09/06/2014

Corpus Prophetae / Matt Verdier

Forcément, quand on travaille en médiathèque, on commande des livres. Quand on s'occupe de l'achat de polars et de science-fiction, forcément bis, on commande des polars et de la SF. Ça paraît évident. Peu importe la taille de la structure où on travaille, peu importe les budgets d'acquisition, on essaie d'avoir un œil sur l'ensemble de la production éditoriale des domaines en question, histoire de ne pas passer à côté de la perle rare. Cette veille permet entre autre de prendre la température, presque malgré soi, des tendances ou modes du moment. De celles qui passent aussi vite qu'un vaisseau spatial en mode vitesse supralumique à celles s'inscrivant dans le temps comme de vieilles chansons de pub qui vous polluent encore l'existence*.

Aussi tous les mois ou presque, dès qu'un Da Vinci Clone sombre dans l'oubli, il y a grosso modo trois bouquins à même d'ébranler l'histoire de l'humanité qui repoussent de l'hydre original. Et puis tu peux y aller, hein, pas d'Hercule à l'horizon ! Pour un peu on pourrait croire qu'il se pique un p'tit roupillon dans une écurie...

Enfin, je dis ça... je râle chaque fois qu'ils pointent le bout de leur nez, avec leurs résumés calqués les uns sur les autres... mais après ? Ils trouvent bien leurs lecteurs ces livres. Oui, mais avec cette profusion de titres et ces a priori à la peau dure, j'ai bien failli passer à côté de Corpus Prophetae. Failli seulement car j'ai la chance d'aller traîner régulièrement mes guêtres chez Unwalkers, et la manière dont leur boss a parlé du livre a su me convaincre de baisser la garde. Sans compter qu'on parlait des éditions Mnémos qui sortaient là leur premier thriller. Teinté de SF, quand même, voire même de fantastique, parce que sinon ce ne serait pas vraiment Mnémos. Une frontière des genres comme je les aime.

Victor Montalescot est un archéographe. Dans le futur cela désigne un voyageur temporel dont la mission consiste à remonter dans le passé pour dresser la biographie de personnages célèbres, quitte pour cela à restituer la vérité historique. Pour autant cela ne veut pas dire qu'il est autorisé à en changer le cours. Là-dessus, les règles sont strictes, le danger trop grand. Suite à de récentes découvertes pour le moins déconcertantes, l'organisation pour laquelle travaille Vincent reçoit l'autorisation du Saint-Siège – qui freinait des quatre fers jusque-là - pour qu'il devienne le biographe de Jésus. Il n'est pas au bout de ses peines.

MattVerdier signe là un impressionnant premier roman. Il va là où on ne l'attend pas, ce en quoi il frappe d'emblée très fort. On est clairement à la frontière des genres avec un personnage principal assez sombre, pas forcément toujours sympathique avec son côté je souffre et je vous emmerde tous. De ce point de vue là, le côté Hard-Boiled est assumé, rien à dire. Et par ailleurs, on a aussi le vertige occasionné par les voyages dans le temps, les changements de points de vue, un éclatement de perspectives qui ravissent le lecteur. Aussi bien par le rythme que cela induit – des montées, des descentes, des revirements, le calme avant la tempête - que par les événements eux-mêmes où les révélations qui ponctuent le récit. Dans malheureusement beaucoup de thrillers, le schéma est classique : en fin d'ouvrage la sacro-sainte scène d'action, le bavardage pour boucler la boucle, à nouveau scène d'action, final tonit(r)uant épuisant, tout le monde il est heureux ou bien tout le monde pleure. Là, c'est différent. Matt Verdier distille les éléments constitutifs de son intrigue au compte-goutte, les parsème au long cours de son récit. Le lecteur est alors dans un état de tension tel qu'il veut toujours en savoir plus. Au lieu de se sentir écarté, de se perdre dans le dédale de l'intrigue comme cela peut se produire quand il y a une trame trop complexe, trop stratifiée, il n'a pas la sensation d'être laissé au bord de la route. Au contraire, il devient partie intégrante de l'investigation en faisant les connexions petit à petit, allant jusqu'à élaborer les hypothèses les plus folles. Acteur et spectateur à la fois.

Mais ne soyons pas trop bavard même si, c'est vrai, j'aurais aimé vous parler aussi des épisodes intitulés la « Brèche ». Ces passages sont courts mais intenses. Le troisième, particulièrement, m'a vissé sur ma chaise. Ne comptez pas sur moi pour en dire plus, j'appâte juste le chaland. Mais pour la bonne cause, 'tention, car la surprise, la très bonne surprise, est au rendez-vous. A l'image au fond de l'univers créé par Matt Verdier qui ne se refuse rien, ose tout même l'improbable. Au point que ma foi, pour un bouquin si diablement maîtrisé, j'aurais bien envie d'en redemander. Je dis ça, je dis rien...

*: Désolé

Corpus Prophetae, de Matt Verdier, éditions Mnémos, 2014, 427 p.

CITRIQ

04/06/2014

Silo origines / Hugh howey

Cher lectrice, cher lecteur,

Si d'aventure, tu n'avais pas encore lu Silo, je te déconseille fortement de t'aventurer dans la chronique qui va suivre. D'habitude je rechigne à spoiler à tour de br... à coups de clavier enflammés... mais là, là... C'est comme qui dirait impossible de passer à côté de certains détails. Si en revanche tu as lu Silo, je me dis que tu ne liras pas non plus cette chronique pour la simple et bonne raison que tu te seras peut-être déjà précipité sur cette suite quelque peu particulière...

A la fin du premier tome, Hugh Howey avait laissé ce qu'il faut de zones d'ombre pour donner l'envie d'en savoir plus concernant le monde post-apocalyptique qu'il avait créé. On savait que la parution suivante devait en éclairer une partie en revenant sur les origines même du Silo quand la suite s'attacherait à lever le voile sur son avenir.

C'est donc avec une certaine avidité qu'on se lance dans la lecture du présent ouvrage. L'envie est là, bien là, de connaître les raisons ayant pu pousser une partie de l'humanité à provoquer volontairement un cataclysme impliquant – jusqu'à preuve du contraire - la mort de milliards d'individus ; de voir comment s'opérerait la jonction avec les événements relatés dans le premier tome ; d'appréhender l'envers d'un décor bien mystérieux, susceptible de le rester encore en partie, suffisamment en tout cas pour que l'avidité évoquée plus haut soit à nouveau de mise lors de la parution du troisième tome. Une avidité qu'on ne devra cependant pas tant au livre dans son ensemble, lequel offre un intérêt en dents de scie, qu'aux interrogations qu'il suscite en fin de lecture.

