici, il a semble-t-il cédé à la facilité : en poussant le trait sur certaines descriptions, en lardant son récit d'éléments trop gros pour être crédibles (en ce qui concerne le passé du jeune inspecteur Volokine par exemple), et en usant de ficelles qu'il a déjà eu l'occasion d'utiliser. Sans parler du fait qu'on a parfois l'impression d'avoir ouvert le dictionnaire des acronymes des services de police française et que chaque arme au bout du bras des personnages se voient l'objet d'une description de leurs caractéristiques techniques. Bon, ça remplit mais on s'en fout. Comme on se fout aussi du bavardage d'un ancien général sur son élevage dont on imagine mal des inspecteurs écouter la teneur quand on connaît leurs préoccupations du moment.

Et pourtant, malgré tout cela, ça fonctionne. Bien, même. Eh oui, Grangé a la faculté de faire avaler quelques couleuvres grâce à l'ambiance qu'il installe d'emblée et au mystère planant,que l'on se complait à pénétrer, en redoutant le point culminant à venir.

Une fois l'écoute terminée, les derniers mots résonnant à mes oreilles, j'ai pensé que Grangé se foutait de moi mais, à la réflexion, la fin est plutôt intéressante. Elle n'est pas conventionnelle – bon cette fois-ci, on a quand même la scène d'action / explication / action / ah bon ? c'est possible une telle pirouette et… la fin – mais si la démarche peut désarçonner, il n'empêche qu'elle se justifie pleinement. Grangé termine son roman sur une note qui reste en suspens, et pour un livre dont la musique et la voix sont au centre de tout, je trouve ça vraiment pas mal du tout.

La tension qui habite cet ouvrage est en tout cas renforcée par la voix grave et caverneuse de Jacques Chaussepied, avec laquelle je me suis familiarisée, quand elle fredonnait des mots d'angoisse et se faisait l'intermédiaire d'événements effroyables, ou quand elle m'a surpris en citant mon prénom accroché à mon nom de famille au détour d'un chapitre (anecdote peut-être mais surprise de taille pour le super-héros que je suis, persuadé alors d'avoir été percé à jour dans un moment de faiblesse).

A force d'écouter des livres lus, je me rends compte qu'il m'est difficile de mesurer l'impact de la voix sur la perception de l'oeuvre elle-même. Mon impression aurait-elle été la même si j'avais lu Miserere de mes propres yeux ? A voir, mais l'accès de plus en plus étendu des oeuvres littéraires sous ce format vaut vraiment le détour. Voyez, je vais même m'inscrire à une formation sur les textes lus pour les super-héros, dans le but d'améliorer mon pouvoir auditif, pas toujours très au point...

Miserere / Jean-Christophe Grangé, texte lu par Jacques Chaussepied, Audiolib, 2 CD mp3, 17 h 30 min.

La Route de tous les dangers / Kris Nelscott

Avec La Route de tous les dangers, Smokey Dalton signe sa première enquête. Ce sera la dernière pour moi. Voilà un livre dont je me disais qu'il serait bon de lire un jour ou l'autre, par curiosité. Parce que l'époque où est située l'action – au lendemain du meurtre de Martin Luther King – m'intéresse mais aussi pour découvrir l'auteure qui écrit aussi de la science-fiction et de la fantasy sous le nom de Kristine Kathlyn Rusch. Quelque part, je trouvais également étonnant de ne pas avoir de retours réguliers de ces enquêtes, que ce soit par la presse ou par les lecteurs eux-mêmes.

Aujourd'hui, je comprends un peu mieux pourquoi même si, je me garderai bien d'affirmer que le livre est sans intérêt. Non. En fait, il est plutôt lent, ce qui ne serait pas forcément un défaut si cette lenteur ne s'accompagnait pas d'un manque total d'originalité au niveau de l'intrigue – la belle jeune femme blanche cherchant à savoir pourquoi sa mère a légué au détective une partie de sa fortune, lequel détective tombe vite amoureux de sa cliente - et d'un flou sur la photographie que l'auteur entreprend des rapports entre les blancs et les noirs à cette époque, aux Etats-Unis. Pas inintéressant en soi, ce dernier aspect ne m'a pourtant jamais convaincu dans sa mise en perspective. Un ton un peu trop vieillot apporté à l'ensemble ? Un mélange mal dosé entre roman noir et approche historique et social ? Difficile de mettre exactement le doigt sur ce qui n'a pas favorisé mon adhésion à la Route de tous les dangers.

Seulement pour ne rien arranger non plus, j'ai été surpris par la lourdeur de certaines phrases et, pour la première fois, n'étant pas un grand spécialiste de la question, je me suis franchement demandé si la traduction n'était pas parfois un peu bancale.

