26/07/2008

La Déclaration : l'histoire d'Anna / Gemma Malley

Anna est une Surplus, une enfant qui n'aurait jamais dû naître. D'aussi loin qu'elle se souvienne, elle a toujours habité le foyer de Grange Hall, en compagnie d'autres enfants dont les parents ont bafoué la loi en les laissant voir le jour. Car en 2140, les Hommes ont trouvé le chemin de l'immortalité et pour rien au monde ils n'y renonceraient.

Anna et ses condisciples on subi un véritable lavage de cerveau qui a consisté à leur ôter tout sens critique, tout esprit de rébellion. Pas un seul instant ils ne doutent de leur nullité, de leur inutilité. A leurs yeux, les parents qu'ils n'ont jamais connus, sont des êtres insouciants et abjects. Des fautifs.

Anna est une des Surplus les plus rigoureuses. Elle accomplit ses devoirs de déléguée comme nulle autre. Pourtant, cela ne veut pas dire qu'elle est à l'abri des erreurs. La première, elle la commet en acceptant un carnet que lui offre une immortelle plus sensible que ses pairs chez qui elle a remplacé une servante malade. A la suite de quoi elle écrit ses pensées, y prend un plaisir qui occulte sa honte de braver l'interdit. Inacceptable de la part d'une Surplus...

C'est le début d'une spirale infernale qui se déchaîne d'autant plus avec l'arrivée d'un garçon qui lui dit la connaître, elle et...ses parents.

Avec la Déclaration, on est vraiment très proche du Auprès de moi toujours de Kazuo Ishiguro. On y trouve le pensionnat, ses élèves parqués là pour servir la cause d'une humanité qui s'est perdue en cours de route et qui se planque derrière ses acquis tout en se donnant bonne conscience.

Dans le roman de Gemma Malley, destiné dans un premier temps aux adolescents (mais hautement recommandable aux adultes!), l'histoire et les personnages se combinent à merveille. Ils dressent un monde à la cohérence glaciale, une atmosphère saisissante pour un roman...prenant!

20/07/2008

Du balai ! / Ed McBain

A ce jour, je n'avais jamais lu un seul Ed McBain, pas même sous l'un de ses pseudonymes. Voilà, c'est dit, révélé, avoué, on ne va pas s'appesantir sur ce sacrilège.

Il en aura quand même fallu du temps, me direz-vous car quand même, le Ed, c'est pas n'importe qui. A la force de ses romans, il s'est imposé comme un classique parmi les classiques de la littérature policière. On ne peut pas le louper. Que ce soit dans les librairies, les bibliothèques, vous le trouverez toujours, incontournable, notamment avec les enquêtes de la Brigade du 87e District.

Du Balai ! s'inscrit dans cette série qu'Ed McBain avait envisagé de la manière suivante : " L'idée première c'était de faire d'une brigade d'inspecteurs un héros collectif. Je voulais décrire avec précision la journée de travail des flics d'une grande ville et créer une demi-douzaine de personnages dont la personnalité et les traits de caractères variés formeraient, en se conjuguant, un héros unique. A ma connaissance, cela n'avait jamais été fait. Je pensais que cette idée me permettrait d'incorporer de nouveaux venus quand le besoin s'en ferait sentir, d'ajouter leurs qualités ou leurs défauts particuliers au mélange déjà existant, tout en me débarrassant de ceux qui ne me paraîtraient plus indispensables. Le héros, c'était la brigade du 87e district."

Il ne fallait pas moins que l'intégralité de ces éléments humains et de ces perspectives d'écriture pour m'amener à pousser les portes de ce poste de police. Après celui de la bourgade évoquée par Donald Harstad dans Onze jours, j'allais suivre les pérégrinations, les troubles et les enquêtes au jour le jour de nouveaux inspecteurs, dans un contexte différent cette fois-ci. Par ailleurs, je m'étais également dit qu'il faudrait bien que je découvre l'univers d'Ed McBain par moi-même et non plus par l'idée que l'on se fait, presque malgré soi, d'un classique. Ce n'est pas parce qu'un auteur est archi-connu, qu'on en a entendu parler tant et plus par des sources diverses, que l'image que l'on s'en est faite est juste. Rien ne vaut une immersion personnelle ! C'est d'ailleurs ainsi que j'ai découvert les romans d'Alexandre Dumas et que régulièrement me prennent de grosses envies de retrouver sa prose et son souffle incroyables. Une fois de plus, je m'égare...mais...quand même...le Comte de Monte-Cristo ! Hein ? C'est pas merveilleux ça, comme histoire ? Là, on a tous les ing...

Oui, donc... Du Balai ! aura été une agréable découverte qui appelle à lire les autres ouvrages pour s'approprier la comédie humaine qu'Ed McBain a voulu ériger. Bien qu'il ait été écrit en 1956, le livre fait preuve d'une actualité confondante même si l'on y trouve un léger côté désuet qui n'a pour autant rien de rebutant. A travers une série de meurtres de policiers du 87e district, McBain explore la ville de New-York, ses fléaux, le poids et la perversité de la presse ainsi que les mouvements d'une société en crise, en pleine mutation.