Silo Origines est composé de trois grandes parties s'articulant autour de deux fils narratifs distincts. Dans la première, on fait la connaissance d'un certain Donald à deux époques différentes. Avant le chaos d'abord, puis à l'occasion de son premier réveil - vive la cryogénisation !. Ancien député, il a participé activement à l'élaboration architecturale des silos sans rien savoir, au début tout du moins, de l'engrenage de folie dans lequel on l'embarquait malgré lui. Son implication dans le projet n'est en effet pas étrangère aux liens que sa famille entretient depuis longtemps avec le grand sénateur Thurman, un proche dont il s'avère devenir un pion incontournable dans le flou de ses plans courant... sur un très long terme. A Donald donc les interrogations multiples relatives aux choix effectués par son mentor, à son implication, à sa faculté de changer les choses, si tant est qu'il le désire ou en soit même capable.

En parallèle à ces réveils successifs apparaissant comme des balises à la pulsation des silos, à la fièvre qui les consume, on suit d'abord le parcours de Mission, un porteur dont le travail consiste à faire transiter des marchandises le long des étages de sa prison souterraine. Puis vient le tour de Jimmy, alias Solo, déjà aperçu dans le premier tome. Ces deux personnes ont pour point commun de vivre de très près les moments critiques du Silo où ils évoluent, d'en être les victimes d'une façon ou d'une autre.

Renouer avec l'univers créé par Hugh Howey s'est avéré captivant, surtout au début lorsqu'il s'est agi de toucher du doigt à une partie de ses origines. Ne nous y trompons pas, toutes les réponses ne sont pas encore là. Il demeure en effet une certaine opacité relative à l'Ordre, sorte de Bible du parfait survivant auxquels se réfèrent ceux qui sont dans le secret. Les choses, en tout cas, ne paraissent pas aussi simples telles que les rapporte le sénateur Thurman à Donald. On devine encore bien des révélations à venir.

Là où l'intérêt marque cependant le pas, c'est dans les péripéties relatives aux autres silos. Les soulèvements, les crises qu'ils traversent sont un tantinet trop longues. Il y a comme un air de déjà-vu et certains personnages, comme Mission par exemple, manquent d'épaisseur. Comme si leur seule existence n'avait qu'une vocation démonstrative. La mécanique très (trop ?) bien huilée des alternances de point de vue, contribue à donner un aspect artificiel à certains personnages ou événements.

Pas de quoi tirer sur l'ambulance pour autant. Dans la dernière partie, l'intérêt se réveille à nouveau, que ce soit dans l'évolution psychologique de Donald, ou bien encore dans l'évocation du personnage de Jimmy. Hugh Howey lève le voile sur certains mystères, en diffuse d'autres de manière très habile, au point, comme je le disais, de donner envie de connaître le fin mot de l'histoire. J'en serai.

D'autres avis, partagés ou non chez Gromovar, Lune, Lorkhan, Virginie, Philémont, Cajou

Silo origines, de Hugh Howey, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Laure Manceau, Actes Sud (exofictions), 2014, 576 p.

24/05/2014

Sadako / Koji Suzuki

On va faire dans la brièveté aujourd'hui. Il aura fallu attendre la sortie tant attendue de Sadako pour avoir le plaisir de retrouver la trilogie Ring sur les tables des librairies. C'est une bonne chose en soi. Pour le reste, Sadako déçoit immanquablement. Deux raisons essentielles à cela.

Premièrement, la traduction. En règle générale, j'ai déjà eu l'occasion de le dire sur ce blog, je ne repère pas facilement les traductions défaillantes. S'il y a des incongruités ici ou là, je ne m'appesantis pas dessus. Mais là, surtout au début, les répétitions à répétition, facilement évitables me semble-t-il, ont eu le don de m'écarter de l'histoire qui paraissait pourtant prometteuse.

L'histoire, deuxième objet de la déception. Si je n'avais pas su que Koji Suzuki avait écrit d'autres romans après Ring, j'aurais pu penser qu'il faisait partie de ces auteurs prisonniers du livre ayant fait leur célébrité. Car, bien que cela ne soit présenté nulle part, hormis par le biais du titre qui ne parlera qu'à ceux qui ont lu et relu la trilogie initiale, Sadako est un prolongement de celle-ci. Sur plusieurs pages, Koji Suzuki nous refait d'ailleurs l'historique pour recontextualiser l'ensemble et donner une sorte de cohérence ou de justification à l'existence du présent livre. Il vaut donc mieux s'épargner ça et s'attarder sur Ring ou sur la version japonaise du film qui en a été tirée (ne les ayant pas lus, je ne peux pas me prononcer sur les mangas). Ceux qui sont en quête d'angoisse pure en seront au moins pour leurs frais.

Sadako, de Koji Suzuki, traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, Fleuve éditions (Fleuvenoir), 2014, 358 p.

18/05/2014

Rédemption / Matt Lennox

Pour commencer, on va s'attarder un peu sur l'histoire que l'on trouve en quatrième de couverture. Car en la relisant, je me suis demandé si j'avais bien lu le livre, si je ne m'étais pas retranché dans des pensées si préoccupantes ou si enivrantes que j'aurais occulté les éléments clés de l'histoire. Mais si cela m'arrive de me perdre ainsi dans des turpitudes ou des béatitudes intérieures, je crois qu'en l'occurrence, pour cette fois au moins, le problème n'est pas venu de moi. De deux choses l'une, soit l'éditeur a voulu appâter le chaland en pimentant un peu la sauce, histoire d'en relever le goût, soit la personne qui a rédigé le résumé n'a pas lu le livre... Jugez plutôt :

Après dix-sept années passées dans une prison de haute sécurité, Leland King revient dans sa ville natale de l'Ontario, où sa mère est en train de mourir. Quel crime a-t-il commis pour avoir été aussi longtemps privé de liberté ? Pete, son neveu, né pendant sa détention, l'ignore et ne s'en soucie guère. Mais dans ce patelin où l'on ne vénère que Dieu et la loi, il est bien le seul : personne n'a vraiment pardonné à Leland son passé criminel. 

Jusque là, tout est correct, rien à redire. C'est ensuite que ça se corse : 

Personne n'a vraiment pardonné à Leland son passé criminel. Surtout pas Sam Maitland, un flic à la retraite qui en peut s'empêcher de voir un lien entre le retour du hors la loi et la récente découverte du cadavre d'une jeune femme dans une voiture abandonnée.

Le truc, c'est qu'en réalité Sam Maitland n'a aucune rancœur particulière vis à vis de Leland. Au contraire, il est plutôt amène avec lui, pour des raisons qui ont à voir avec sa propre culpabilité. En tout cas, à aucun moment, je dis bien aucun moment, Leland ne sera suspecté de la mort de la jeune femme évoquée dans le résumé. Bref, on ne va pas s'éterniser non plus sur ces écarts éditoriaux qui pourraient nous laisser penser qu'on nous refourgue du thriller ou du suspense là où il n'y a même pas besoin d'en avoir. Concentrons nous plutôt sur le bouquin qui vaut tout de même le détour.