Je passe donc mon chemin sur les prochaines enquêtes de Smokey Dalton, avec regret quand même, parce que la matière était là. Dommage.
La Route de tous les dangers, Kris Nelscott, traduit de l'américain par Luc Baranger, Editions de l'Aube (Aube noire), 432 p.

13/06/2009

Le Poulpe. D'amour et dope fraîche / Caryl Férey et Sophie Couronne

Décidément, les temps sont durs pour le Poulpe. Pas moyen de respirer, d'être tranquille deux minutes. Quand ce n'est pas lui qui traque les injustices dans les lignes des faits divers du Parisien au Pied de Porc à la Sainte Scolasse, ce sont les mystères qui viennent se mettre en travers de sa route. Enfin... de sa route. De sa ballade plutôt. Car le Poulpe est en convalescence, exilé à Font-Romeu où on le remet d'aplomb dans un centre de thalasso. Sciatique. Alors, histoire de prendre l'air, il se promène – avec des canettes de bière comme kit de survie, bien sûr – dans la montagne pyrénéenne. Et en lieu et place d'animaux, voici un grand black sprintant à travers sentiers et fourrés comme un malade, jusqu'à la chute fatale au fond d'un ravin. Un événement qu'aucun média, local ou national, ne se fait l'écho. Une affaire suffisamment louche pour que le Poulpe s'ébroue à nouveau et se remette à jouer de ses bras à rallonge.

Cheryl, sa partenaire, mène aussi une enquête de son côté. Une nouvelle, car si l'on se souvient bien, il fut une époque où elle avait son patronyme, rosé celui-là, sur la couverture.
Ici, suite à ses premières investigations devant l'amener à retrouver la piste de sa stagiaire disparue, elle finit à l'hôpital, après avoir été victime de la drogue du violeur. Et dans le style aventurière déterminée, la Cheryl, elle n'a rien à envier à son Poulpinet.

Que dire sinon que cette nouvelle aventure du célèbre céphalopode est réussie ? La double articulation autour de Gabriel Lecouvreur et de Chéryl, agrémentée par les lettres qu'ils s'adressent de leurs lieux de convalescence respectifs, contribuent à la rendre réjouissante, drôle et rythmée. Un mélange qui porte ses fruits et ravit le lecteur. Pour ne pas échapper à la règle, le Poulpe rue une fois de plus dans les brancards, n'ayant aucun scrupule à laisser son lot de civières dans son sillage. Cette fois, ce sont les enjeux du sport et ses dérives liées au dopage ainsi que la course aux résultats - à titre individuel ou dans l'intérêt de représentativité d'un pays sur la scène internationale - qui constituent le nœud de l'intrigue. Le tout est servi par des personnages hauts en couleurs - les jeunes filles venant en aide au Poulpe, le ministre des sports,Bernard Lapoutre, pour ne citer qu'eux -, mais aussi par des situations rocambolesques tout simplement hilarantes et une langue enjouée, inventive, aux jeux de mots savoureux.

Du Poulpe grand cru.

D'Amour et dope fraîche, Caryl Férey et Sophie Couronne, Baleine (Le Poulpe), 174 p.

05/06/2009

Une flic dans le pétrin / Thérésa Schwegel

Soir de relâche. Samantha Mack , une flic de Chicago d'origine irlandaise, reçoit un coup de fil lui demandant de remplacer au pied levé l'un de ses collègues porté pâle. Elle ne raffole pas des patrouilles, mais elle accepte. On pourrait lui rendre la pareille un jour. Seulement en arrivant au poste, elle apprend qu'elle va faire équipe avec Fred Maloney, son ex. Fred l'a quittée des mois plus tôt pour se marier avec Deborah, une pimbêche de service. Sam a beau avoir la peau dure, la pilule s'est tout de même avérée amère. Mais elle prend sur elle, consciencieuse jusqu'au bout. Et puis Fred a toujours eu le don de la mettre à l'aise.

Ce soir là, les deux flics pénètrent dans une maison où, selon un indic, ils pourront serrer Trovic, un pédophile à qui ils ont déjà eu affaire. Coups de feux échangés. Sam est blessée. Fred reste sur le carreau. Leurs supérieurs étouffent l'affaire, concluent à un accident. C'est assez mal vu qu'un flic abatte son coéquipier : les balles retrouvées sur Fred proviennent de l'arme de Sam. Jalousie ? Vengeance ? Coup monté ? Tout est possible. Les souvenirs de Sam sont flous, pervertis par des cauchemars au moment de son réveil.