En dehors de ces aspects, on serait en droit de se demander : "Et l'histoire dans tout ça, elle vaut quoi ?". Parce que c'est bien beau d'aborder telle ou telle thématique, si l'histoire ne tient ni en haleine ni ne tient la route, ciao et à jamais...

Mais Ed McBain n'est pas devenu un classique pour rien et je vous invite vraiment à lire ne serait-ce que le premier chapitre de Du balai !. Vous verrez qu'il en faut peu pour avoir envie de connaître le fin mot de l'histoire, un sentiment qui persiste tout le long du bouquin. Une lecture ma foi bien agréable, même si l'on ne crie pas encore au chef-d'oeuvre.

11/07/2008

Carnivore express et Palazzo maudit / Stéphanie Benson

Europe, 2020. Un futur pas si lointain, peu de changements : des avancées technologiques dans l'ordre du temps, un TGV devenu un TTGV (Train à Très Grande Vitesse) circulant un peu partout dans l'Union, les hommes respirant un air un peu plus pollué et....le crime qui, s'il ne paie pas toujours, est encore d'actualité. Le crime et ces grosses entreprises ou ces groupes d'hommes qui n'hésitent pas à écraser et sacrifier n'importe quel quidam pour s'en mettre plein les fouilles. Le nerf d'une guerre interminable. Du profit, encore du profit, toujours du profit. Une chasse incurable qui participe à la folle ruée dans le mur.

Ah, si, comme changement notable, on peut citer l’apparition de Tommy, une intelligence artificielle – il se présente ainsi en tout cas – qui recrute les agents d’EPICUR (European Police Investigatory Crime Unit Reserve), une unité d’élite d’enquêteurs d’Europol. Ceux-ci, triés sur le volet dans plusieurs pays, utilisent leurs compétences respectives pour mener à terme des enquêtes de grande ampleur.

Dans Carnivore express, suite au décès maquillé en suicide d’un policier britannique intervenu sur les lieux d'un accident ferroviaire douteux, Tommy lance ses agents sur une sombre affaire aux implications redoutables.

Changement de décor pour Palazzo maudit où Venise est à l'honneur. Un maçon est retrouvé dans les eaux, assassiné, la tête explosée par une balle...explosive. Ce qu'il avait découvert sur son dernier chantier n'était pas au goût de tout le monde.

Parfois, à trop voir les inspirations d'un écrivain, à trop penser à d'autres histoires télévisuelles ou littéraires, on pourrait croire qu'une intrigue est vouée à s'échouer sur les rives de l'oubli, ou pire, à se briser sur les récifs du désintérêt. Ce n'est vraiment pas le cas ici et puis de toute manière, c'est bien connu, les lecteurs voient parfois tout et n'importe quoi comme ça les arrange, quitte à se retrouver à une tablée et à vous ennuyer à mourir en vous expliquant la signification symbolique d'un éternuement (le tout d'une longueur exaspérante, cela va de soi) à la quatorzième page d'un auteur à la mode quand ce dernier n'a voulu illustrer qu'un...éternuement. Hé, oui, un écrivain n'a pas forcément d'intention derrière chaque mot, chaque situation...

Tout ça pour dire qu'en l'occurence, je reste un lecteur qui serait prêt à vous parler très longtemps des dessous de l'oeuvre de Stéphanie Benson et qu'il se pourrait très bien que j'ai tout faux sur toute la ligne. De la perte de confiance du super-héros...

Néanmoins, donc, en ce qui concerne les deux premiers ouvrages de la série EPICUR, je n'ai pu m'empêcher de penser à la célèbre série télévisée, revisitée plus tard par le cinéma, mode oblige, j'ai nommé : Mission Impossible ! Pour les décors (à Venise plus particulièrement et pour la description qui est faite de cette brume impénétrable) et la réunion des pesonnages évoluant plus ou moins à couvert en fonction des situations.

Et puis, bien sûr, j'ai pensé à MACNO, d'autant plus que Stéphanie Benson avait participé à cette courte aventure littéraire. Pour ceux qui ne connaîtraient pas MACNO, c'est, c'était à la science-fiction ce que le Poulpe est au polar, un empêcheur de tourner en rond, un redresseur de torts et, accessoirement, un casse-couilles de première. Les volumes qui sont parus n'étaient franchement pas très prenants ni intéressants. Mais du coup, j'ai eu le sentiment, jusque dans la construction du récit, que Stéphanie Benson avait voulu perpétuer cette aventure à sa sauce. Et grand bien lui en a pris: pas de fioritures, les affaires sont parfaitement traitées, les personnages, leur vie, évoluent au fil des tomes et l'on se plait à les suivre. Les romans sont courts et maîtrisés, jusque dans la dénonciation des travers de notre société et de ces pourritures qui ont perdu tout sens moral et humain, complètement déconnectés de la réalité, pour lesquels seul importe l'accroissement des chiffres sur leurs comptes en banque.