 Avec un titre et une histoire pareille on se doute bien que les questions d'ordre moral et religieux seront abordés à un moment où à un autre. Matt Lennox campe d'ailleurs très vite le décor en focalisant sa narration autour de trois personnes : Leland, de retour dans la ville même où il a perpétré un crime - dont on ne saura la véritable nature qu'en fin d'ouvrage - est soumis au regard des gens, oscillant entre hostilité manifeste, défiance et crainte. Il doit faire face à l'épreuve de la réinsertion, du retour à une vie qu'il sait ne pas pouvoir être normale ; ensuite, il y a Pete, son neveu, dont l'intention manifeste, après avoir quitté le lycée, est de fuir la bourgade ; et puis il y a Sam Maitland, le flic retraité, lequel compte faire en sorte de réparer les fautes du passé, si tant est qu'il y ait réellement fautes.

Tous trois évoluent dans une petite ville comptant à elle seule plusieurs églises et donc autant d'écoles de la foi qui excluent plus qu'elles ne rassemblent. L'authenticité des personnages s'exprime par leurs doutes, leurs questionnements et leur fragilité. Ils ne sont jamais dans la sanction ni dans le jugement, n'assènent rien de façon péremptoire, à l'inverse de ceux dont le vernis de respectabilité, érigé dans la foi, se craquèle à l'heure où s'invitent les intérêts personnels. Au-delà des principes et des dogmes, la véritable nature se révèle...

Cette approche, Matt Lenox l'effectue à l'échelle d'une petite ville, sorte de concentré de l'humanité. Il dépeint un monde qui nous ressemble sans le présenter de façon ultra-manichéene, et sans, non plus, à l'image de ses personnages principaux, porter un jugement systématique sur la foi et l'expression de celle-ci. S'il adresse un regard pathétique sur ceux ayant recours en toute circonstance à la religion au point d'occulter l'essentiel, il laisse surtout, avec cette belle histoire, toute latitude à l'introspection et au libre arbitre. 

Je sais, j'ai lu deux livres d'affilée abordant cette dernière thématique. Faut croire que je me pose des questions.

Rédemption, de Matt Lennox, traduit de l'anglais (Canada) par France Camus-Pichon, Albin Michel, 2014, 432 p.


25/04/2014

Car les temps changent / Dominique Douay

Un mois après L'Impasse-temps, bien plus qu'une agréable surprise, paraît Car les temps changent, du même auteur. Quiconque les lira de manière rapprochée pourra noter quelques concordances dans ces romans, concordances qui n'auront pas à voir qu'avec leur titre.

1963. La Saint-Sylvestre s'annonce et tous les habitants, tandis que le visage du Général apparaît sur les écrans, ne vivent pas l'événement de la même manière. Certains l'attendent presque depuis le 1er janvier dernier tandis que d'autres s'inquiètent de ce qu'ils vont devenir, de qui ils vont devenir. Chaque année en effet, on remet les compteurs à zéro, la loterie des personnalités est ouverte. On change de statut social, de carrière. Le directeur de banque peut devenir le clochard du quartier, le barman troquer son bistrot pour les bureaux d'une agence de voyage... sans se rappeler sa vie d'avant. Du passé, on fait table rase. Sauf que cette fois-ci, une personne, une seule, garde en lui l'intégralité de ses souvenirs passés, sait tout de la personne qu'il était lors du dernier Changement. Mais comment faire pour continuer à vivre dans un monde qui révèle bien plus de surprises que ce à quoi on aurait pu s'attendre ? Comment rester le même quand tous les autres ont changé, quand le monde que vous croyiez connaître, dont vous pensiez maîtriser les codes, aussi injustes vous paraissent-ils, repose sur des fondations branlantes ? A moins que ce soit vous le problème... ?

Car les temps changent est un roman diablement et efficacement déroutant. Pour autant, cela ne veut pas dire que le lecteur sera égaré en cours de route, quand bien même, tel un Philippe K. Dick auquel on ne peut manquer de l'associer, Dominique Douay se joue de la réalité... ou de l'idée que l'on se fait de la réalité, allez savoir... Le rapprochement avec Dick paraît pour la peine évident, mais sous la brûlante et brillante écriture de l'auteur, j'ai aussi retrouvé l'inventivité et la folie d'un Boris Vian. Dans les images parfois, dans la représentation de Paris, le vertige des Citésobscures de Peeters et Schuitten, les perspectives d'un Escher...

Une fois les bases du Changement accepté, les perceptions du lecteur s'altèrent progressivement. Les éléments que l'on considère comme acquis se troublent peu à peu, se défragmentent avec pour conséquence de générer une surprise croissante, jusqu'à nous faire douter de tout. Pour jouer de cet effet, Dominique Douay n'hésite pas à jongler avec les genres, le récit faisant alterner sans transition, le je, le tu, le il... le tout avec une fluidité déconcertante. Ces éléments servent de faire-valoir à la dualité de Léo, le narrateur. En devenant le seul être à ne pas subir les turpitudes du Changement, il est à la fois libre, exempt des contraintes du système, mais aussi prisonnier de sa nouvelle condition, soumis à une forme d'enfermement à la fois mental, temporel et géographique... La question se pose alors de savoir comment il va pouvoir jouer de ces dimensions sans perdre la raison ou sombrer dans la folie. Comment il va pouvoir s'affranchir de cette dualité.

Sans dénigrer l'intensité de son récit, Dominique Douay nous invite aussi à emprunter des pistes de réflexion variées ayant trait au contrôle des masses, à la propagande et, indéniablement, à la place de la liberté individuelle dans la société, à ses enjeux, ses limites... brillant de bout en bout. 

Car les temps changent de Dominique Douay, Les moutons électriques (Hélios), 2014, 190 p.



15/04/2014

Dossier 64 / Jussi adler-Olsen

Je me suis fait avoir. Une première fois en écoutant la voix d'Eric-Herson Macarel me raconter l' enquête inaugurale du Département V, Miséricorde. Le département V, pour préciser, c'est l'unité – fictive - de police danoise spécialisée dans les affaires non classées, créée spécialement pour se débarrasser de l'encombrant inspecteur Mørck. Ou, en tout cas, pour faire en sorte qu'il ne s'occupe plus des affaires courantes. Suite à l'agression dont il a été victime avec deux de ses confrères dont un est resté sur le carreau et l'autre paralysé à vie, Mørck est en effet devenu gênant pour le service. La création du département V est une manœuvre grossière de la part des supérieurs de l'inspecteur mais elle possède deux avantages pour eux, la mise au placard de Mørck et l'obtention d'un budget supplémentaire qu'on se garde bien de lui affecter.