Les impressions sont multiples à la lecture de ce polar. On se familiarise assez vite avec la personnalité de Sam, femme flic au caractère bien trempé - pas que dans l'alcool - qui, on le sent, a bataillé dur pour se faire accepter d'un corps de police à dominante masculine. Le début est prenant, on se laisse séduire. Thérésa Schwegel plante son décor et son intrigue de manière efficace, jusqu'à la mort de Fred où les doutes assaillent son héroïne.

La suite est un peu plus laborieuse. On a la sensation de tourner en rond devant des scènes répétitives. Le style et la voix, pas loin de me rappeler Les Infiltrés de Martin Scorsese, permettent pourtant d'aller au-delà. Et l'on fait bien car le récit repart sur les chapeaux de roue.

Voilà, c'est comme une habitude avec les polars, je m'arrête avant d'en dire trop. Au final, une chose est sûre. Après avoir apprécié Une flic dans le pétrin sans pour autant le considérer comme un polar "important", je vais surveiller d'un oeil attentif les prochaines parutions de Thérésa Schwegel. Ce serait dommage de passer à côté de bons livres. J'ai dit "bons" ? Allez n'ayons pas peur des mots : d'un chef-d'oeuvre à venir. Ce ne serait pas étonnant qu'elle en ponde un un jour.

Une flic dans le pétrin, Thérésa Schwegel, traduit de l'américain par Thierry Pitel, Actes Sud (Actes noirs), 382 p.

27/05/2009

Mémoires sous médocs / Tom Grimes

Il se passe parfois des choses surprenantes. Pas aussi surprenantes que ce qu'on peut lire dans ce Mémoires sous médocs, mais tout de même. Figurez-vous qu'en l'espace de quelques jours, j'ai conseillé ce livre à pas moins de quatre personnes. Et alors, me direz-vous ?Je parle souvent bouquins, je m'enquiers régulièrement des lectures des uns et des autres, et il n'est pas rare que l'évocation de tel ou tel titre m'entraîne sur des discussions où je ne peux m'empêcher de finir par une de ces phrases : « lis(ez)-le, tu (vous) vas (allez) te (vous) régaler ». Donc, qu'y a t-il eu de si surprenant cette fois-ci, à conseiller un livre à peine terminé ?

Je ne l'ai pas terminé. Je sais, je sais. Gonflé le BiblioMan(u), devez-vous penser. Il s'en est pété les chevilles à force de s'imaginer le sauveur des âmes en panne de lecture, alors que, franchement, c'est pas les bouquins qui manquent. Touché par le syndrome de l'ego de l'auteur de critique et celui de super-héros. Un mélange si explosif que vous vous demandez si vous faites bon de lire ces lignes; On ne sait jamais, ça pourrait être contagieux.

Alors ? Qu'en est-il de cette bizarrerie ?

Mémoires sous médocs, c'est l'histoire de Will, un étudiant mal dans sa peau dont la situation familiale n'est pas au beau fixe et qui, du coup, carbure aux antidépresseurs. Armé de son fidèle ordinateur portable Spunky, il raconte sur le web la quête insensée et complètement folle dans laquelle il s'est lancé, où sous l'influence des médicaments, il doit faire face au SI, le syndrome de l'information, ô combien mortel, et lutter contre un Dr Bones qui, c'est sûr, lui veut du mal.

Alors oui, je n'ai pas terminé le livre. Et oui, je l'ai conseillé. Pour la démarche entreprise par Tom Grimes. Il joue en effet de l'absurde pour parvenir à ses fins : à travers les situations les plus improbables et les plus rocambolesques, il dresse la satire d'un monde lui-même absurde où l'information à outrance gangrène le jugement autant que peut le faire l'industrie pharmaceutique avec ses médicaments déshumanisants. Absurde aussi l'hyperconsommation dans laquelle on se noie les uns et les autres, emportés malgré nous par son courant ravageur, à même de nous faire perdre tout sens moral si l'on n'y prend pas garde. Des sujets d'actualité, on le voit, sur lesquels il ne fait pourtant pas de mal de rire un peu.

Tom Grimes semble en tout cas s'être bien amusé à écrire ce livre. Les titres des chapitres sont des pépites d'humour à eux tout seuls, et les dialogues entre Will et Spunky sont tout simplement irrésistibles. Mais voilà, je fais partie de ceux qui ont du mal à s'accrocher quand on quitte le plancher des vaches trop longtemps, et c'est bien le cas de le dire, ce roman là, malgré toutes ses qualités, m'a bel et bien désarçonné. Tout le temps de ma lecture (la moitié du livre), je me suis dit que ceux appréciant Philip K. Dick ou, dans un registre plus proche et bien barré lui aussi, Chuck Pahlaniuk – on fait pire comme référence, non ? - je me suis dis, donc, que ceux-là y trouveraient leur compte. Il s'avère que j'en ai quelques uns autour de moi, alors...