A en avoir les poils qui se hérissent !
Les autres titres de la série:

07/07/2008

Falaises / Olivier Adam

Dès les premières pages de ce roman vous êtes emporté dans la vie d'Olivier Adam. Ses mots, ses phrases sont simples, rien n'est plus entier. Il décrit sa vie comme étant son propre spectateur. Son existence pourrait paraître glauque et sombre, de part les expériences qu'il a pu traverser. Or son roman est empli de poésie, embué de mélancolie.
On s'attache à lui, à ce qu'il a pu vivre, on n'arrive pas à refermer ce livre, sans y laisser une part de nous même.
A travers sa souffrance, ses deuils qu'il ne parvient à faire, c'est un hymne à la vie qu'il nous offre.
Olivier Adam : « Je suis une nuit noire, une bordure de falaise, une vie noyée, avec vue sur le vide et sans vertige. », pour quelques pages plus loin le lire aimer la vie et le plaisir qu'il ressent de voir les gens heureux.
On sent qu'il revient de loin et on a envie de l'aider, le porter.
Dans ce roman Olivier Adam apprend la vie en compagnie des morts. Parfois tout ne tient qu'à un fil, qui est celui de savoir faire le deuil. A travers son histoire, on peut se poser la même question : ne reproduisons-nous pas toujours les mêmes rencontres jusqu'au jour où nous comprenons que nous répètons les même choses et que ce n'est pas une malédiction.
Nous entrons souvent dans une spirale et pensons que cela nous colle à la peau. Mais nous sommes les initiateurs de nos propres faiblesses, et de nos propres schémas de vie. Il suffit simplement qu'un seul chaînon se brise à un moment opportun pour que l'on puisse enfin exister autrement: « je tentais de briser le cercle morbide, de m'affranchir du malheur et la dépendance... »
A la fin de ce roman apparaît cette petite lueur d'espoir, elle amène de nouvelles rencontres, une nouvelle vie.
Si vous êtes en manque d'émotions, que vous avez oublié d'exister. Lisez Olivier Adam !!!

23/06/2008

La Mère des chagrins / Richard McCann

La Mère des chagrins aurait pu être un livre merveilleux s'il n'avait été aussi impénétrable. On sent à la lecture que l'empathie est là, roulant sous les mots sans jamais parvenir à en crever la carapace. La "beauté presque insoutenable"que lui prête Michael Cunningham, l'auteur du maintenant célèbre "Les Heures", on l'aurait presque imaginée disposée à bondir aux moindres évocations nostalgiques, pour éblouir le lecteur. Elle ne fait que refluer à mesure que les pages se tournent.

Paradoxalement, La Mère des chagrins est un livre bien écrit. A travers neufs récits remaniés et réunis pour constituer ce roman, le lecteur suit la narration d'un homme évoquant son enfance auprès de ses parents et de son frère, puis plus tard, sa vie, son homosexualité, la perte des êtres chers, la maladie, cette mère qu'il a tant admirée.
Si la narration de la jeunesse nous fait frôler l'ennui par le poids trop lourd d'une nostalgie déformée par le prisme de l'enfance, le récit semble ensuite tout disposé à prendre son envol. Mais cette impression ne dure qu'un temps. Très vite, un rythme lénifiant et froid s'installe. Est-ce dû à l'assemblage des textes et à leur réécriture ? Peut-être...
Quoi qu'il en soit, il est dommage, vraiment dommage que les personnages nous touchent à peine quand on sait qu'il aurait fallu si peu de choses pour inverser la tendance. Car effectivement, l'histoire, elle, est d'une tristesse qui aspirait à la beauté.

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com

16/06/2008

Le Diable en gris / Graham Masterton

Tout commence dans la chambre du bébé à venir, qui en fin de compte ne verra jamais le jour. Maman est en bas qui prépare à manger. Papa (trente et un ans à la page six, trente trois à la page dix-neuf...ne soyons pas mauvais, après tout, il n'avait peut-être pas l'âge de ses artères comme tout un chacun aura l'occasion de s'en apercevoir s'il daigne se plonger dans le roman.). Papa, donc, est en haut en train de poser du papier peint. En deux coups de baïonnette invisible, voilà madame qui rend l'âme et monsieur, lui aussi salement entaillé, tente de recoller les morceaux. Manque de bol pour lui, les secours arrivent à cet instant précis.

Reste à savoir ce qui est à l'origine de ce carnage surnaturel et de ceux qui ne manqueront pas de survenir. Sauf que, bon, on sait très vite à quoi s'en tenir et l'identité de ce diable gris ne laisse place à aucune surprise. D'autant moins quand on connaît le modus operandi du sieur Masterton, qui pioche dans les légendes et croyances d'ici et d'ailleurs pour échafauder ses histoires.