Je me suis fait avoir une nouvelle fois en enchaînant coup sur coup les deux enquêtes suivantes, Profanation et Délivrance. L'histoire, les personnages, des ficelles évidentes, mais des ficelles diablement utilisées, on y reviendra. Et pour finir, je me suis fait avoir, en beauté cette fois-ci avec ce Dossier 64, dont la fin m'a littéralement bluffé, et les fins qui bluffent en matière de polar, si on regarde bien, ça ne court pas les rayons. Enfin tout dépend de ce qu'on recherche, bien entendu...

En guise d'intrigue cette fois-ci, la disparition quasi simultanée à la fin des années 80 de quatre personnes que rien ne semble rapprocher. Voilà pour la base, relativement simple. Le cheminement de l'enquête s'avèrera plus compliqué.

Parlons des ficelles. Derrière l'ensemble des enquêtes du Département V, on devine les artifices d'une recette. A l'instar d'autres polars avec des héros récurrents, il y a une enquête fil rouge, dont chaque volume apporte une pierre à sa résolution dont on ne sait quand elle viendra. En attendant le lecteur est ferré, tout comme il l'est par les personnages. Prenez un inspecteur, râleur de service. Octroyez une vie privée atypique, des soucis en veux-tu en voilà avec l'ex-femme, le beau-fils rebelle resté avec lui à la maison et, pour assurer les fins de mois difficiles, un colocataire fantasque collectionneur de playmobils. Cet inspecteur vous le pourvoyez de deux assistants originaux, là encore : un mystérieux réfugié politique syrien, perspicace, plein de bonne volonté, inquiétant à ses heures, ainsi qu'une secrétaire un brin excentrique, au caractère bien trempé et à la personnalité plus que trouble. 

Autant de personnages aux particularités si tranchées gravitant aussi près les uns des autres, ça pourrait paraître un peu too much. Mais ce serait sans compter sur l'aisance et le plaisir indéniable avec lesquels Jussi Adler-Olsen les anime, joue de leurs interactions. Qui plus est, cette légèreté n'enlève en rien à la finesse des enquêtes, à la nébuleuse opaque où évolue le lecteur à mesure qu'elles avancent. L'impression est pourtant là d'avoir toutes les cartes en main avant de réaliser qu'elles n'étaient pas maîtresses.

Au-delà donc de ces caractéristiques, Dossier 64 se penche sur un passé répugnant dont les relents portent jusqu'à nous. On a là une histoire de vengeance prenant ses racines dans les années 50, où des femmes étaient envoyées sur l'île de Sprøgo afin de subir des traitements infâmes, les considérant rien de moins que comme des objets. On pouvait user sur elles de toute la cruauté, aussi bien physique que psychique ou morale. Le but non avoué de la manœuvre ? Epurer la société de ses rebuts présents ou à venir. L'eugénisme n'est pas loin... le nationalisme galopant non plus. Dossier 64 met en évidence le fait qu'il gangrène les sphères du pouvoir, en gravit les échelons les uns après les autres, se propageant comme un virus, s'accommodant des mutations de la société, mutant avec elle sans rien perdre de son idéologie primaire. Certains personnages pourraient avoir des allures de carricature. Elles ne le sont malheureusement pas. Toute ressemblance avec des événements ou des individus ayant réellement existé, ou existant encore, n'est pas fortuite. Il suffit de lire Dossier 64 pour s'en convaincre. Et de regarder autour de nous.

Dossier 64, de Jussi Adler-Olsen, traduit du danois par Caroline Berg, Albin Michel, 2014, 608 p.

04/04/2014

L'Impasse-temps / Dominique Douay

Au petit jeu des pouvoirs qu'on aurait imaginé posséder un jour, celui de figer le temps arrive bien souvent en tête. Qui n'a pas rêvé de suspendre le cours des choses, rester mobile quand les autres, tous les autres, seraient figés et soumis à notre bon vouloir ?

Ce don, Dominique Douay l'a donné au narrateur de L'Impasse-temps. Mais, vous le verrez, si les potentialités et les perspectives qui lui sont offertes sont nombreuses, voire infinies, elles n'auront en réalité rien de ludique.

Serge Grivat est dessinateur de bandes dessinées. Il alterne période de vache maigre sur période de vache maigre, poursuit une vie morose dans laquelle chaque échec est vécu comme une blessure profonde. Et un jour tout change. Tout change lorsque, sans rien avoir prémédité, il fait l'acquisition d'un objet aux allures de briquet. Une petite pression sur une pièce de métal et le silence se fait brutalement. Le monde s'ouvre à Serge dans sa fixité la plus redoutable. Libre à lui alors de relancer la marche du temps quand, dans l'intervalle, il aura pu assouvir bien des fantasmes, sexuels ou non, devenir le photographe de corps malléables soumis à son inspiration du moment, s'enrichir, oser l'impensable... avant, peut-être, de payer le prix pour être entré en possession d'un tel pouvoir.
  
On ne saura jamais trop féliciter les moutons électriques - et les Indés de l'imaginaire à travers leur collection de poche Hélios - d'avoir pris le pari de rééditer cette histoire parue initialement en 1980 dans la mythique et défunte collection Présence dufutur. Sans quoi à moins de tomber dessus à l'occasion d'un vide-grenier ou autre circonstance imprévue sans être improbable, je n'aurais jamais eu le plaisir de découvrir la plume de Dominique Douay.

Il y a, pour ce type de récit, une sorte de linéarité induite. Un schéma récurrent. Première étape, loi du genre oblige, les incontournables – mais nécessaires – pages à travers lesquelles le héros, en l'occurrence le narrateur, prend la mesure du phénomène. Ici, l'arrêt brutal du temps, le silence omniprésent, la recherche d'explications logiques.

Lors de la deuxième étape, le lecteur se dit qu'il va enfin pouvoir devenir le témoin des possibilités offertes par le pouvoir. Les vivre comme par procuration. Et ça ne rate pas, même s'il ne constate pas toujours les répercussions des interventions de Serge Grivat sur ses victimes. Qui plus est, le narrateur, par la connaissance qu'il a des prochaines étapes fictives qu'il a lu ou vu ailleurs, par les scénarios qu'il a élaborés pour ses bandes dessinées, évoque lui-même la suite logique des choses, les autres schémas inébranlables de la fiction. Pour mieux s'en écarter au final.

Car ensuite les lignes se brouillent. La linéarité est rompue. Place à la surprise la plus totale. A l'effarement. A une forme de fascination répulsive. Après avoir été proche du narrateur, on ne parvient plus à se détacher de lui, mais on ne fait plus corps avec ses choix ou ses orientations dont il devient, par la force des choses, le seul détenteur. C'est en effet bel et bien isolé qu'il subit le revers de la médaille imposée par sa capacité à figer le temps, dont on ne connaît ni tenants, ni aboutissants.