Mémoires sous médocs, Tom Grimes, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Patrice Carrer, Fayard (Fayard noir), 349 p.

22/05/2009

Un horizon de cendres / Jean-Pierre Andrevon

Méfiez-vous ! Ils sortent de partout ! Difficile pour eux de faire peau neuve (quoi que, quoi que…), mais depuis quelques années, ils sortent de terre pour envahir toutes les facettes de l’imaginaire : le cinéma, la littérature, les jeux vidéos, la BD. Ils ? Pas les vampires qui ne cessent d'avoir pignon sur rue depuis belle lurette, mais les zombies, vous savez, ces êtres repoussants à l’odeur putride qui dépeuplent les cimetières, et ne demandent rien de mieux que de vous prendre dans leurs bras avant de s’inviter pour un barbecue party où vous seriez, bien sûr, le plat principal.

Regardez, en peu de temps, il y a eu entre autres Land of the dead, Dance of the dead, Shawn of the dead (difficile de faire sans le mot dead, naturellement), Zombie la cavale des morts, World War Z accompagné de son extension, Guide de survie en territoire zombie, sans oublier une étude récente sur cette culture ne datant tout de même pas d’hier, Zombies, un livre à la couverture... poignante.

Un horizon de cendres s’inscrit dans cette mouvance et le résultat est plutôt réussi. N’ayant jamais été porté sur le phénomène des morts-vivants, je me suis demandé ce qui m’avait poussé vers cette lecture. La couverture de l’édition de poche dans un premier temps – du coup n’hésitez pas à répondre au petit sondage qui m’a été soufflé par cette constatation – et, naturellement, le résumé. Un résumé accrocheur, non dénué d'humour, comme si vous y étiez. Une tonalité que l'on se plaît à retrouver au début du livre. Oubliées les frayeurs enfantines occasionnées à la seule vision des affiches de cinéma d'un autre temps ! A travers le journal du héros de cette histoire, les zombies ne paraissent pas vraiment méchants. Au contraire, il sont même un brin lourdauds. D'accord, ils sont sales, ils ne sentent pas bon, mais on leur donnerait presque le bon dieu sans confession. Et s'ils deviennent un brin collants, il suffit de les réduire en miettes, à coups de hache ou tout autre ustensile tranchant à disposition. Pour les armes à feu, il faut prévoir la cartouchière, ils sont du genre coriaces. Mais ça ne mange pas de pain et, de toute manière, ils se reconstituent peu de temps après. Même ces braves gens de la télé ne s'y sont pas trompés, ils ont su profiter du filon – étonnant, non ? - en faisant revenir les défunts célèbres sur leurs plateaux. De la télé-réalité comme on n'osait pas l'espérer.

L'ambiance change du tout au tout lorsque ces chers morts-vivants, en plus de grossir leurs rangs (même le narrateur n'ose pas s'aventurer sur un calcul aussi vertigineux) entreprennent de muter en mangeant la cervelle d'animaux. Un début sur l'échelle de l'évolution du zombie... Le décor devient alors apocalyptique. L'Horizon de cendres est là, bien là. De la grisaille plein la tête où le lecteur devient assiste à la vie en communauté de quelques hommes et femmes, bien déterminés à survivre.

Le narrateur ne se pose pas d'incessantes questions sur le pourquoi du comment d'une telle invasion. Il n'en a pas le temps. C'est là sans doute aussi, l'une des forces de ce roman où le lecteur se trouve, avec le héros, emporté par la spirale folle d'un monde en déliquescence. Un renouveau pas pire qu'un autre ? C'est en tout cas l'une des questions posée ouvertement par ce livre, signé comme un constat d'échec de l'humanité, incapable de vivre sans détruire. Une tendance chez certains auteurs actuels. Mais comme on dit, ceci est une autre histoire, et j'aurai l'occasion d'y revenir.

Un Horizon de cendres, Jean-Pierre Andrevon, Pocket (Science-fiction), 242 p.

15/05/2009

Passage du vent / Harry Bellet

Depuis que j'ai terminé ce livre, voici deux ou trois jours, je le prends régulièrement dans mes mains. Je le tourne, le retourne, relis le résumé, l'ouvre, parcours quelques paragraphes au hasard, comme persuadé qu'il y a eu erreur sur le livre, que les pages qui se sont glissées à l'intérieur du livre ne sont pas les bonnes.

Décalage à tous les étages...