Cette fois-ci, ce sont la magie vaudou et un curieux régiment de la guerre de sécession qui sont invoqués. Deux prétextes tout trouvés pour assister à une accumulation de scènes sanguinolentes à souhait, sans oublier le rab (tripes, boyaux, entrailles et viscères triturées en tous sens...) au goût amer de surrenchère. Seuls les fans s'y retrouveront peut-être.
Mais que diable allait donc faire BiblioMan(u) dans une telle histoire ? me direz-vous. Permettez que je me pose la question et que je lui apporte une réponse : quand on évoque le nom de Masterton ou que je vois son nom apparaître sur les couvertures, il me revient toujours à l'esprit l'excellent "Portrait du Mal" dont je conserve toujours en mémoire la fin somptueuse et ce, malgré les années. Scusez pour la petite séquence nostalgie mais vous remarquerez que je n'ai évoqué ni les vieilles couvertures de la collection terreur des éditions Presses Pocket (devenues Pocket), avec leur encre rouge sur fond noir, ni le papier presque gris, et encore moins cette odeur de colle si enivrante...

Alors effectivement, je m'évertue à lire un Masterton de temps à autre. De moins en moins. Car il ne s'agit plus que de déception.

09/06/2008

Le Livre de Joe / Jonathan Tropper

Joe Goffman se serait bien passé de revenir à Bush Falls. Et là-bas, dans cette petite bourgade du Connecticut qui l'a vu grandir, nombreux sont ceux qui auraient préféré qu'il s'en abstienne. Difficile en effet d'oublier que l'on s'est vu ridiculisé et diffamé, par le biais d'un livre ayant rencontré un succès retentissant avant d'être en plus adapté au cinéma. Mais voilà, le père de Joe est mourant et il est temps pour le jeune écrivain d'affronter ses vieux démons, de renouer avec un passé qui lui colle encore à la peau.
Le Livre de Joe fait partie de ces livres à l'écriture très visuelle et au style fluide, dont on ne voit pas passer les pages mais qui n'est pas pour autant dénué d'intérêts, ce qui évitera de le classer trop vite dans la rubrique des livres écrasés, aussitôt lus et effacés de la mémoire.
Non, ici, le lecteur, pour peu qu'il soit sensible à ce type de situations, adhère à la description qui est faite de Bush Falls, de ses habitants, de cette quasi autarcie qui les lie les uns aux autres et qui les rend presque pitoyables. Malheur à celui qui quitte le ville, il est déjà devenu un étranger. A moins qu'il n'ait fait partie de l'équipe de basket locale, auquel cas, tout lui est pardonné. Vous voyez le genre...

Et si le narrateur apparaît comme un type pompeux, égocentrique, pénible, qui s'écoute parler autant qu'écrire (!), cet aspect de sa personnalité se voit progressivement nuancé par la construction du récit. Celui-ci est en effet entrecoupé de scènes situant l'action dis-sept ans plus tôt, en 1986, et apporte un éclairage nouveau, plus complet, sur Joe Goffman. Sur lui, mais aussi sur les rancoeurs et les cicatrices de tous ce personnages qui se sont vus basculer de la réalité du narrateur-écrivain à sa fiction.

Il s'agit donc là d'un très bon livre, sensible et touchant dans lequel flotte un air de nostalgie qui sonne juste. Seule la fin est à déplorer. Jonathan Tropper aurait voulu faire des appels du pied aux producteurs de cinéma Hollywoodiens qu' il ne s'y serait pas pris autrement. Pas facile de finir en beauté. Pour la peine, je m'en suis imaginée une autre.

29/05/2008

Vague à l'âme au Botswana / Alexander McCall Smith

Ouvrir les aventures de la première femme détective du Botswana, à savoir la fameuse Mma Ramotswe, cela revient à s'immerger dans un conte merveilleux. On ne réfléchit pas, on se laisse emporter dans ce pays africain qui recèle de coutumes et de traditions fascinantes, où l'attachement de l'homme à la nature est indéniable. Spectateur privilégié, on veut tout voir, tout entendre, tout toucher, tout sentir, participer à cette comédie sensible et juste à la fois.
Quand Mma Ramotswe sillonne le pays dans sa camionnette blanche, on est avec elle, sur le siège du passager ; quand elle s'en prend à un membre du gouvernement discourtois, on est là, derrière son épaule, sur la pointe des pieds (parce qu'elle en impose la bonne dame!), à lui chuchoter "ouais, vas-y!" tandis qu'on tape du poing dans la paume avant de rajouter: "Bien envoyé, Mma!" ; quand elle sonde le coeur des gens, assise sur une pierre, on se glisse entre les deux personnages, on se fait tout petit, on balance la tête d'un côté puis de l'autre, à l'affût des réactions.

Cette troisième aventure, vous l'aurez compris, est une nouvelle réussite. Le plaisir est là et bien là de retrouver l'assistante de Mma Ramotswe, Mma Makutsi et ses lunettes disproportionnées, Mr. J.L.B. Matekoni, le garagiste, ainsi que ses deux apprentis plus doués à la séduction et à la glandouille qu'à la réparation des voitures.

On s'émeut, on sourit et l'on rit sans forcer. Les enquêtes, légères et revigorantes, sont des prétextes à raconter l'amour d'un pays. Un amour malheureusement entâché de préoccupations bien réelles qui touchent aux traditions en fuite, aux conditions climatiques, à la perte du lien social et aux sirènes de la mondialisation... D'où le titre en français, sans doute.