Le Moindre échec, et j'ai l'impression d'avoir tout raté.

C'est d'ailleurs dans cet instantané figé que Serge Grivat fait étalage de sa personnalité complexe, laquelle donne toute son ampleur au récit : à la normalité succède une excentricité mesurée, puis démente, toujours articulée autour d'une frustration grandissante. Sa revanche sur le monde - car c'est bien de cela qu'il s'agit - ne s'exprime finalement que par lui et pour lui. Et malgré toutes ses tentatives, la reconnaissance n'est jamais là.

Pour une fois je dominais entièrement la situation, pour une fois je ne me sentais pas obligé de me préoccuper avant tout du plaisir de l'autre. Pour une fois, je ne me sentais pas culpabilisé dès les premières caresses par la certitude de l'échec.

Ce groupe d'hommes dirigeait un pays ; si grands que fussent mes pouvoirs, ceux qu'ils détenaient leur étaient supérieurs. Ou plutôt, ils se situaient sur un autre plan:eux pouvaient les exercer à la face du monde, alors que moi, je me trouvais condamné à l'obscurité, au silence. Dans un sens, le désir n'était donc pas exclu, même s'il n'était plus d'ordre sexuel.

Mais mon état d'esprit était à présent très différent de ce qu'il avait été quelques semaines auparavant. Cette fois, j'entendais me venger de toutes les frustrations, de toutes les humiliations.

Alors bien sûr, on pourrait accoler à ce livre une réflexion sur le pouvoir, sur l'exercice du pouvoir. Sur ses impacts. Pour ma part, toute son essence s'est affirmée dans la peau d'un personnage, dans son humanité, dans sa quête pour exister aux yeux des autres sans jamais y parvenir tout à fait. Ou si peu...

Moi je vous le dis, ce bouquin c'est une perle. Rare et parfois bien grinçante, la perle, 'tention. Il va sans dire que vous faites ce que voulez mais en ce qui me concerne, je me suis déjà procuré Car les temps changent, du même auteur, qui sort tout juste de presse et je vais guetter ses prochaines parutions... ou faire les vide-greniers.

L'Impasse-temps, de Dominique Douay, les moutons électriques (Hélios), 2014, 190 p.

01/04/2014

Max Winson. Tome 1, La Tyrannie / Jérémie Moreau

Petit retour en terre BD aujourd'hui, une Bd à vous couper le souffle tant elle ébouriffe par son originalité et la force de son propos.


Max Winson, est une jeune joueur de tennis à qui tout a réussi. Enfin, tout lui a réussi sur le plan sportif, car pour le reste, on ne peut pas trop en juger. Depuis qu'il a 16 ans, il a tout gagné, remporté tous les tournois auxquels il a participé. Il est numéro 1 mondial et rien ni personne ne semble en mesure d'inverser la tendance. Malgré cette invincibilité, la foule continue de l'admirer, ne semble pas attendre avec fébrilité où le champion baissera la garde. Ce succès Max le doit sans doute à la l'exigence démesurée de son père qui ne jure que par la perfection sportive. Pourtant, cet équilibre que l'on croyait immuable pourrait bien connaître quelques vacillements car ce père tyrannique est victime d'une attaque cardiaque et doit laisser sa place à un nouvel entraîneur pour le moins atypique.

Que ceux qui n'aiment pas le tennis, voire même le sport en général ne tournent pas les talons à l'évocation de cette histoire. Ce serait dommage car l'aventure graphique est foisonnante, riche, originale et... saisissante. Jérémie Moreau fait preuve en tout cas d'une inventivité incroyable tant dans son scénario que dans ses dessins. Pour ma part j'ai été agréablement et profondément surpris au détour des pages, comme cette fois où Max doit renvoyer son quota de balles à une machine qui renferme son lit, ou encore devant la nature terriblement déroutante et géniale des terrains d'entraînement concoctés par son nouvel entraîneur. Je ne vous en dis pas plus et vous laisse à la surprise de la découverte en ce qui les concerne.

Par petites touches, le monde que dépeint Jérémie Moreau se démarque du nôtre. Par moments on croirait presque avoir basculé dans un univers totalement Carrollien, dans un pays des merveilles sans Alice, mais avec Max Winson lequel doit faire face, passif d'abord, à l'excentricité des uns, la roublardise des autres. Le joug de tous.... ou presque.

L'occasion est là de mesurer l'impact de la tyrannie – tout est dans le titre – de ces parents/entraîneurs qui s'inscrivent dans le culte de la performance, d'un monde qui le cautionne d'une certaine façon en contribuant à un autre culte, celui de la personnalité. Ici, malgré les événements, malgré l'absence imposée, la figure du père reste omniprésente. Elle qui ne s'exprime qu'à travers cris, expectorations et vitupérations se révèle jusque sur l'écran d'un téléphone mobile ou les feuillages du jardin familial. Elle n'emprunte jamais la voix de la compassion ou de l'amour. L'enfant, Max, n'est qu'un objet, la représentation d'une vanité transposée.

Et l'homme-enfant émeut. Il fascine aussi aussi par la force brute qui émane de lui, une force cachant en réalité une grande fragilité, une personnalité qui ne demande qu'à s'éveiller. Ou bien encore à prendre conscience de la condition dans laquelle on l'a placé, pour mieux s'en affranchir. Seulement, le conditionnement paraît de taille.

Tout ceci, et bien d'autres choses encore se dessinent dans les planches de cette BD aux dominantes grises, noires et blanches, dans des cases oscillant entre décomposition, déstructuration et rigueur. A l'image des remous intérieurs de Max Winson, tiraillé entre conscience et devoir, entre ce qu'on a fait de lui et celui qu'il rêve sans doute de devenir.

Max Winson. Tome 1, La Tyrannie, de Jérémie Moreau, éditions Delcourt (encrages), 2014, 160 p. 

25/03/2014

Date limite / Duane Swierczynski

"Vous voyez ce corps étendu sur le plancher, marinant dans une flaque de son propre sang ? C'est moi".

 A écouter cette phrase par laquelle débute Date Limite, on croirait presque entendre la voix off d'un film. Mieux, on croirait presque voir un grand écran en entendant cette voix. Mais qu'on ne s'y méprenne pas, c'est bien de mots qu'est faite cette histoire singulière.