La couverture, pour commencer. La photographie ne cadre pas du tout avec le ton adopté dans le livre, où l'humour (enfin, un certain humour) prévaut.
Le nom de l'auteur, le titre. Normal. Et puis il y a cette mention qui, initialement devait être : une nouvelle enquête de Sam Adams. Le « nouvelle » a été supprimé, mais au final, le résultat reste le même : je la cherche encore, l'enquête. Il s'agit plutôt d'une aventure. Et là encore, le terme n'est pas des plus justifiés. Le fameux Sam Adams en question est très peu présent durant les chapitres assez courts qui constituent ce roman. Il n'est en fait que le noyau autour duquel s'affolent une bande d'électrons libres pétris d'intentions diamétralement opposées à son égard. Il y a ceux qui cherchent à le tuer quand d'autres entreprennent tout et n'importe quoi pour le libérer.

La quatrième de couverture. Une accroche digne d'un film, suivie d'un résumé où l'on apprend que, suite aux redoutables machinations du maire de New-York, Adhemar Thibodeaux, Sam Adams est emprisonné à Guantanamo. On nous parle de polar mené à cent à l'heure, d'un héros plein de flegme et... d'humour.

On s'attend à un roman brillant, plein de finesse, des personnages hauts en couleur, au service d'une histoire où l'on se doute que les conditions de détention dans la si célèbre prison sur l'île de Cuba seront vilipendées On se retrouve au final avec, non pas un polar, mais une farce grossière, mal fagotée, qui frôle le ridicule: Un maire de New-York dont l'excentricité principale revient à tuer un chat tous les jours, des tueurs pas très futés, des espions pas très crédibles, un héros quasi-inexistant et insipide (c'est l'effet qu'il m'a fait). On évolue sans cesse dans l'histoire en ayant l'impression d'avoir des personnages d'un autre âge, d'une autre époque.

« Nous y serons, répondit Boris en remettant dans son slip une quéquette que Souchon trouva, à sa courte honte, particulièrement imposante. »

« Il vomit dans le chapeau que Seamus, le collègue de Lev, avait laissé sur une table et que le sergent, dans un réflexe, lui tendit sous le menton. Il ne fallait pas polluer la scène du crime. »

« Le chien qui avait entamé son repas, reçut l'essentiel du kérosène sur le dos, ce qui le débarrassa pour un temps de ses puces, mais le fit aussi s'enfuir en couinant et la queue basse, sous des cieux plus cléments. »

Alors bien sûr, les traits sont volontairement grossis mais, à vrai dire, je m'interroge encore sur l'utilité d'un tel procédé ainsi que sur les intentions réelles de l'auteur. Dénoncer le traitement infligé aux prisonniers de Guantanamo ? User de l'invraisemblance au service de la mise en relief de l'inacceptable? Soit. Mais franchement l'humour balourd et pataud qui dégouline de tous les côtés de cet ouvrage a plutôt tendance à effacer tout l'intérêt que l'on aurait pu porter à une telle démarche.

Pour ceux qui souhaiteraient tout de même faire la connaissance de Sam Adams et se forger leur propre opinion, sachez que Passage du vent est sa troisième aventure, après L'Affaire Dreyer et Carré noir. Mais bon...

Bien sûr, cela reste une appréciation personnelle, je crois savoir que Brize a, quant à elle, adhéré au livre.

Passage du vent, Harry Bellet, Robert Laffont, 292p.

07/05/2009

Les Enfants de la destinée. Tome 1, Coalescence / Stephen Baxter

Constat n°1 : ça fait du bien de prendre du temps pour lire un gros pavé des familles. Vous me direz, ça fait deux à la suite et certains qui vont suivre ne manquent pas de volume non plus.

Constat n°2 : on lit ici ou là, notamment chez ce cher Henri dont j'adore parcourir les avis, qu'il y en a marre de tous ces ouvrages gargantuesques assortis de suites à rallonge. C'est vrai, il m'arrive de le penser aussi. Mais...

Constat n°3: Il m'arrive de raconter n'importe quoi et je suis bien obligé de me confronter à ma mauvaise foi ou bien sûr, à mon ignorance. Voilà, c'est dit, profitez-en, je ne ferai pas ça à chaque fois. C'est bien beau de se cacher derrière un costume, c'est sûr, on affirme des choses, on est même cinglant parfois, sous prétexte qu'on n'a pas aimé un livre. On taille dans le vif, on lacère à coups de mots, ça fait du bien. Après tout, on lit, on se sent lésé, on le dit, alors forcément, notre parole dépasse parfois notre pensée (mais pas toujours, quand même ; je veux bien faire un mea culpa mais sur certains titres je suis prêt à persister et à signer : je vous entends déjà scander : des noms ! Des noms ! Enfin, scander, non, vous n'êtes peut-être pas assez nombreux pour ça...).