Conformément à mes autres lectures des aventures de Mma Ramotswe, je vais attendre avant de me plonger dans les suivantes. Pour le moment, je garde ce vague à l'âme au Botswana en mémoire, je me délecte de son souvenir comme on entrepose des photos sur un album. Jusqu'à la prochaine bouffée de dépaysement, jusqu'au prochain voyage...

23/05/2008

Le Croque-mort a la vie dure / Tim Cockey

Lors d'une veillée funèbre, Hitchcock Sewell, croque-mort à Baltimore, reçoit la visite d'une jeune femme intrigante du nom de Carolyn James. Un peu farouche et déboussolée, elle s'enquiert des dispositions à prendre pour organiser... ses propres funérailles. Après tout, pourquoi pas? La prévoyance ne fait pas de mal. Et quelque temps plus tard, le corps de Carolyn James arrive à l'entreprise de pompes funèbres. Soit. Hormis que cette fille là, prête à manger les pissenlits par la racine, Hitchcock ne l'a strictement jamais vue. Et ce cher croque-mort semble bien décidé à en savoir un peu plus sur cette étrange affaire.
Avec un personnage exerçant une telle profession, on aurait pu s'attendre à une histoire trempée dans le formol, macabre, noire et dents de scie ; avec en toile de fond une société américaine rongée de l'intérieur et tout le toutim. Mais au terrain du morbide, du sombre et du sanglant induits par le genre, Tim Cockey a préféré sévir sur celui de l'humour sans rien ôter à l'intérêt de l'intrigue. Et franchement, ça fait du bien !

Certes au début, on se demande où est-ce qu'on a posé les yeux. Avec le prénom du personnage, la femme ressemblant à Grace Kelly, le chien Alcatraz et un professeur de tennis tombeur de ces dames prompt à faire chanter les maris, on se croirait propulsé dans une affaire à l'ancienne, au milieu des années 50. Adultère, chantage, corruption...l'affaire a des goûts de déjà vu. Heureusement, tout n'est pas aussi simple qu'il y paraît. L'intrigue ne révolutionne certainement pas le genre mais on se plaît à tenter de la dénouer. Et puis...

Et puis Hitchcock Sewell vaut bien le détour à lui tout seul, vraiment. Il faut le voir interrompre les discussions les plus sérieuses qui soient quand son interlocuteur utilise les termes " par contre" au lieu du "en revanche" de circonstance, ou bien encore braver les autorités avec une gouaille déconcertante. Le bougre s'en sort à l'aide de pirouettes verbales sans jamais être lourd, et ses sarcasmes ne l'empêchent pas d'être profondément humain. Bref, on tient là un personnage à la psychologie rondement dépeinte et finement ciselée, évoluant parmi une foule de personnages tout aussi truculents que drôles. Re-bref, on se régale.

Si vous voulez avoir un aperçu des autres aventures de Hitchcock Sewell, suivez le croque-mort, c'est par .

20/05/2008

Le Dernier souffle. Tome 2, Le Sang / Fiona McIntosh

Je serai bref. Le Sang a fait les frais de ma lecture précédente. D'entrée de jeu, par une comparaison fortuite, le style m'a paru fade et insipide. Sans compter cet aspect mièvre et stéréotypé des considérations sentimentales que j'avais évoqué pour le premier volume. L'envie de connaître le sort de Wyl et ses comparses s'est envolé et étiolé au dessus de ma tête. Pour tout dire, sans réel regret.
Nota bene : le bavardage et l'artillerie descriptive en Fantasy me portent à croire que cette littérature n'est décidément plus pour moi. Je dis ça, je dis ça... ça m'exaspère de ne plus y trouver de réel plaisir, de ne pas être emporté par un souffle original et prenant de bout en bout. Mais je sais aussi qu'il suffira d'une belle couverture (quand ce ne sera pas la quatrième) ou que je succombe au discours passionné d'un lecteur persuasif pour que j'y remette un coup d'oeil, pour commencer. Mais pour le moment, niet, je fais mon overdose.