Mickey Wade s'est vu congédier de son travail de journaliste. Aussi, comme il se retrouve presque du jour au lendemain sans ressources, sa mère lui propose d'emménager chez son grand-père lequel est à l'hôpital, en proie à un coma depuis près de deux mois. Mickey retourne donc vivre à Frankford, un quartier mal famé où violence et trafics règnent en maître, un lieu où a également sévi un tueur en série à la fin des années 80, Le Tailladeur de Frankford. Épuisé et quelque part abruti par ce retour en arrière, Mickey veut sombrer dans le sommeil. Il trouve des somnifères dans l'armoire à pharmacie de son grand-père, sombre... et se réveille en 1972, dans le même studio. Les personnes qu'il croise alors ne le voient pas, ne l'entendent même pas, à l'exception apparemment d'un jeune garçon. Revenir en arrière. L'opportunité est trop belle d'investir le passé et qui sait, d'éclairer les zones d'ombre de l'histoire familiale, de l'assassinat de son père... 

Il n'est jamais facile de décliner ensemble les couleurs du polar et de la science-fiction. Certains s'y sont même cassé les dents. Duane Swierczynski quant à lui, s'en sort haut la main. L'aisance avec laquelle il déroule son histoire est étonnante. Sans doute parce qu'il invite dès les premières lignes à avancer de concert avec son héros, loser fragile et sympathique qui subit les événements plus qu'il ne les provoque. Ou, quand il les provoque, ne mesure pas toujours les incidences ni les répercussions de ses actes.

Mais s'il est une autre grande qualité à ce livre, outre le soin apporté à la construction des personnages qui gravitent avec bienveillance ou non autour de lui, s'il est une autre grande qualité, c'est la solidité de l'intrigue, diablement ficelée. Régulièrement je me suis surpris à échafauder des hypothèses sur la réelle nature des événements passés, sur les motivations des uns et des autres, sur leurs degrés d'implication. Et toutes ces hypothèses, toutes, se révèlent possibles avant que le doute ne s'instille à nouveau, laisse la place à une autre tout aussi probable. Il ne reste plus ensuite qu'à continuer de s'inscrire dans les pas de Mickey, jusqu'à ce que la vérité prenne définitivement le pas sur le reste, sans qu'on l'ait pour autant vue venir dans sa renversante globalité.

Aucun doute en tout cas que les amateurs de polars trouveront leur compte dans ce Date limite, qu'ils ne seront pas rebutés par l'aspect « science-fiction », et que ceux aimant les histoires de voyage dans le temps se laisseront facilement prendre dans les filets du roman noir... et qu'ils iront même lire les autres livres de l'auteur : The Blonde et A toute allure.

Date limite, de Duane Swierczynski, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sophie Aslanides, Rivages (Rivages noir) 2014, 272 p.


18/03/2014

La Peur géante. Tome 1, La Révolte des océans / Denis Lapière, Mathieu Reynès, d'après le roman de Stefan Wul

Je serais bien le dernier à me plaindre de travailler en médiathèque. Non pas pour tous les avantages que les gens s'imaginent en général. Je précise au passage, pour tenter de briser un cliché largement répandu et qui revient le plus souvent, que non, je ne passe pas mon temps à lire au boulot. En revanche, j'ai l'opportunité de lire certains livres ou autres bandes dessinées, ou bien de voir des films avant qu'ils ne soient mis à disposition du public. Tout ça en direct de my home associated, histoire d'être cohérent avec ce que je vous disais à l'instant.

Et parfois il arrive que je découvre des perles au hasard de mes pérégrinations dans les locaux de réception, quand bien même la curiosité naturelle n'aurait pas été activée. Une BD en tête de rayonnage et l'affaire est jouée. C'est dire si l'équipe d'Ankama, ou même Denis Lapière et Mathieu Reynès, qui avaient déjà eu l'occasion de bosser ensemble sur l'incontournable Alter Ego, ont fait du bien beau job en matière de couverture qui attire l'oeil, avec cette teinte bleutée dans laquelle se baigne un grand visage d'homme barbu, des bulles éparses autour de son visage, les yeux grands ouverts avec une forme énigmatique se dessinant dans ses iris.

Ce visage on va très vite apprendre à le connaître. Il s'agit de celui de Bruno Daix, nageur pour l'A.U.E.M. Il est en congès depuis peu mais son boss, Driss Bouira le sollicite pour une mission de la plus haute importance dans le Pacifique Nord. Il s'agirait, peut-être, de découvrir pourquoi depuis quelque temps, l'eau ne gèle plus sur Terre. Nous sommes en 2157, la chaos est à portée de mains.

A l'image de la couverture, le lecteur de la Peur géante se retrouve très vite hypnotisé par l'histoire et les dessins qui la portent. Hypnotisé et néanmoins porté par le courant d'une narration vive et alerte. L'action se met très vite en place après la scène d'introduction. Bruno Daix se retrouve en transit à l'aéroport d'Oran quand l'inexplicable se produit. La fonte des glaces s'est accentuée provoquant un gigantesque tsunami qui ravage toute la surface de la Terre. Les planches qui décrivent la catastrophes se révèlent totalement sidérantes, angoissantes. 
  
J'ai lu La Peur Géante, le livre de Stefan Wul, il y a fort longtemps, sans en garder un souvenir très prégnant. A la lecture de la BD, je mesure combien je devais être trop jeune à l'époque pour en apprécier toute la teneur. Le roman puise en effet sa force dans des considérations écologiques dont je ne mesurais pas la portée à l'époque. L'adaptation riche en événements et en rebondissements parfaitement maîtrisés, appuyée d'une pertinence et d'une cohérence coloristiques, a provoqué, je l'avoue, la volonté de me replonger dans le roman pour avoir – à nouveau – le fin mot de l'histoire... en attendant la suite de l'adaptation. Mission accomplie en tout cas de la plus belle des manières pour Denis Lapière, Mathieu Reynès, y compris pour ce qui est du dossier consacré à Stefan Wul en fin d'ouvrage. A sa lecture on aurait envie cette fois-ci de lire toute l'œuvre de l'auteur et toutes celles que les éditions Ankama ont eu la bonne idée d'adapter. Quand les mots et l'images se complètent de la sorte, c'est du tout bon.

La Peur géante. Tome 1, La Révolte des océans, de Denis Lapière, Mathieu Reynès, d'après le roman de Stefan Wul, Ankama, 2013, 48 p.



08/03/2014

Mortel Tabou / Gilles Schlesser

Malgré toute la meilleure curiosité du monde, malgré toutes les veilles possibles et inimaginables qu'on a pu ériger dans la perspective de ne louper aucune parution susceptible de nous intéresser, il y a parfois des titres qui passent entre les gouttes. Mais fort heureusement, il existe aussi des éditeurs passionnés et passionnants, tout aussi passionnés et passionnants que leurs auteurs, et qui savent se rappeler à vous. C'est ainsi qu'il y a environ un an, je recevais dans ma boîte aux lettres le livre d'un certain Gilles SchlesserLa mort n'a pas d'amis, un polar retraçant la traque d'un tueur en série s'invitant chez les surréalistes. L'ouvrage mêlait à merveille érudition, humour, enquête , fiction et réalité. Au-delà de l'histoire, il invitait à aller voir plus loin, à se pencher sur le courant surréaliste ainsi que sur ceux qui l'ont façonné. 