Tout ça pour dire, qu'on est parfois assis sur notre quant à soi et que ça ne fait pas trop de mal d'être remis à notre place... par un livre.
Souvenez-vous, au mois de novembre dernier, je vous parlais du dernier livre de Dan Simmons, Terreur. Je faisais une courte allusion à la froideur des personnages d'un certain Stephen Baxter ainsi qu'à l'encensement un peu étrange dont il était l'objet. Pour ce faire je m'étais appuyé sur Voyage, pour lequel je conservais un avis mitigé, et sur Poussière de lune qui m'était tombé des mains.

Et voilà qu'en rangeant le premier tome des Enfants de la destinée à la médiathèque, je me mets à en parcourir les premières pages.

Je suis venu m'installer à Amalfi. Je ne peux pas supporter, pas encore, l'idée de retourner en Angleterre, et je trouve cet endroit apaisant après l'étrange multitude dans laquelle j'ai été plongé à Rome.

Alors là, j'ai bien été obligé d'admettre que la force de ce « je », son ambiguïté, sa fragilité aussi, m'ont remis les idées en place.

George Poole est informaticien à Londres. Il est divorcé. Sa soeur avec qui il entretient des rapports conflictuels vit aux Etats-Unis. Au moment où débute cette histoire, son père vient de mourir et c'est donc à lui qu'incombe la douloureuse tâche de faire le ménage. S'en acquittant, il découvre l'existence d'une sœur jumelle, Rosa, que ses parents auraient envoyé à l'Ordre de Sainte Marie Reine des Vierges alors qu'il avait trois ans. Une sœur dont il n'a gardé aucun souvenir et qu'il espère bien retrouver.

Ainsi résumée l'histoire, on pourrait se demander où se trouve l'effet science-fictif. Ne comptez pas sur moi pour vous le révéler. La quatrième de couverture en disait déjà trop.
On suit George dans sa quête. En parallèle, on assiste à l'éclosion de cet Ordre de Sainte Marie des Vierges alors que l'Empire romain entame son déclin (on oublie bien vite les quelques invraisemblances – je ne savais pas, par exemple, que la poste existait à cette époque, et encore moins les préservatifs. On comprend l'intention de l'auteur mais ça surprend à la lecture, et non, il ne s'agit pas d'une histoire de voyage dans le temps.).

A sa manière, Stephen Baxter revisite le mythe de la Caverne, met dans la balance le poids de l'individu avec celui de l'humanité et observe position et évolution de l'un et de l'autre dans des contextes spécifiques. C'est tout simplement prenant.

Constat n°4: j'embarque bientôt pour le tome 2.
Constat n°5: je m'arrête là... pour aujourd'hui.

Les Enfants de la destinée. Tome 1, Coalescence / Stephen Baxter, traduit de l'anglais par Dominique Haas, Pocket, 730 p.


CITRIQ

17/04/2009

Il est parmi nous / Norman Spinrad

Texas Jimmy Balaban aurait très bien pu ne jamais croiser Ralf. Mais voilà, il ne sait pas résister à l'appel de la chair. Et pour s'éviter un nouveau divorce extrêmement coûteux, il emmène sa conquête d'un soir dans un patelin paumé où personne ne sera en mesure de le compromettre.
C'est là, sur les planches de café théâtre de l'hôtel, qu'il rencontre Ralf, un comique prétendant venir du futur, où la biosphère ne serait plus qu’un souvenir, et où les hommes survivraient tant bien que mal dans des conditions effrayantes. Une Terre dévastée par des hommes qui doivent se reprendre en main, d’où le périple de Ralf.

Jimmy, en tant qu'agent Hollywoodien, sent tout de suite l'opportunité qu'il y aurait à signer un contrat avec cet homme si particulier. Particulier car Ralf semble ne jamais devoir quitter le personnage qu'il incarne, ce qui, bien sûr, n'est pas sans désagrément. Dans la perspective de réaliser un talk-show où ce comique du futur pourrait s’imposer au grand public, Balaban engage deux personnes diamétralement opposées : Dexter Lampkin, un écrivain de science-fiction dont le rôle sera de scénariser l’émission, et Amanda Robin qui devra coacher - la mince affaire !- Ralf selon ses principes New Age.
Accrochez vos ceintures, parce que c’est parti pour près de 700 pages de pur plaisir.

Il n’existe qu’une seule définition de la science-fiction qui me paraisse utilisable et sensée : la science-fiction c’est tout ce qui est publié sous le nom de science-fiction. Norman Spinrad.