19/05/2008

La peau froide / Albert Sanchez Pinol

précisions syntaxiques (pour les puristes, dont je fais partie (mais en tant que moineau sans cervelle et bien élevé, je me suis retenue de démonter le clavier de mon ordinateur pour récupérer ces petits signes diacritiques qui font toute la saveur de la langue espagnole)) : il y un accent aigu sur le a de sanchez et une tilde sur le n de pinol...
en règle général, j'ai du mal avec les prescriptions, peu importe d'où elles émanent (les seuls écarts sont en faveur des romans offerts ; c'est comme ça que je me suis retrouvée plongée dans l'histoire de pi de yann martel, cadeau d'un ami bibliothécaire, grand prescripteur, sur le web et ailleurs ; mais cessons là cette parenthèse...). donc, je n'aime pas les prescriptions, conseils, injonctions à lire. d'autre part, je n'aime pas non plus les romans fantastiques, de science-fiction, d'anticipation, etc. (mais j'aime beaucoup les parenthèses, au contraire de l'ami biblioman(u) qui doit se ronger les ongles d'irritation à la vue de tous ces petits sourires verticaux) la peau froide est tout à la fois une prescription et un roman fantastique. deux handicaps d'avance ! mais j'ai fait ma bonne fille. et j'en suis bien aise. mêlant aventure, suspense et fantastique, monsieur sanchez pinol nous emmène sur un îlot perdu de l'atlantique sud, là où le narrateur est censé passer un an tranquille-pépère à lire, écrire, réfléchir et, accessoirement, faire des relevés météo. sauf que.... ça va pas le faire. et je ne vous dirais pas pourquoi. et je vous enjoindrais à ne pas lire la quat' de couv' (très bien faite, néanmoins, pour les amateurs de quat' de couv') qui révèle ce qui est plus ou moins à l'origine de la frousse. la frousse. la trouille. le flip total. la peur bleue. ici, dans l'île, les ténèbres sont parfaites, les protagonistes bien seuls, les armes trop ou pas assez efficaces ; aussi, l'ennemi est mal défini, le temps si étiré, la vérité tellement ailleurs... et , dans tout cet inconfort, noyé dans des vagues d'angoisse, l'on se prend à appeler la délivrance de la fin. que l'on regrette de voir arriver si vite.
mais le sieur sanchez pinol a d'autres atouts en manche puisque la peau froide est le premier mouvement d'une trilogie (les trois ouvrages restant néanmoins autonomes) et que le deuxième, pandore au congo, est déjà disponible. sur ce.

13/05/2008

Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles / Gyles Brandreth

Charme n.m. 1. Ce qui est supposé exercer une action magique. Enchantement, ensorcellement, envoûtement, illusion, magnétisme. 2. Qualité de ce qui attire, plaît. 3. Manières séductrices.
Qu'on se le dise, Oscar Wilde et le meurtre aux chandelles décline le charme sous toutes ses facettes. Difficile, donc d'y entrer et d'en sortir sans y être sensible.

Pour autant, la cause n'était pas acquise. Je l'ai déjà évoqué, mettre une personne ayant réellement existé, célèbre de surcroît, au coeur de la fiction me gêne d'emblée. Je perçois cette liberté romanesque comme une déviance de la réalité, et par conséquent comme une voie ouverte à des interprétations tronquées. Alors Oscar Wilde détective, imaginez ! Exercice périlleux, vous en conviendrez...

...Mais ô combien réjouissant ! Mes réticences ont très vite volé en éclats. Le charme opérant, je me suis laissé séduire. Par Oscar Wilde, bien sûr, que Gyles Brandreth a su dépeindre avec finesse et humour. On le découvre ou le redécouvre avec un plaisir extrême, à tel point que l'on se surprend à imaginer combien il aurait été délicieux de le côtoyer. Ce personnage aux multiples facettes, tour à tour extravagant, égoïste, généreux, loufoque, volubile, amoureux des gens, de la vie fascine tant et plus. Alors quoi de plus naturel que de le suivre lorsqu'il endosse sa casquette de détective, extrêmement doué pour la peine.

Accompagné de son ami et biographe en devenir Robert Sherard, romantique de la deuxième heure lui aussi très attachant, le voici confronté au meurtre d'un jeune homme de sa connaissance, perpétré dans des circonstances pour le moins étranges.

L'hommage rendu à Conan Doyle (il apparaît dans le roman et possède son importance propre) et à son héros Sherlock Holmes est évident. Wilde le dit ouvertement, et à travers lui Gyles Brandreth : "Sherlock Holmes est mon modèle!" Sherard, quant à lui, endosse à merveille l'habit du célèbre docteur Watson. Hommage, donc, jusqu'au "jeu décisif", où toute la lumière sur l'affaire sera faite dans un bouquet final retentissant.

Charme de l'époque victorienne, aussi, au goût délicieusement suranné. Big Ben sonne et assiste à ce ballet de costumeset d'accessoires indispensables à toute dame ou gentleman,

"Un long manteau de velours noir, au col et aux poignets d'hermine, la couvrait jusqu'aux chevilles. Ses mains étaient enfouies dans un manchon de fourrure argentée et son éclatante chevelure rousse disparaissait sous une toque assortie."

"Il me toisa en me tapotant la poitrine avec le pommeau de sa canne."

aux discussions de nos personnages ballotés dans des cabs, aux repas dans les hôtels, aux réunions dans les clubs privés, le tout obéissant à un protocole de rigueur (pour boire le thé avec une demoiselle, il convenait de l'inviter par courrier et d'attendre sa réponse en retour) et aux moeurs de l'époque.