Cette fois-ci, Gilles Schlesser nous invite à revisiter l'existentialisme. Nous sommes en 1947. La guerre est finie. Les plaies se pansent petit à petit. Dans la rue Dauphine, au Tabou, on y joue du jazz, on y boit, danse, fait du bruit. L'effervescence créatrice est de la partie. Et le meurtre aussi, car non loin de là, on retrouve le corps d'un homme, assassiné par un coup de marteau avec les mots issus d'un texte de Sartre, lequel aurait été lui aussi agressé quelques jours auparavant. Paul Baulay, ami de Boris Vian et fils de Camille, l'enquêtrice de La mort n'a pas d'amis, s'est inscrit dans les pas de sa mère. Journaliste au Paris-Matin, l'enquête commence pour lui...

 Après avoir lu l'enquête se situant chez les surréalistes et s'être engouffré dans Mortel Tabou, l'idée que Gilles Schlesser use d'une recette pour écrire ses polars pourrait nous traverser l'esprit. L'architecture est sensiblement la même. On a un journaliste aidé par un policier lui donnant la primeur de ses informations, ainsi que des meurtres ayant semble-t-il un rapport avec un courant philosophique, artistique et littéraire qui a marqué son époque.

Mais ce serait faire un faux procès aux livres de Gilles Schlesser car s'il y a des recettes qui agacent tant elles sont grossières et mal fagotées, il y a aussi celles qui régalent par leur inventivité et la richesse de ce qu'elles révèlent. Pour tout dire, quand bien même il y a des similitudes entre les deux histoires, elles n'enlèvent en rien, jamais, à la finesse et à l'érudition - encore elle - qui en jalonnent les pages.Une érudition jamais pompeuse ni péremptoire puisqu'elle se glisse auprès de personnages réels ou fictifs, tous hauts en couleur - Ah, les réunions de concierges ! -, humains jusque dans leurs aspects les plus sombres.

Une fois de plus, la reconstitution historique, parfois méconnue,  est telle qu'on ne peut s'empêcher d'en vouloir toujours plus, d'aller au-delà même du livre pour prolonger et revivre la ferveur d'une époque endiablée, bouillonnante, dont les acteurs possèdent en eux la volonté de construire, créer, vivre pleinement, et effacer les stigmates d'une guerre dévastatrice. 

Et l'histoire policière dans tout ça me direz-vous ? On aurait tort de ne pas l'évoquer car elle remplit elle aussi pleinement son office. Comme pour tout polar, il ne faut pourtant pas trop en révéler si ce n'est pour évoquer le dénouement : il y a un coupable bien sûr mais surtout un mobile dont la révélation a de quoi surprendre... dans le bon sens du terme. Et là, croyez-moi, c'est pas non plus du réchauffé !

Mortel Tabou, de Gilles Schlesser, Parigramme, 2014, 191 p.

25/02/2014

La Rivière de sang / Jim Tenuto

Si je vous parle tout à coup d'une combi Waders, de monter une Adams en 16, d'une Olive Soft Hackle ou d'une Serendipity, il est fort probable que des points d'interrogation vont éclore au dessus de vos têtes. Ou bien vous aurez tout simplement compris qu'il va sans doute être question de pêche dans La Rivière de sang.

Parce qu'il n'y a pas que Joe Pickett dans la vie, ni le très regretté Stoney Calhoun, on va cette fois-ci s'offrir une petite virée avec Dahlgren Wallace, ancienne star du football américain, vétéran de la guerre du Golfe et actuel guide de pêche pour le compte de Fred Lather, le propriétaire, dit-il, de la « plus grosse chaîne d'info du monde ». Ce dernier s'est fait un petit plaisir en achetant un ranch dans les terres très étendues du Montana, dont les terres très étendues suscitent bien des convoitises. Les fonctions de Dahlgren sont simples. Il doit amener les invités de marques de Lather à la pêche, les guider, leur montrer les plus beaux coins et leur sortir le «satané putain de grand jeu » dans le but de les éblouir. Au moment où commence cette histoire il emmène justement un couple de mormons californiens richissimes. Manque de bol, Dahlgren déteste les mormons et les californiens. Manque de bol bis, l'homme qu'il est chargé d'accompagner est assassiné dans le bras d'une rivière reculée. Je vous laisse deviner qui va être suspecté en premier.

Alors, alors, alors... J'aurais bien du mal à vous dire ce que j'ai préféré dans ce roman. La Rivière de sang tire toute sa force et son impact de l'ensemble des éléments qui le constituent. A savoir les grands espaces, cette nature dévoilée, cet appel au calme et au silence cependant brisé par des hommes trouvant toujours le moyen de tout ramener à des considérations mercantiles.

Il y a aussi tous les ingrédients d'un polar efficace dont le rythme est loin d'être indolent. Quand on parle de pêche on aurait tendance à croire que tout se passe dans une lente contemplation. C'est loin d'être le cas. Les personnages brillent de leur présence, révélés tous autant qu'ils sont par un sens du dialogue aussi vif que percutant. Et puis il y a l'humour, aussi, qui finit de faire de La Rivière de sang un bon et grand polar. Il faut voir toute la dérision dont fait preuve Jim Tenuto à l'égard des miliciens néo-nazis, des éco-terroristes protecteurs d'animaux, des ranchers avides, tous prêts à suggérer sans trop se mouiller non plus, attention, qu'ils sont à l'origine du meurtre. Il faut voir cette relation particulière que noue Dahlgren avec un agent du FBI faisant office d'ange gardien, comme il faut entendre, enfin, les répliques cinglantes et dévastatrices fusant de la bouche de notre héros lors de réunions de ranchers.

Alors ce sont des mots tout prêts, tout mâchés, bon à utliliser pour n'importe quel chroniqueur emballé par un ouvrage mais puisqu'ils sont là et qu'ils reflètent une réalité, j'aurais bien tort de m'en priver : en ce qui concerne La Rivière de sang, le cocktail est explosif et dépasse toutes les attentes. Aussi, avant que Jim Tenuto ne nous livre une nouvelle aventure de Dahlgren Wallace, n'hésitez pas à piocher dans le catalogue Gallmeister. On n'est pas loin de toucher à du « à tous les coups on gagne »...

La Rivière de sang, de Jim Tenuto, traduit de l'américain par Jacques Mailhos, Gallmeister (Totem), 2010, 336 p.