Il est parmi nous n’est pas à proprement parler de la SF, il n'est pas que cela en tout cas. Les éléments de base sont là (le voyage temporel, une planète en perdition, un enjeu colossal) c’est un fait, mais ils ne servent que de prétexte à traiter des sujets chers à Norman Spinrad : le pouvoir des médias sur les masses, la place de l’argent dans la société, les enjeux autour de la sauvegarde de la planète et… la science-fiction. Ce qui ne veut pas dire pour autant que ces thèmes sont abordés au détriment de l’histoire. L’approche n’a ici rien de classique. Il n’y a pas de description minutieuse du futur, il n’y pas de gravité apparente autour de la préservation de l’espèce humaine, pas de grandiloquence non plus, ni d’action à tout va. Il y a l’humour sous plusieurs facettes : fin, vachard et satirique… ça tire dans tous les sens : les fans de SF en prennent pour leur grade (il y là des scènes hilarantes où les pages défilent le sourire aux lèvres – ah cette convention !), les écrivains aussi, la télé, bien sûr...

Les personnages, quant à eux, sont servis sur le plateau de la drôlerie. Que ce soit Texas Jimmy Balaban, Dexter Lampkin ou Amanda Robin. Voilà des anti-héros au relief vraiment retentissant. Pas toujours reluisants dans leurs intentions, et aveuglés par les paillettes du show-bizz, de l’argent, des femmes, ou illuminés par le mysticisme, ils ne se posent pas la question de savoir si Ralf vient effectivement du futur. Pas tout de suite. Ils n’ont que l’émission en ligne de mire. Ça et les taux d’audience. La planète fonce dans le mur ? Et alors, on a une émission à faire tourner. On recyclera notre merde pour la bouffer ? Il faut trouver du public. L’air sera irrespirable ? Il faut repenser le concept du talk-show, satisfaire ces téléspectateurs toujours avide de nouveauté. Bizarrement, seul Ralf, le comique, est d’une certaine façon le personnage le plus grave, le plus énigmatique. Le lecteur ne sait jamais vraiment s’il dit vrai ou pas, s’il vient vraiment du futur. Je me suis fait ma petite idée, celle qui me satisfaisait. Mais tous, quels qu’ils soient, même cette inénarrable Foxy Loxy qui évolue en parallèle de l’histoire – ah j’imagine le boulot et la joie de la traduction consacrée à elle seule – , touchent au fond par leur humanité, par leur authenticité.

Impossible pour moi de vous citer tel ou tel passage du livre pour vous donner ne serait-ce qu’un léger aperçu du souffle qui l'habite. Le choix est tout simplement difficile. Je le ferais pour un personnage au détriment d’un autre, d’un épisode au détriment d’un autre. Non, impossible. Il va vous falloir me croire sur parole.

Il est Parmi nous est un roman foisonnant, riche, aux pistes de lecture multiples. Et ce qui ressort de tout ceci, d’une certaine manière, en filigrane de cette histoire, c’est que les différences des uns et des autres peuvent s’avérer complémentaires, voire propices au sursaut à même d’insuffler une énergie salvatrice. Pour ne pas foncer dans le mur.

L’humour fait vendre.
Il fait aussi réfléchir. Et de bien belles manières, en l’occurrence.

Il est parmi nous, Norman Spinrad, Fayard,traduit de l'américain par Sylvie Denis et Roland C. Wagner, 691p.

13/04/2009

Le Jour où j'ai tué mon père / Mario Sabino

Lorsque mon ami, BiblioMan(u), m'a présenté les parutions à venir, des éditions Métailié, collection "Noir", allez savoir pourquoi, j'ai choisi Le jour où j'ai tué mon père du brésilien Mario Sabino.
Sans raison particulière, autre que ce titre qui m'a parlé. Qui a hurlé même.
Un peu à la manière dont j'avais choisi à la bibliothèque municipale, à 14 ans, et en cachette (c'est du moins ce que je croyais), "Quand j'avais 5 ans je m'ai tué" de Howard Butten.
Des titres ambigus, qui mettent mal à l'aise, parce qu'ils parlent d'interdit ou de tabou.
Et c'est bien cela que j'ai trouvé dans l'extraordinaire roman noir de Sabino.

Antonimo est enfermé. Où ? Je ne sais pas.
Et il dialogue. Avec qui ? Je ne sais pas non plus. A moins que ce ne soit avec moi.
Et puis, je comprends, que c'est avec une psychanalyste qu'il dialogue. Et qu'il est probablement enfermé dans un hôpital psychiatrique, à moins qu'il ne soit en prison.
Antonimo a tué son père.