De fait, et comme de bien entendu, l'homosexualité est ici abordée, dans le contexte historique et social de la période victorienne qui, si elle n'était pas condamnée était pour le moins occultée. Gyles Brandreth retranscrit tant et si bien ce phénomène qu'il ne cite jamais le terme d'homosexualité. On parle plutôt de sodomites, de musiciens ou d'inclinations charnelles déviantes... Preuve encore de l'ostracisme de l'époque sur le sujet, Wilde fut condamné à deux ans d'emprisonnement et de travaux forcés pour "grave indécence". Un demi-siècle plus tard, on le vit avec Alan Turing, il n'y eut que la peine qui se modula, pas forcément en mieux...

Charme encore, charme des mots. On se délecte de la verve, des maximes et des traits d'esprits de Wilde sur des considérations diverses, toujours piquantes, percutantes et drôles.
Quand il converse de la couleur de ses cheveux avec Robert : "Qui se soucie de l'argent, marmonna-t-il, il n'y a que l'or qui compte."
Quand il aborde les rapports hommes/femmes: "Avec le temps Robert, vous finirez par trouver qu'on peut bien plus se fier à une poignée de mains qu'à un baiser."
Quand il entre dans des considérations religieuses: "Il ne faut jamais attendre de réponses à vos prières, Robert ! Si vous en recevez, elles cessent d'être des prières pour devenir des correspondances."
Et tant d'autres...

A l'instar de Sherlock Holmes, Wilde raisonne et observe. Mais cela ne l'empêche pas d'exister, ni d'écrire. L'enquête se déroule sur une période de cinq mois, s'inscrit dans sa vie et celle des autres protagonistes. Elle évolue en toute logique au gré des événements qui viennent la compléter ou la perturber. Elle est vraisemblable, donc appréciable.

Les convaincus seront heureux d'apprendre que le deuxième épisode est d'ores et déjà écrit. Ne reste plus qu'à attendre son édition. Patience, quand tu nous tiens !



Nouvelles du Wyoming / Annie Proulx

bon. il y a eu brokeback mountain (prononcez brokeback mountain). il y a eu moi dénichant la nouvelle " source " dans le recueil les pieds dans la boue. il y a eu big bang, feu d'artifice, impossibilité de me détacher de ces cow-boys complètement branques, de ces ploucs rêveurs, bêtes à manger du foin ou tordus comme les blés sous le vent... alors, j'ai continué, annie proulx, ses éléveurs, ses déserts et leur caillasse, ses fermes, ses tempêtes bleues et blanches, ses pauvres types, ses perdants magnifiques... jusqu'à nouvelles du wyoming, l'opus 2007 du (de la) chantre des temps qui changent... il y a le vieux qui prend son bain dans un tub supendu au-dessus d'un feu, mirage anthropophage. il y a ce garde-chasse qui ne supporte pas, mais vraiment pas, les braconniers à qui le hasard donne un moyen, je dirais maléfique, de s'en débarrasser. il y a de fieffés soiffards et une poignée de chiens galeux... et toujours cette écriture brute. du grand art (et quelques cochons).


07/05/2008

Les Déferlantes / Claudie Gallay

C'est l'histoire d'une femme qui s'exile à la Hague, le bout du monde, pour porter seule et en marge de tout, un deuil, son amour fou, mort.

C'est l'histoire d'un homme, qui cherche de manière obsessionnelle, la vérité sur le drame de sa famille, disparue en mer, à la Hague – le bout du monde-, et dont le corps de son très jeune frère n'a jamais été retrouvé.

C'est l'histoire de leur attirance, qu'il leur serait si simple de ne pas vivre.

C'est l'histoire de Théo, le gardien de phare, et de Nan, sa maîtresse; son grand amour qui a perdu son espoir dans les déferlantes.

C'est l'histoire de La Mère, la femme de Théo, et de Lili, leur fille délaissée par Théo.

C'est l'histoire de Raphaël le sculpteur, en exil à la hague – le bout du monde- pour ne vivre que de son art, et de Morgane, sa soeur.

C'est l'histoire de Max, à l'esprit léger et l'espoir sans faille, amoureux transi de Morgane.

C'est l'histoire des vivants et des morts, qui se croisent et s'empêchent de vivre, ou qui se croisent pour commencer à vivre.

Décor : La Hague, où la nature et les hommes semblent déteindre les uns sur les autres, à moins qu'il ne s'agisse d'une ivresse, draînée par les vagues et le vent.

La grande réussite de ce roman fleuve, qui compte pas loin de 600 pages, c'est de restituer dans un étau si petit, toute la beauté et la vilénie de l'Homme.Ici donc, les vivants portent des secrets, qui empêchent les morts de se reposer, et les morts, répandent des manques, qui oppriment les vivants.

Les vagues et les hommes mentent. A moins que ce ne soit là, que l'affaire des Hommes.
Claudie Gallay utilise de phrases courtes. Courtes et fortes. Comme le ressac des vagues. En fait, elle imprime un rythme, une musique, qui perdure bien au-delà de l'ouverture et de la fermeture du livre.

Elle restitue, avec une force incroyable, la difficulté du deuil, la difficulté de vivre sans savoir, sans comprendre, plus en général.

Mais elle sait aussi donner des instants jubilatoires de chaleur humaine, en faisant se regrouper tous ces hagards vivant à la Hague, sur un minuscule territoire, dont on ne sait plus s'il appartient à la terre ou à la mer.