11/02/2014

Avertir la terre : la première guerre formique (aux origines de la Stratégie Ender)/ Orson Scott Card et Aaron Johnston

L'histoire d'Ender, à la base, était une nouvelle parue en 1977 dans la revue Analog. Elle aurait pu se noyer dans le flot des productions que le genre connaît, mais non. La nouvelle est devenue roman. La Stratégie Ender, prix Hugo et Nebula, a connu plusieurs suites, une déclinaison en comics pour Marvel, une série de romans parallèles avant de devenir – après des années d'attente - ce que certains d'entre vous n'auront pas manqué de voir en 2013, un film réalisé par Gavin Hood avec Harrison Ford et Asa Butterfield entre autres...

Avertir la terre, quant à lui, avant de devenir un roman était un comics déjà co-écrit par Aaron Johnston et Orson Scott Card. Peu satisfaits de n'avoir pu y mettre tous les éléments qu'ils avaient imaginé, les deux hommes ont trouvé dans la forme romanesque un terrain de jeu propice à leur imagination. 

Nous sommes donc cent ans avant la stratégie Ender. En plein espace, dans la barrière de Kuiper, des mineurs, issus d'une même communauté, procèdent à l'extraction des métaux d'un astéroïde. La routine pour eux. Du moins jusqu'à ce que l'un des membres de l'équipage ne décèle quelque chose d'anormal dans son système de sonde spatiale. Un navire, sans doute extra-terrestre, fend l'espace à une vitesse sidérante. Et tout semble indiquer qu'il se dirige vers la Terre...

 Quand on me dit séries à rallonge, quand lesdites séries se voient affublées de préquels ou de suites, j'ai plutôt envie de prendre mes jambes à mon cou. Ça va bien de tirer le fil d'un succès, mais parfois, à trop le tirer, ce fil, il finit par casser.

Mais - car il fallait bien un mais - je ne pouvais pas passer à côté des origines de La Stratégie Ender, qui reste pour moi - attention déclaration grandiloquente - l'un des meilleurs livres de Science-Fiction. Pas la peine de tergiverser, je ne pouvais pas passer à côté de ce titre, quand bien même je ne fonce plus aveuglément sur les productions inégales de monsieur Card, lequel semble avoir pris ce qu'on appelle la grosse tête, et dont certains propos ont eu le don de me hérisser le poil.

Passons. J'ai donc mis ma prudence de côté et me suis laissé tout entier au plaisir de découvrir chacun des protagonistes de cette histoire, à m'engouffrer dans ses mailles dont je n'avais eu qu'un aperçu à travers la stratégie Ender. Cette fois-ci, vous saurez tout des prémices de la première guerre formique, des premiers contacts avec ces extra-terrestres dont Ender devra, plus tard, devenir l'adversaire puis... n'en dévoilons pas trop non plus. Vous saurez tout, aussi, de la manière dont quelques humains se seront battus, auront fait alliance pour mettre en garde l'humanité, quand bien même leurs intérêts auraient eu tendance à diverger. 

Nul doute, Orson Scott Card et Aaron Johnston ont su mettre à profit le travail qu'ils avaient accompli pour la réalisation des Comics, poser les bases de ce premier volume d'Avertir la Terre et le rendre véritablement haletant. Par la même occasion, ils suscitent l'envie de lire la suite qui, espérons-le, s'inscrira dans la même veine, réjouissante et addictive.
CITRIQ

25/01/2014

Dernier désir / Olivier Bordaçarre

Olivier Bordaçarre fait partie de ces auteurs dont on aime suivre l'actualité littéraire. De ceux, aussi, dont on apprécie l'acuité et la pertinence des propos lorsqu'on a la chance de les écouter dans les conférences où ils interviennent, ici ou là, lors de salons. Après une France Tranquille paru en 2011 dans lequel il avait démontré le côté affligeant de la haine ordinaire et des dérives sécuritaires, Olivier Bordaçarre revient aujourd'hui avec Dernier Désir un livre qui, là encore, fait preuve d'une glaciale subtilité, à la fois dénonciatrice et expiatoire.

Voilà dix ans, Mina et Jonathan Martin ont quitté – fui - la capitale pour gagner les bords du canal du Berry. Loin de la frénésie des métropoles, loin de la fièvre consommatrice et désireux de retourner à des choses essentielles où la simplicité fait loi, ils se sont isolés dans une petite maison où ils ont eu un enfant, Romain. Mina travaille comme guide touristique au château médiéval du coin, Jonathan fait du miel, cultive, confectionne des meubles... dix ans se sont donc ainsi écoulés dans une certaine quiétude jusqu'à ce que vienne se présenter à eux un nouveau voisin, Vladimir. Coïncidence, ils portent le même nom de famille. Mais est-ce vraiment une coïncidence ? Car Vladimir ne va pas tarder à dévoiler une personnalité complexe, inquiétante. Au point qu'en l'espace de trois mois, tous vont partager bien plus qu'un simple nom : le poids d'une folie ravageuse et contagieuse.

Après la couverture noire de La France Tranquille, celle de Dernier désir se pare d'une blancheur éthérée. Pas de Yin et de Yang ici mais plutôt le revers d'une même médaille, peu reluisante, reflètant les pires défauts de notre époque. A travers cette histoire qui voit une famille voler en éclats, quand bien même elle aspirait à la tranquillité, c'est la société de Consommation qu'Olivier Bordaçarre a dans sa ligne de mire : la course à la possession, l'incitation à vouloir toujours plus pour la simple et mauvaise raison que votre voisin a plus, tout est là jusque dans la perversion d'un système dont le potentiel destructeur se mesure à la vacuité des existences, des laissés pour compte, de ceux qui ont y ont cru et qui se sont ramassés.

Cette perversion c'est le personnage de Vladimir qui la porte en lui, qui s'en fait le chantre. Il personnifie cette société de consommation, ne serait-ce que par ses largesses financières et ses capacités de séduction presque extraordinaires et teintées de fantastique– la séance de coiffure de Vladimir en est une illustration parfaite. La métaphore du Mal, si elle est assez évidente – la référence à Vlad Dracul est parfaitement assumée -, n'en est pas moins amenée de façon habile et efficace. Peut-être parce que la montée en puissance de la tension, cette tension toujours palpable, dérangeante dès les premières lignes, s'effectue par petites touches, par de menus détails dont la somme ébranle. Peut-être aussi, surtout, parce qu'Olivier Bordaçarre, avec une écriture toujours aussi précise sans oublier d'être poétique, ne s 'écarte jamais de ses personnages. Il va au cœur de leurs préoccupations, dissèque et laisse voir l'impact du travail de sape mené par Vladimir, jusqu'à la transformation viscérale et inquiétante de certaines de ses victimes...

Le constat est là, en tout cas, jusque dans le rapport de temps. Dix ans de tranquillité. Trois mois pour tout foutre en l'air. Les sirènes de la consommation ont ce pouvoir, leur chant porte même jusque dans les coins les plus reculés... et nul n'est à l'abri.

Dernier désir, de Olivier Bordaçarre, Fayard, 2014, 288 p.