Je n'ai pas d'histoire à vous esquisser pour vous donner envie de lire "Le jour où j'ai tué mon père".
Ici tout est psychologique, ou de l'ordre de l'idée et du ressenti.
Ce que je peux vous dire en revanche, c'est que je n'avais pas lu, depuis belle lurette, un roman aussi noir.
Un roman sous lequel gronde et grouille plus de deux mille années d'humanité, de philosophie, de religion, de psychanalyse.
Les questions soulevées sans cesse par Antonimo, m'ont plongé dans un profond mal-être, dans une gêne que j'aurais ici bien du mal à vous expliquer.
Peut être parce qu'elles ne m'ont pas laissé indifférente.
Tout se croise dans ce puzzle, tout et tout le monde. Les mythes, les penseurs, les écrivains, la réalité et la fiction, les dieux, les hommes, les femmes, les pères de sang, les pères de cœur, les mères biologiques et celles que l'on adopte plus tard.
Le tout dans une force, une finesse et une intelligence rares qui font de ce roman à la lecture pas forcément toujours facile, un chef-d'œuvre en son genre.

Vous avez envie d'être bousculé par un auteur brillant, vous vous êtes toujours posé des questions sur le sens de tout ? Vous êtes prêts à vous laisser envahir par la gêne, la nausée provoquée par les questions qui font comme les cailloux que l'on jette dans les eaux calmes, des ronds concentriques ? Vous êtes prêts à marcher avec un caillou dans vos baskets le temps de la lecture du roman de Sabino ? Alors n'hésitez plus. Vous êtes prêts pour affronter l'existentialisme de Le jour où j'ai tué mon père.


04/04/2009

La Guerre spéciale / Xavier Mauméjean

Il semble dorénavant inévitable de lire un Space Opera de veine militariste sans le rapprocher des deux œuvres maîtresses du genre : Etoiles, garde à vous ! de Robert A. Heinlein et La Guerre éternelle de Joe Haldeman. C'était déjà le cas ici avec le Vieil homme et la guerre de John Scalzi, et ça l'est à nouveau avec La Guerre Spéciale de Xavier Mauméjean. Le rapprochement est clairement affiché pour ce dernier puisque l'ouvrage est dédié aux deux auteurs référence. Ce qui n'est pas sans surprendre quand on sait les points du vue, politiques entres autres, qui séparaient Heinlein et Haldeman. A ce propos, il est troublant de constater que la question du militarisme et du patriotisme outranciers dont faisait montre Heinlein est toujours aussi controversée - le film adapté Starship troopers n'a en tout cas pas permis d'y voir plus clair. Donc, si un spécialiste sur la question passe par ici, qu'il n'hésite pas à se manifester.

Mais aujourd'hui, c'est de la Guerre spéciale dont je voulais parler. Dont acte.
Des années après avoir acquis son indépendance aux dépens de la Terre, suite à un conflit meurtrier, la Confédération est l'objet d'une menace, non identifiée cette fois-ci. A bord d'un vaisseau de l'armée, un militaire dont le patriotisme, la valeur et le courage n'étaient plus à prouver, est en effet parvenu à éliminer l'ensemble de son équipage avant de mettre fin à ses jours.
Aussitôt, la Confédération s'inquiète. La Terre, avide de revanche, aurait-elle mis au point une nouvelle arme capable de contrôler les esprits ? Ou bien des extra-terrestres sont-ils à l'origine de cette nouvelle menace ?
Les faits sont suffisamment inquiétants pour enclencher le programme "Guerre spéciale". La réussite de ce programme dépend de l'enrôlement de jeunes soldats dont on espère qu'ils portent en eux les germes de pouvoirs mentaux hors normes.

Je n'avais pas vraiment été séduit par le seul ouvrage que j'avais lu de l'auteur, La Ligue des héros ou comme Lord Kraven n'a pas sauvé l'Empire. Je ne l'ai pas été plus par La Guerre spéciale. Autant le premier m'avait ennuyé par ses côtés brouillon et longuet, autant le second m'a produit la même impression par son aspect impersonnel et glacé. Les trois jeunes autour desquels s'articule le récit me sont apparus déshumanisés et, froid, oui, comme s'ils étaient au service de l'histoire, celle-ci n'évoluant alors que sur une patte, l'inverse n'étant pas de mise. Du coup, le lecteur que je suis ne s'est jamais vraiment intéressé à leur sort, et la révélation finale m'a provoqué autant d'effet que la lecture de l'Ours du N°3089 de Télérama.

En ce sens, je serais du même avis que Bruno Para à propos de ce livre, à savoir que ceux ayant lu les ouvrages de Heinlein et Haldeman n'y trouveront pas leur compte. Pour les autres, cela reste à voir. Pourquoi pas ?
CITRIQ La Guerre spéciale, Xavier Mauméjean, Mango (Autres Mondes), 201 p.