Sans dévoiler la fin, ce que je peux dire, c'est que la force de ces hommes et de ces femmes, confrontés aux failles de chacun, à leurs propres bassesses ou à celles des autres, est de -quoi qu'il arrive- parvenir à un moment ou un autre, à regarder les choses en face, à se positionner et savoir avancer, en faisant exactement ce qui est bon pour eux, sans pour autant que ce soit le plus facile.

Je mettrais un léger bémol pour la toute fin du roman, où un quasi mysticisme religieux vient se poser là, moi qui suis une allergique pathologique à ce genre de chose. Pourtant, cela ne m'a pas déçue au point que j'aurais pu penser.

Peut être qu'en fait, ces vagues, et ce bout du monde dur et aride, ces hommes et ces femmes avançant péniblement dans leurs vies, c'est cela le divin, pour moi. Et quand vient la question de Dieu, (ce dieu créé par les hommes et pour le pouvoir), parce que c'est particulièrement bien emmené, cela devient plus acceptable.

Les Déferlantes est un roman beau, dur et beau. Tendre mais sans concession, sans tiédeur, un roman que j'ai refermé presque solennellement, et qui quelque part, à l'intérieur, ne se refermera jamais plus, justement.

Et mon coeur transparent / Véronique Ovaldé

Le roman d’Ovaldé est vraiment bien, vraiment très très bien. Un peu fâchée avec la littérature ces derniers temps, c’est vraiment (encore !) le genre de bouquin qui vous réconcilie d’un coup, qui donne envie de manger du livre… bref, c’est un véritable bonbon, savamment dosé, aux multiples saveurs, à découvrir et à dévorer d'urgence.

D’abord, le récit est très accrocheur : Lancelot vient de perdre sa femme, Irina, dans un accident de voiture et depuis ce drame, il découvre qu’il ne la connaissait pas… ben oui, il l'a déposée à l'aéroport et une heure plus tard, elle est retrouvée morte au volant d'une voiture au fin fond d'une rivière. Alors, que faisait-elle à cette heure-là, sur cette route-là, dans cette voiture-là ? C’est l’énigme que tente de résoudre Lancelot, anti-héros fantomatique, dont le cœur est transparent, qui n’a du chevalier que le prénom, et qui au fil des chapitres n’a pas d’autres choix que de VOIR et donc de grandir. Son parcours initiatique sur les traces de sa défunte femme est mené comme une énigme policière… et nous mène à un dénouement inattendu dont je tairai la chute... chut !

Ce que j'en retiens, c’est que bien trop souvent, on tente d’expliquer les faits par des causes faciles, simples, visibles. Il nous manque la petite étincelle de curiosité et d'originalité qui va nous conduire à VOIR les évènements sous un autre angle, un point de vue très éloigné de ce que l'on imaginait. Et c’est ça que Ovaldé nous fait comprendre : notre pensée est étriquée, prisonnière d'une logique qui s’autosuffit à elle-même, parasitée par nos lâchetés… et en pensant ainsi, on ne peut pas toujours VOIR et trouver de solution adéquate. C'est le cas de Lancelot qui vit en dinosaure solitaire et qui apprend peu à peu à s'ouvrir au monde et à ses habitants. Son cheminement s'accompagne de la disparition d'objets – d'ailleurs d'objets très volumineux – au profit des idées qui n'est pas sans rappeler l’allégorie de la caverne de Platon dans laquelle il est nécessaire de s’affranchir des objets, des biens matériels pour voir les « choses invisibles ».

Et justement, c’est le deuxième effet du roman d’Ovaldé : telle une magicienne, elle emporte le lecteur où elle veut. Dans son style totalement incroyable et inédit, à mi-chemin entre récit et conte, merveilleux et réel, gravité et malice, elle mène le jeu telle une fée clochette, de manière espiègle mais déterminée. Sur un ton joueur, ludique mais aussi dramatique, son écriture inédite m'a totalement séduite. Et j'ai apprécié de trouver des mots que j'affectionne tout particulièrement en langue française, juste pour le plaisir des sons : volubile, volubilis, pusillanime...

Ce style ambivalent est un savant travail d'équilibriste qui dépeint bien l'état de Lancelot, complètement perdu et sonné par la mort de sa femme et la prise des petites pilules bleues du docteur Epstein, qui évolue lentement sur le fil ténu qui sépare la réalité de l'irréalité. La longueur des phrases comme la densité des paragraphes, véritables blocs de textes contenant successivement narration, introspections enchâssées entre parenthèses, et dialogues minimalement marqués par des majuscules, sont autant d'ingrédients qui visent à jouer avec le lecteur comme avec le héros. Les phrases d'Ovaldé, on les lit trois fois quitte à perdre encore le fil du récit et s’embourber encore plus dans les méandres de l’esprit perdu et anesthésié de douleur de Lancelot. Bref, merci Véronique Ovaldé pour ce délicieux bonbon dont les multiples parfums restent en bouche bien après l'avoir terminé !